IX

DANS LEQUEL IL S'EN FAUT BIEN PEU QUE LE PLAN DU CAPITAINE YARHUD NE

RÉUSSISSE.

En ce moment, un des serviteurs de l'habitation,--celui qui, d'après

les usages ottomans, était uniquement destiné à annoncer les

visiteurs,--parut à l'une des portes latérales de la galerie.

«Seigneur Ahmet, dit-il en s'adressant au jeune homme, un étranger est

là, qui désirerait vous parler.

--Quel est-il? demanda Ahmet.

--Un capitaine maltais. Il insiste vivement pour que vous vouliez bien

le recevoir.

--Soit! Je vais.... répondit Ahmet.

--Mon cher Ahmet, dit Amasia, recevez ici ce capitaine, s'il n'a rien

de particulier à vous dire.

--C'est peut-être celui qui commande cette charmante tartane? fit

observer Nedjeb, en montrant le petit bâtiment mouillé dans les eaux

mêmes de l'habitation.

--Peut-être! répondit Ahmet. Faites entrer.»

Le serviteur se retira, et, un instant après, l'étranger se présentait

à la porte de la galerie.

C'était bien le capitaine Yarhud, commandant la tartane _Guïdare_,

rapide navire d'une centaine de tonneaux, aussi propre au cabotage de

la mer Noire qu'à la navigation des Échelles du Levant.

A son grand déplaisir, Yarhud avait éprouvé quelque retard avant

d'avoir pu jeter l'ancre à portée de la villa du banquier Sélim. Sans

perdre une heure, après sa conversation avec Scarpante, l'intendant du

seigneur Saffar, il s'était transporté de Constantinople à Odessa par

les railways de la Bulgarie et de la Roumanie. Yarhud devançait ainsi

de plusieurs jours l'arrivée du seigneur Kéraban, qui, dans sa lenteur

de Vieux Turc, ne se déplaçait que de quinze à seize lieues par

vingt-quatre heures; mais, à Odessa, il trouva le temps si mauvais,

qu'il n'osa se hasarder à faire sortir la _Guïdare_ du port, et dut

attendre que le vent de nord-est eût hâlé un peu la terre d'Europe.

Ce matin, seulement, sa tartane avait pu mouiller en vue de la villa.

Donc, de ce chef, un retard qui ne lui donnait plus que peu d'avance

sur le seigneur Kéraban et pouvait être préjudiciable à ses intérêts.

Yarhud devait maintenant agir sans perdre un jour. Son plan était tout

indiqué: la ruse d'abord, la force ensuite, si la ruse échouait;

mais il fallait que, le soir même, la _Guïdare_ eût quitté la rade

d'Odessa, ayant Amasia à son bord. Avant que l'éveil ne fût donné et

qu'on pût la poursuivre, la tartane serait hors de portée avec ces

brises de nord-ouest.

Les enlèvements de ce genre s'opèrent encore, et plus fréquemment

qu'on ne saurait le croire, sur les divers points du littoral. S'ils

sont assez fréquents dans les eaux turques, aux environs des parages

de l'Anatolie, on doit également les redouter même sur les portions du

territoire, directement soumis à l'autorité moscovite. Il y a quelques

années à peine, Odessa avait été précisément éprouvée par une série

de rapts, dont les auteurs sont demeurés inconnus. Plusieurs jeunes

filles, appartenant à la haute société odessienne, disparurent, et

il n'était que trop certain qu'elles avaient été enlevées à bord de

bâtiments destinés à cet odieux commerce d'esclaves pour les marchés

de l'Asie Mineure.

Or, ce que des misérables avaient fait dans cette capitale de la

Russie méridionale, Yarhud comptait le refaire au profit du seigneur

Saffar. La _Guïdare_ n'en était plus à son coup d'essai en pareille

matière, et son capitaine n'eût pas cédé à dix pour cent de perte les

profits qu'il espérait retirer de cette entreprise «commerciale».

Voici quel était le plan de Yarhud: attirer la jeune fille à bord de

la _Guïdare_, sous prétexte de lui montrer et de lui vendre diverses

étoffes précieuses, achetées aux principales fabriques du littoral.

