a progressé: l'imitation des animaux et les révélations fortuites de
l'expérience. Ce sont les deux mêmes que nous avons trouvées chez
Bacon. Les exemples que Bacon allègue pour illustrer le premier, les
clystères de cigognes et autres merveilles de ce genre, se
rencontraient dans d'autres passages des _Essais_. Quant au second,
l'exemple de Prométhée frappant par hasard sa pierre est bien
l'équivalent du ladre de Galien qui trouve une vipère au fond de son
verre de vin. Bacon pousse plus profondément l'analyse en commentant
le mot de Virgile, et voilà tout; encore trouve-t-il probablement chez
Montaigne les faits sur lesqueles il étaye son commentaire. Ensuite,
Montaigne, tout en esquissant, lui aussi, la critique de l'induction
des dialecticiens, montre qu'étant donnée l'extrême complexité des
phénomènes de la nature, il est fou d'espérer qu'on pourra formuler
des règles médicales si la recherche de l'esprit n'est guidée et
dirigée par rien. C'est précisément la conclusion à laquelle Bacon
veut arriver, et qu'il étendra de la medecine à tous les ordres de
sciences. Qu'il aille au delà, qu'il pose la nécessité de trouver un
guide pour cette expérience, de constituer une méthode, tandis que
Montaigne s'en tient à cette constatation, cela n'empêche en aucune
façon que l'analyse critique de Montaigne ait pu seconder la pensée de
Bacon.
Ainsi, la page où Bacon, en 1605, présente au public, pour la première
fois, les idées qui, dans le premier livre du _Novum organum_,
constitueront sa critique de la science telle qu'on l'a comprise avant
lui, semble bien porter la marque de l'influence de Montaigne. Elle
présente des ressemblances frappantes avec une page de son essai sur
la médecine; elle répète des idées et des faits que son _Apologie de
Raimond Sebonde_ a vulgarisés. Dans les aphorismes très nus ou ces
pensées s'enchâsseront plus tard, rien ne pourra nous dire si
Montaigne est pour quelque chose dans leur formation; nous serons en
droit cependant de supposer qu'il y a contribué.
Je pourrais encore examiner quelques aphorismes du premier livre du
_Novum organum_ et en rapprocher des passages semblables de Montaigne;
mais cela nous ferait revenir sur des idées déjà vues à propos du _De
augmentis_[174]. Les deux pièces maîtresses de ce livre, celles qui en
donnent vraiment la signification et en mesurent la portée, ce sont la
critique de l'esprit humain et la critique de la méthode des sciences
léguée par les anciens, au seizième siècle; or, toutes deux, nous
l'avons vu, ont des chances de devoir beaucoup à Montaigne.
Ici toutefois s'arrêtent les obligations de Bacon envers lui. Nous
n'avons plus qu'un pas à faire pour arriver à la méthode propre de
Bacon. L'exposé de cette méthode remplit le second livre du _Novum
organum_. On se souvient comment Bacon en fait connaître d'abord le
but, qui est d'agir sur la nature et de la transformer au gré de la
volonté humaine; comment, ensuite, il établit ses tables d'expérience,
d'où presque mathématiquement devra jaillir l'axiome scientifique;
comment il classe en catégories diverses les expériences, afin
d'attacher l'esprit aux plus fructueuses. De tout cela, il n'y a rien
à chercher chez son devancier. Mais si Montaigne n'entre pas avec
Bacon dans la méthode, il l'accompagne toutefois jusqu'à la porte.
L'axiome dont découle toute la théorie baconienne, c'est l'axiome de
la puissance absolue du fait. C'est la pierre d'assise sur laquelle
repose tout l'édifice. Montaigne avait senti cette puissance du fait.
Il avait eu l'impression nette que c'était là le seul fondement solide
sur lequel on pût bâtir.
J'ai montré ailleurs[175] que Montaigne n'est pas un sceptique. Un
moment, il a été saisi d'un vertige de pyrrhonisme. C'était le
désarroi d'une conscience qui, tout à coup, sent la plupart de ses
croyances se dérober. Bientôt, il s'est ressaisi. Ce qui lui a échappé
dans cette crise, ce sont les idées chimériques auxquelles le monde,
autour de lui, est asservi, et qui ne reposent sur aucun fondement. Le
résultat en a été de lui faire reconnaître que l'expérience seule
mérite sa confiance. Désormais, il ne veut plus plier que devant le
fait. Il ne bâtira que sur des faits. Il limite son dessein à la
peinture du moi, afin de bien s'assurer de son objet et pour ne pas
risquer de s'égarer loin des faits.