Très probablement, Ahmet accompagnerait Amasia à sa première visite;

mais peut-être y reviendrait-elle seule avec Nedjeb? Ne serait-il pas

possible alors de prendre la mer, avant qu'on pût lui porter secours.

Si, au contraire, Amasia ne se laissait pas tenter par les offres

de Yarhud, si elle refusait de venir à bord, le capitaine maltais

essayerait de l'enlever de vive force. L'habitation du banquier Sélim

était isolée dans une petite anse, au fond de la baie, et ses gens

n'étaient point en état de résister à l'équipage de la tartane. Mais,

dans ce cas, il y aurait lutte. On ne tarderait pas à savoir en

quelles conditions se serait fait l'enlèvement. Donc, dans l'intérêt

des ravisseurs, mieux valait qu'il s'accomplit sans éclat.

«Le seigneur Ahmet? dit en se présentant le capitaine Yarhud, qui

était accompagné d'un de ses matelots, portant sous son bras quelques

coupons d'étoffes.

--C'est moi, répondit Ahmet. Vous êtes?...

--Le capitaine Yarhud, commandant la tartane _Guïdare_, qui est

mouillée là, devant l'habitation du banquier Sélim.

--Et que voulez-vous?

--Seigneur Ahmet, répondit Yarhud, j'ai entendu parler de votre

prochain mariage....

--Vous avez entendu parler là, capitaine, de la chose qui me tient le

plus au coeur!

--Je le comprends, seigneur Ahmet, répondit Yarhud en se retournant

vers Amasia. Aussi ai-je eu la pensée de venir mettre à votre

disposition toutes les richesses que contient ma tartane.

--Eh! capitaine Yarhud, vous n'avez point eu là une mauvaise idée!

répondit Ahmet.

--Mon cher Ahmet, en vérité, que me faut-il donc de plus? dit la jeune

fille.

--Que sait-on? répondit Ahmet. Ces capitaines levantins ont souvent un

choix d'objets précieux, et il faut voir....

--Oui! il faut voir et acheter, s'écria Nedjeb, quand nous devrions

ruiner le seigneur Kéraban pour le punir de son retard!

--Et de quels objets se compose votre cargaison, capitaine? demanda

Ahmet.

--D'étoffes de prix que j'ai été chercher dans les lieux de

production, répondit Yarhud, et dont je fais habituellement le

commerce.

--Eh bien, il faudra montrer cela à ces jeunes femmes! Elles s'y

connaissent beaucoup mieux que moi, et je serai heureux, ma chère

Amasia, si le capitaine de la _Guïdare_ a dans sa cargaison quelques

étoffes qui puissent vous plaire!

--Je n'en doute pas, répondit Yarhud, et, d'ailleurs, j'ai eu soin

d'apporter divers échantillons que je vous prie d'examiner, avant même

de venir à bord.

--Voyons! voyons! s'écria Nedjed. Mais je vous préviens, capitaine,

que rien ne peut être trop beau pour ma maîtresse!

---Rien, en effet!» répondit Ahmet.

Sur un signe de Yarhud, le matelot avait étalé plusieurs échantillons,

que le capitaine de la tartane présenta à la jeune fille.

«Voici des soies de Brousse, brodées d'argent, dit-il, et qui viennent

de faire leur apparition dans les bazars de Constantinople.

--Cela est vraiment d'un beau travail, répondit Amasia, en regardant

ces étoffes, qui, sous les doigts agiles de Nedjeb, scintillaient

comme si elles eussent été tissues de rayons lumineux.

--Voyez! voyez! répétait la jeune Zingare. Nous n'aurions pas trouvé

mieux chez les marchands d'Odessa!

--En vérité, cela semble avoir été fabriqué exprès pour vous, ma chère

Amasia! dit Ahmet.

--Je vous engage aussi, reprit Yarhud, à bien examiner ces mousselines

de Scutari et de Tournovo. Vous pourrez juger, sur cet échantillon, de

la perfection du travail; mais c'est à bord que vous serez émerveillés

par la variété des dessins et l'éclat des couleurs de ces tissus.

--Eh bien, c'est entendu, capitaine, nous irons rendre visite a la

_Guïdare_! s'écria Nedjeb.

--Et vous ne le regretterez pas, reprit Yarhud. Mais permettez-moi

de vous montrer encore quelques autres articles. Voici des brocarts

diamantés, des chemises de soie crêpée à rayures diaphanes, des tissus

pour féredjés, des mousselines pour iachmaks, des châles de Perse pour

ceinture, des taffetas pour pantalons...»

Amasia ne se lassait pas d'admirer ces magnifiques étoffes que le

capitaine maltais faisait chatoyer sous ses yeux avec un art infini.

Pour peu qu'il fût aussi bon marin qu'il était habile marchand, la

_Guïdare_ devait être habituée aux navigations heureuses. Toute femme,

--et les jeunes dames turques ne font point exception,--se fût laissé

tenter à la vue de ces tissus empruntés aux meilleures fabriques de

l'Orient.

Ahmet vit aisément combien sa fiancée les regardait avec admiration.

Certainement, ainsi que l'avait dit Nedjeb, ni les bazars d'Odessa, ni

ceux de Constantinople,--pas même les magasins de Ludovic, le célèbre

marchand arménien,--n'eussent offert un choix plus merveilleux.

«Chère Amasia, dit Ahmet, vous ne voudriez pas que ce honnête

capitaine se fût dérangé pour rien? Puisqu'il vous montre de si belles

étoffes, et puisque sa tartane en apporte de plus belles encore, nous

irons visiter sa tartane.

--Oui! oui! s'écria Nedjeb, qui ne tenait plus en place et courait

déjà vers la mer.

--Et nous trouverons bien, ajouta Ahmet, quelque soierie qui plaise à

cette folle de Nedjeb!

--Eh! ne faut-il point qu'elle fasse honneur à sa maîtresse, répondit

Nedjeb, le jour où l'on célébrera son mariage avec un seigneur aussi

généreux que le seigneur Ahmet?

--Et, surtout, aussi bon! ajouta la jeune fille, en tendant la main à

son fiancé.

--Voilà qui est convenu, capitaine, dit Ahmet. Vous nous recevrez à

bord de votre tartane.

--A quelle heure? demanda Yarhud, car je veux être là pour vous

montrer toutes mes richesses?

--Eh bien... dans l'après-midi.

--Pourquoi pas tout de suite? s'écria Nedjeb.

--Oh! l'impatiente! répondit en riant Amasia. Elle est encore plus

pressée que moi de visiter ce bazar flottant! On voit bien qu'Ahmet

lui a promis quelque cadeau, qui la rendra plus coquette encore!

--Coquette, s'écria Nedjeb, de sa voix caressante, coquette pour vous

seule, ma bien-aimée maîtresse!

--Il ne tient qu'à vous, seigneur Ahmet, dit alors le capitaine

Yarhud, de venir dès à présent visiter la _Guïdare_. Je puis héler

mon canot, il accostera au pied de la terrasse, et, en quelques coups

d'avirons, il vous aura déposé à bord.

--Faites donc, capitaine, répondit Ahmet.

--Oui... à bord! s'écria Nedjeb.

--A bord, puisque Nedjeb le veut!» ajouta la jeune fille.

Le capitaine Yarhud ordonna à son matelot de réemballer tous les

échantillons qu'il avait apportés.

Pendant ce temps, il se dirigea vers la balustrade, à l'extrémité de

la terrasse, et lança un long hélement.

On put aussitôt voir quelque mouvement se faire sur le pont de la

tartane. Le grand canot, hissé sur les pistolets de bâbord, fut

lestement descendu à la mer; puis, moins de cinq minutes après,

une embarcation, effilée et légère, sous l'impulsion de ses quatre

avirons, venait accoster les premiers degrés de la terrasse.

Le capitaine Yarhud fit alors signe au seigneur Ahmet que le canot

était à sa disposition.

Yarhud, malgré tout l'empire qu'il possédait sur lui-même, ne fut pas

sans éprouver une vive émotion. N'était-ce pas là une occasion qui

se présentait d'accomplir cet enlèvement? Le temps pressait, car le

seigneur Kéraban pouvait arriver d'une heure à l'autre. Rien ne

prouvait, d'ailleurs, qu'avant d'opérer ce voyage insensé autour de

la mer Noire, il ne voudrait pas célébrer dans le plus bref délai le

mariage d'Amasia et d'Ahmet. Or, Amasia, femme d'Ahmet, ne serait plus

la jeune fille qu'attendait le palais du seigneur Saffar!