Conformément à cette conviction que les faits seuls méritent notre
confiance, il trace les bornes du connaissable. Les vérités de la
religion ne peuvent pas être confirmées ou critiquées par
l'expérience: elles ne sont donc pas du domaine de la raison. La
politique est plus près de nous. La raison a bien une certaine
compétence en matière politique. Elle peut corriger des défauts de
détail. Mais elle doit se défendre des théories ambitieuses et ne
jamais oublier qu'elle est incapable de construire un Etat de toutes
pièces. Il est intéressant de relever des réserves de même genre chez
le rationaliste Bacon. Nous avons vu qu'il se défie lui aussi des
nouveautés politiques[176]. En religion, il creuse, moins profondément
que Montaigne peut-être, le fossé qui sépare la foi de la raison, en
ce qu'il estime la raison capable de réfuter l'athéisme. Mais, comme
Montaigne, il croit qu'elle ne peut pas démontrer les vérités
religieuses, et que prétendre attaquer ou défendre la foi par des
arguments humains, c'est se hasarder dans une entreprise des plus
dangereuses, qui enfantera fatalement l'erreur[177]. C'est le même
agnosticisme qui provient de la même confiance exclusive dans les
faits. On conçoit de quelle importance, pour assurer l'indépendance de
la science, est une telle ligne de démarcation entre la révélation et
les constructions de la raison humaine.
Partout où l'expérience peut servir de guide, Montaigne se permet de
juger. Il juge, avec prudence sans doute, mais avec fermeté. Il lit
les historiens pour trier dans leurs oeuvres des faits sur lesquels se
façonneront et se modèleront ses idées. C'est dans l'observation
directe de la nature qu'il puise les arguments dont il combat le
stoïcisme. Il affirme. Il bâtit un système de pédagogie. Lisez
Montaigne en vous plaçant à ce point de vue: vous verrez que, chez
lui, presque toujours, le fait--vrai ou faux d'ailleurs, là n'est pas
la question--est à la base de l'idée, et qu'il s'y assujettit avec
docilité. Son esprit est singulièrement réaliste et positif pour son
temps, bien fait pour séduire un Bacon.
Comment Montaigne n'a-t-il pas été au delà? Pourquoi, lui qui avait
une forme d'esprit somme toute si scientifique, n'a-t-il pas su
déterminer la méthode des sciences? Il en a bien l'intuition: il
accumule des faits; sa raison sait parfaitement s'assujettir à eux. Un
pas seulement lui reste à faire. S'il ne l'a pas franchi, c'est, je
crois, parce que son activité s'est limitée à la science morale. En
physique, un fait est relativement peu complexe; on peut le traiter
comme une unité, le coucher sur des tables en classes aisément
distinctes, l'additionner, le soustraire. Dans l'ordre psychologique,
il faut une audacieuse abstraction pour l'assimiler aux faits de même
espèce. Un psychologue, et surtout un psychologue très adonné, comme
Montaigne, à l'observation intérieure, n'était pas porté à formuler la
méthode; c'était bien plutôt l'affaire d'un physicien. Quand Bacon
l'appliquera aux sciences morales, nous aurons l'impression qu'il
transporte dans ces sciences la méthode des sciences positives.
Dans son essai _De l'Expérience_, Montaigne a bien indiqué sa manière
à lui d'interpréter l'expérience. C'est celle d'un moraliste. Il a
très vif le sentiment que chaque fait est singulier, et c'est ce qui
l'arrête. «La raison, nous dit-il, a tant de formes que nous ne
sçavons à laquelle nous prendre; l'experience n'en a pas moins. La
consequence que nous voulons tirer de la conference des evenemens est
mal seure, d'autant qu'ils sont toujours dissemblables. Il n'est
aucune qualité si universelle en cette image des choses que la
diversité et variété... La ressemblance ne faict pas tant un, comme
la difference faict autre... Qu'ont gaigné nos legislateurs à choisir
cent mille espèces et faicts particuliers, et y attacher cent mille
loix? Ce nombre n'a aucune proportion avec l'infinie diversité des
actions humaines..... Jamais deux hommes ne jugeront pareillement de
mesme chose; et est impossible de voir deux opinions semblables
exactement, non seulement en divers hommes, mais en mesme homme en
diverses heures.»[178] Et ailleurs encore: «L'exemple est un patron
libre, universel et à tout sens.» Sans nul doute on peut tirer profit
de l'expérience, car ces faits très différents, ont pourtant quelques
ressemblances qui les rapprochent. A la raison de saisir ces analogies
fugitives d'interpréter, de juger: sa tâche est infiniment délicate.