Oui! le capitaine Yarhud se sentit tout soudainement poussé à quelque

coup de force. C'était bien dans sa nature brutale, qui ne connaissait

aucun ménagement. Au surplus, les circonstances étaient propices, le

vent favorable pour se dégager des passes. La tartane serait en

pleine mer, avant qu'on eût pu songer à la poursuivre, au cas où la

disparition de la jeune fille se fût subitement ébruitée.

Certainement, Ahmet absent, si Amasia et Nedjeb seules eussent rendu

visite à la _Guïdare_, Yarhud n'aurait pas hésité à se mettre en

appareillage et à prendre la mer, dès que les deux jeunes filles, sans

défiance, auraient été occupées à faire un choix dans la cargaison.

Il eût été facile de les retenir prisonnières dans l'entrepont,

d'étouffer leurs cris, jusqu'au sortir de la baie. Ahmet présent,

c'était plus difficile, non impossible cependant. Quanta se

débarrasser plus tard de ce jeune homme, si énergique qu'il fût, même

au prix d'un meurtre, cela n'était pas pour gêner le capitaine de la

_Guïdare_. Le meurtre serait porté sur la note, et le rapt payé plus

cher par le seigneur Saffar, voilà tout.

Yarhud attendait donc sur les marches de la terrasse, tout en

réfléchissant à ce qu'il convenait de faire, que le seigneur Ahmet et

ses compagnes se fussent embarqués dans le canot de la _Guïdare_.

Le léger bâtiment se balançait avec grâce sur ces eaux légèrement

gonflées par la brise, à moins d'une encablure.

Ahmet, se tenant sur la dernière marche, avait déjà aidé Amasia à

prendre place sur le banc d'arrière de l'embarcation, lorsque la

porte de la galerie s'ouvrit. Puis, un homme, âgé d'une cinquantaine

d'années au plus, dont l'habillement turc se rapprochait du vêtement

européen, entra précipitamment, en criant:

«Amasia?... Ahmet?»

C'était le banquier Sélim, le père de la jeune fiancée, le

correspondant et l'ami du seigneur Kéraban.

«Ma fille?... Ahmet?» répéta Sélim.

Amasia, reprenant la main que lui tendait Ahmet, débarqua aussitôt et

s'élança sur la terrasse.

«Mon père, qu'y a-t-il? demanda-t-elle. Quel motif vous ramène si vite

de la ville?

--Une grande nouvelle!

--Bonne?... demanda Ahmet.

--Excellente! répondit Sélim. Un exprès, envoyé par mon ami Kéraban,

vient de se présenter à mon comptoir!

--Est-il possible? s'écria Nedjeb.

--Un exprès, qui m'annonce son arrivée, répondit Sélim, et ne le

précède même que de peu d'instants!

--Mon oncle Kéraban! répétait Ahmet... mon oncle Kéraban n'est plus à

Constantinople?

--Non, et je l'attends ici!»

Fort heureusement pour le capitaine de la _Guïdare_, personne ne

vit le geste de colère qu'il ne put retenir. L'arrivée immédiate de

l'oncle d'Ahmet était la plus grave éventualité qu'il pût redouter

pour l'accomplissement de ses projets.

«Ah! le bon seigneur Kéraban! s'écria Nedjeb.

--Mais pourquoi vient-il? demanda la jeune fille.

--Pour votre mariage, chère maîtresse! répondit Nedjeb. Sans cela, que

viendrait-il faire à Odessa?

--Cela doit être, dit Sélim.

-Je le pense! répondit Ahmet, Pourquoi aurait-il quitté

Constantinople, sans ce motif? Il se sera ravisé, mon digne oncle! Il

a abandonné son comptoir, ses affaires, brusquement, sans prévenir!...

C'est une surprise qu'il a voulu nous faire!

--Comme il va être reçu! s'écria Nedjeb, et quel bon accueil l'attend

ici!

--Et son exprès ne vous a rien dit de ce qui l'amène, mon père?

demanda Amasia.

--Rien, répondit Sélim. Cet homme a pris un cheval à la maison de

poste de Majaki, où la voiture de mon ami Kéraban s'était arrêtée pour

relayer. Il est arrivé au comptoir, afin de m'annoncer que mon ami

Kéraban viendrait directement ici, sans s'arrêter à Odessa, et par

conséquent, d'un instant à l'autre, mon ami Kéraban va apparaître!»