Nous restons ainsi loin de la conception de Bacon qui prétend rendre
presque mécaniques les applications de la méthode et réduire à une
sorte de machinisme le rôle de l'esprit dans la recherche de la
vérité.
Elle ne pouvait guère éclore dans le cerveau d'un moraliste. Ce n'est
que par un excès manifeste de l'esprit de systématisation que Bacon en
a étendu l'application à la science morale. Même dans les sciences
physiques et naturelles il ne semble pas que les découvertes se soient
jamais faites suivant les procédés mécaniques imaginés par Bacon.
L'induction et l'intuition y ont toujours joué un rôle capital.
Pourtant c'est l'observation des phénomènes physiques et naturels qui
seuls pouvaient les suggérer. Aussi d'autres savants, physiciens et
naturalistes, prédécesseurs de Bacon ou ses contemporains,
ébauchaient-ils vers le même temps les grandes lignes de la méthode
expérimentale. C'est d'eux, c'est des milieux scientifiques qu'est
venue l'impulsion. Mais l'attitude de Montaigne en face des faits nous
expliquent que Bacon ait senti en lui, une pensée soeur de la sienne.
Il a compris que leurs tendances étaient les mêmes: toute la critique
de Montaigne ne l'a pas effrayé; elle l'a attiré, parce qu'elle
n'était pas négative, parce qu'elle épurait la notion du fait et
habituait l'esprit à considérer le fait dans sa nudité.
Je crois donc que, contrairement à l'opinion qui tend à s'accréditer,
l'influence de Montaigne sur l'essayiste qui est en Bacon a été de
peu d'importance. Mais si les remarques qui précèdent, d'ailleurs
hypothétiques, je le répète, ne sont pas sans fondement, il se
pourrait que Montaigne, lu de bonne heure par Bacon, eût éveillé et
aiguisé son esprit critique, que lui montrant la pauvreté des méthodes
en usage et la faiblesse de la raison humaine abandonnée à ses seules
forces, il l'eût incité à construire sa méthode. Voilà ce que les
savants ne faisaient pas, ce que personne, je crois, au XVIe siècle
ne pouvait faire aussi bien que Montaigne. Ce serait alors dans le
premier livre du _Novum organum_, qui est la base de toute
l'_Instauratio magna_, qu'il faudrait chercher son influence. Elle
serait comparable à celle qu'on s'accorde à lui reconnaitre sur
la pensée de Descartes, qui part du doute méthodique, ou sur celle de
Pascal qui écrase l'orgueil de la raison. Toute méthode s'appuie sur
une critique des démarches spontanées de l'esprit humain. C'est cette
critique de la raison que Montaigne aurait préparée à la fois pour
Bacon, pour Descartes et pour Pascal. Remarquons toutefois qu'il est
bien plus près de Bacon que des deux autres. C'est par l'observation
des faits qu'il échappe au doute; ce n'est pas par l'évidence qui sera
le refuge de Descartes, et rien ne lui est plus étranger que le
mysticisme de Pascal.
[121] Cf. _Nov. Org._, I, aphor. 9.
[122] Cf. _Nov. Org._, I, aphor. 104.
[123] Montaigne, _Essais_, II, XII, tome IV, p. 96.
[124] Montaigne, _Essais_, II, XIII, tome IV, p. 95.
[125] Montaigne, _Essais_, I, XXXII.
[126] Montaigne, _Essais_, II, XII, passim.
[127] _Nov. org._ I, aphor. 54.
[128] _Novum organum_, I, aphor. 41.
[129] Montaigne: _Essais_, II, XII, tome IV, p. 38.
[130] _Novum organum_, I, aphor. 45. Encore pourrait-on
rapprocher l'essai (I, XXXVIII) de Montaigne intitulé:
«_Comme nous pleurons et rions d'une mesme chose_». Il y
critique ceux qui n'apportent pas assez de souplesse à juger
les actions des hommes, ceux qui doutent par exemple que les
larmes de César en voyant la tête de Pompée mort aient pu
être des larmes sincères. Ici et en plusieurs autres
chapitres (I, II, ch. 1 par exemple _de l'Inconstance de nos
actions_), il accuse l'esprit humain de vouloir ramener
toutes les actions d'un même homme à un petit nombre de
principes, c'est-à-dire de déformer la réalité psychologique
par un besoin naturel d'ordre.
[131] _Novum organum_, I, aphor. 46.