Si l'ami Kéraban pour le banquier Sélim, l'oncle Kéraban pour Amasia

et Ahmet, le seigneur Kéraban pour Nedjeb, fut «par contumace» salué

en cet instant des qualifications les plus aimables, il est inutile

d'y insister. Cette arrivée, c'était la célébration du mariage à bref

délai! C'était le bonheur des fiancés à courte échéance! L'union tant

souhaitée n'attendrait même plus le délai fatal pour s'accomplir! Ah!

si le seigneur Kéraban était le plus entêté, c'était aussi le meilleur

des hommes!

Yarhud, impassible, assistait à toute cette scène de famille.

Cependant, il n'avait point renvoyé son canot. Il lui importait de

savoir quels étaient, au juste, les projets du seigneur Kéraban. Ne

pouvait-il craindre, en effet, que celui-ci ne voulût célébrer le

mariage d'Amasia et d'Ahmet, avant de continuer son voyage autour de

la mer Noire?

En ce moment, des voix que dominait une voix plus impérieuse se firent

entendre au dehors. La porte s'ouvrit, et, suivi de Van Mitten, de

Bruno, de Nizib, apparut le seigneur Kéraban.

X

DANS LEQUEL AHMET PREND UNE ÉNERGIQUE RÉSOLUTION, COMMANDÉE,

D'AILLEURS, PAR LES CIRCONSTANCES.

«Bonjour, ami Sélim! bonjour! Qu'Allah te protège, toi et toute ta

maison!»

Et, cela dit, le seigneur Kéraban serra solidement la main de son

correspondant d'Odessa.

«Bonjour, neveu Ahmet!»

Et le seigneur Kéraban pressa sur sa poitrine, dans une vigoureuse

étreinte, son neveu Ahmet.

«Bonjour, ma petite Amasia!»

Et le seigneur Kéraban embrassa sur les deux joues la jeune fille qui

allait devenir sa nièce.

Tout cela fut fait si rapidement, que personne n'avait encore eu le

temps de répondre.

«Et maintenant, au revoir et en route!» ajouta le seigneur Kéraban, en

se retournant vers Van Mitten.

Le flegmatique Hollandais, qui n'avait point été présenté, semblait

être, avec son impassible figure, quelque étrange personnage, évoqué

dans la scène capitale d'un drame.

Tous, à voir le seigneur Kéraban distribuer avec tant de prodigalité

ses baisers et ses poignées de main, ne doutaient plus qu'il ne fût

venu pour hâter le mariage; mais, lorsqu'ils l'entendirent s'écrier

«En route!», ils tombèrent dans le plus parfait ahurissement.

Ce fut Ahmet qui intervint le premier en disant:

«Comment, en route!

--Oui! en route, mon neveu!

--Vous allez repartir, mon oncle?

--A l'instant!» Nouvelle stupéfaction générale, tandis que Van Mitten

disait à l'oreille de Bruno:

«En vérité, ces façons d'agir sont bien dans le caractère de mon ami

Kéraban!

--Trop bien!» répondit Bruno.

Cependant, Amasia regardait Ahmet, qui regardait Sélim, tandis que

Nedjeb n'avait d'yeux que pour cet oncle invraisemblable,--un homme

capable de partir avant même d'être arrivé!

«Allons, Van Mitten, reprit le seigneur Kéraban, en se dirigeant vers

la porte.

--Monsieur, me direz-vous?... dit Ahmet à Van Mitten.

--Que pourrais-je vous dire?» répliqua le Hollandais, qui marchait

déjà sur les talons de son ami.

Mais le seigneur Kéraban, au moment de sortir, venait de s'arrêter,

et, s'adressant au banquier:

«A propos, ami Sélim, lui demanda-t-il, vous me changerez bien

quelques milliers de piastres pour leur valeur en roubles?

--Quelques milliers de piastres?... répondit Sélim, qui n'essayait

même plus de comprendre.

--Oui ... Sélim ... de l'argent russe, dont j'ai besoin pour mon

passage sur le territoire moscovite.

--Mais, mon oncle, nous direz-vous enfin?... s'écria Ahmet, auquel se

joignit la jeune fille.

--A quel taux le change aujourd'hui? demanda le seigneur Kéraban.

--Trois et demi pour cent, répondit Sélim, chez qui le banquier

reparut un instant.

--Quoi! trois et demi?

--Les roubles sont en hausse! répondit Sélim. On les demande sur le

marché....

--Allons, pour moi, ami Sélim, ce sera trois un quart seulement! Vous

entendez!... Trois un quart!

--Pour vous, oui!... pour vous ... ami Kéraban, et même sans aucune

commission!»

Le banquier Sélim ne savait évidemment plus ni ce qu'il disait ni ce

qu'il faisait.

Il va sans dire que, du fond de la galerie où il se tenait à l'écart,

Yarhud observait toute cette scène avec une extrême attention.

Qu'allait-il se produire de favorable ou de nuisible à ses projets?

En ce moment, Ahmet vint saisir son oncle par le bras; il l'arrêta sur

le seuil de la porte qu'il allait franchir, et il le força, non sans

peine, étant donné le caractère de l'entêté, à revenir sur ses pas.

«Mon oncle, lui dit-il, vous nous avez tous embrassés au moment où

vous arriviez....

--Mais non! mais non! mon neveu, répondit Kéraban, au moment où

j'allais repartir!

--Soit, mon oncle!... je ne veux pas vous contrarier.... Mais, au

moins, dites-nous pourquoi vous êtes venu à Odessa!

--Je ne suis venu à Odessa, répondit Kéraban, que parce qu'Odessa

était sur ma route. Si Odessa n'avait point été sur ma route, je ne

serais pas venu à Odessa!--N'est-il pas vrai, Van Mitten?»

Le Hollandais se contenta de faire un signe affirmatif, en abaissant

lentement la tête.

«Ah! au fait, vous n'avez pas été présenté, et il faut que je vous

présente!» dit le seigneur Kéraban.

Et, s'adressant à Sélim:

«Mon ami Van Mitten, lui dit-il, mon correspondant de Rotterdam, que

j'emmène dîner à Scutari!

--A Scutari? s'écria le banquier.

--Il paraît!... dit Van Mitten.

--Et son valet Bruno, ajouta Kéraban, un brave serviteur, qui n'a pas

voulu se séparer de son maître!

--Il paraît!... répondit Bruno, comme un écho fidèle.

--Et maintenant, en route!»

Ahmet intervint de nouveau:

«Soit, mon oncle, dit-il, et croyez bien que personne ici n'a l'envie

de vous résister.... Mais si vous n'êtes venu à Odessa que parce

qu'Odessa est sur votre route, quelle route voulez-vous donc suivre

pour aller de Constantinople à Scutari?

--La route qui fait le tour de la mer Noire!

--Le tour de la mer Noire!» s'écria Ahmet.

Et il y eut un instant de silence.

«Ah ça! reprit Kéraban, qu'y a-t-il d'étonnant, d'extraordinaire,

s'il vous plaît, à ce que je me rende de Constantinople à Scutari en

faisant le tour de la mer Noire?»

Le banquier Sélim et Ahmet se regardèrent. Est-ce que le riche

négociant de Galata était devenu fou?

«Ami Kéraban, dit alors Sélim, nous ne songeons point à vous

contrarier....»

C'était la phrase habituelle par laquelle on commençait prudemment

toute conversation avec le têtu personnage.

«... Nous ne voulons pas vous contrarier, mais il nous semble que,

pour aller directement de Constantinople à Scutari, il n'y a qu'à

traverser le Bosphore!

--Il n'y a plus de Bosphore!

--Plus de Bosphore?... répéta Ahmet.

--Pour moi, du moins! Il n'y en a que pour ceux qui veulent se

soumettre à payer un impôt inique, un impôt de dix paras par personne,

un impôt dont le gouvernement des nouveaux Turcs vient de frapper ces

eaux libres de tout droit jusqu'à ce jour!

--Quoi!... un nouvel impôt! s'écria Ahmet, qui comprit en un instant

dans quelle aventure un entêtement indéracinable venait de lancer son

oncle.