[132] Voir ci-dessus, p. 45 et 46.
[133] Montaigne, _Essais_, I, XI, tome I, p. 54.
[134] Montaigne, _Essais_, II, XII, tome IV, p. 49.
[135] Montaigne, _Essais_, II, XII, tome IV, p. 92.
[136] Montaigne, _Essais_, I, XXXII.
[137] _Novum organum_, I. aphor. 48.
[138] Montaigne. _Essais_, III. VI.
[139] _Ibid._, III. XI.
[140] _Ibid._, III, XI, tome VI. p. 252.
[141] Montaigne, _Essais_, II. XVII.
[142] Voir l'essai I, XXXVIII et aussi ce que Montaigne dit
des guerres civiles, dans l'essai III, X.
[143] _Nov. org._, I, aphor. 49.
[144] Montaigne, _Essais_, III, X, t. VI, p. 231.
[145] Montaigne, _Essais_ III, XIII, début.
[146] Montaigne, _Essais_ III. XIII, tome VII. p. 30.
[147] _Novum organum_ I, apho. 50.
[148] _Ibid._, I, apho. 51.
[149] Montaigne, _Essais_ II. XII; tome IV. p. 161.
[150] Montaigne, _Essais_, I, XXXVII.
[151] _Ibid._, I, XXXVI, tome II, page 161.
[152] _Novum organum_, I, apho. 54.
[153] _Ibid._, I, apho. 56.
[154] Montaigne, _Essais_, I, XXXVII.
[155] _Ibid._, I, XXXI.
[156] _Ibid._, I, XXVI.
[157] Montaigne, _Essais_, II, XII, tome IV, p. 133.
[158] _Ibid._, III, XIII.
[159] Montaigne, _Essais_, III, XIII, tome VII, p. 9.
[160] _Ibid._, II, XII, tome IV, p. 30.
[161] _Ibid._, I, XXVI, tome II, p. 31.
[162] Montaigne, _Essais_, II, XII, tome IV, p. 50.
[163] _Novum organum_, I, apho. 63. Trad. Riaux, tome II, p.
25. Bien entendu je ne pense pas qu'il y ait ici plus que
dans les textes précédents une réminiscence consciente de
Montaigne.
[164] Montaigne, _Essais_, III, IX.
[165] _Ibid._, III, XII.
[166] Montaigne, _Essais_ I, LVI, tome II, p. 297.
[167] _Novum organum_, I, 65, Ed. Riaux, tome II, p. 26.
[168] _De Augmentis_, V. II. Traduct. Riaux, tome I, p. 224.
[169] Montaigne, _Essais_ II, XII, toute la première partie
du chapitre.
[170] _Novum organum_ II, 25: «On croit avoir fait une
division bien exacte lorsqu'on les a divisées en raison
humaine et instinct des brutes. Cependant il est telles
actions qu'on voit faire à ces brutes et qui porteraient à
penser qu'elles sont capables aussi de faire des espèces de
syllogismes, surtout si l'on en veut croire ce qu'on rapporte
de certain corbeau qui, durant une grande sécheresse, étant
presque mort du soif, aperçut de l'eau dans le creux d'un
tronc d'arbre et n'y pouvant entrer parce que l'ouverture
était trop étroite, ne cessa d'y jeter de petits cailloux
jusqu'à ce que le niveau de l'eau s'élevât assez haut pour
qu'il pût boire à son aise, et ce fait a depuis passé en
proverbe.»
[171] _Ibid._, II, XII, tome IV, page 51.
[172] _Ibid._, II, XXXVII.
[173] Montaigne, _Essais_ II, XXXII, tome V, page 155.
[174] Cf. par exemple l'aphorisme 71 sur les stériles
disputes des philosophes. 83: idée que c'est rabaisser la
majesté de l'esprit que de l'attacher aux vulgaires
expériences. 84: idée que la vérité est fille du temps, non
de l'autorité. 90: manque absolu de jugement dans les
exercices d'école..., etc.
[175] Pour toutes ces idées voir mon ouvrage sur _les Sources
et l'Evolution des idées de Montaigne_, Paris, Hachette 1908,
t. II, pp. 206, 309, 323, etc.
[176] Voir ci-dessus p. 46.
[177] _De Augmentis_ (liv. IX) «The doctrine of religion, as
well moral as mystical, is not to be attained but by
inspiration and revelation from God».
[178] _Essai_ III, XIII; tome VII.
End of Project Gutenberg's Montaigne et Francois Bacon, by Pierre Villey