--Oui, reprit le seigneur Kéraban en s'animant de plus belle. Au

moment où j'allais m'embarquer dans mon caïque ... pour aller dîner

à Scutari ... avec mon ami Van Mitten, cet impôt de dix paras venait

d'être établi!... Naturellement, j'ai refusé de payer!... On a refusé

de me laisser passer!... J'ai dit que je saurais bien aller à Scutari

sans traverser le Bosphore!... On m'a répondu que cela ne serait

pas!... J'ai répondu que cela serait!... Et cela sera! Par Allah! je

me serais plutôt coupé la main que de la porter à ma poche pour en

tirer ces dix paras! Non! par Mahomet! par Mahomet! ils ne connaissent

pas Kéraban!»

Évidemment, ils ne connaissaient pas Kéraban! Mais son ami Sélim, son

neveu Ahmet, Van Mitten, Amasia, le connaissaient, et ils virent

bien, après ce qui s'était passé, qu'il serait impossible de le faire

revenir sur sa résolution. Il n'y avait donc pas à discuter,--ce qui

aurait compliqué les choses,--mais à accepter la situation.

C'était tellement indiqué que cela se fit d'un commun accord, sans

même entente préalable.

«Après tout, mon oncle, vous avez raison! dit Ahmet.

--Absolument raison! ajouta Sélim.

--Toujours raison! répondit Kéraban.

--Il faut résister aux prétentions iniques, reprit Ahmet, résister,

quand il devrait vous en coûter la fortune....

--Et la vie! ajouta Kéraban.

--Vous avez donc bien fait de vous refuser au payement de cet impôt,

et de montrer que vous saurez aller de Constantinople à Scutari, sans

franchir le Bosphore....

--Et sans débourser dix paras, ajouta Kéraban, dût-il m'en coûter cinq

cent mille!

--Mais vous n'êtes pas absolument pressé de partir, je suppose?...

demanda Ahmet.

--Absolument pressé, mon neveu, répondit Kéraban. Il faut, tu sais

pourquoi, que je sois de retour avant six semaines!

--Bon! mon cher oncle, vous pourriez bien nous donner quelque huit

jours à Odessa?...

--Pas cinq jours, pas quatre, pas un, répondit Kéraban, pas même une

heure!»

Ahmet, voyant que le naturel allait reprendre le dessus, fit signe à

Amasia d'intervenir.

«Et notre mariage, monsieur Kéraban? dit la jeune fille, en lui

prenant la main.

--Ton mariage, Amasia? répondit Kéraban, il ne sera en aucune façon

reculé. Il faut qu'il soit fait avant la fin du mois prochain!... Eh

bien, il le sera!... Mon voyage ne le retardera pas d'un jour ... à la

condition que je parte, sans perdre un instant!»

Ainsi tombait cet échafaudage d'espérances que tous avaient édifié sur

l'arrivée inattendue du seigneur Kéraban. Le mariage ne serait pas

hâté, mais il ne serait pas reculé non plus! disait-il. Eh! qui

pouvait en répondre? Comment prévoir les éventualités d'un si long et

si pénible voyage, fait dans ces conditions?

Ahmet ne put retenir un mouvement de dépit, que son oncle ne vit pas,

heureusement,--pas plus qu'il n'aperçut le nuage qui obscurcit le

front d'Amasia,--pas plus qu'il n'entendit Nedjeb murmurer:

«Ah! le vilain oncle!

--D'ailleurs, ajouta celui-ci du ton d'un homme qui fait une

proposition à laquelle il n'est pas d'objection possible, d'ailleurs,

je compte bien qu'Ahmet m'accompagnera!

--Diable! voilà un coup droit, difficile à parer! dit à mi-voix Van

Mitten.

--On ne le parera pas!» répondit Bruno.

Ahmet, en effet, avait reçu ce coup en plein coeur. De son côté,

Amasia, vivement atteinte par l'annonce du départ de son fiancé,

demeurait immobile, près de Nedjeb, qui aurait arraché les yeux au

seigneur Kéraban.

Au fond de la galerie, le capitaine de la _Guïdare_ ne perdait pas

un mot de cette conversation. Cela prenait évidemment une tournure

favorable à ses projets.

Sélim, bien qu'il eût peu d'espoir de modifier la résolution de son

ami, crut devoir intervenir, pourtant, et dit:

«Est-il donc nécessaire, Kéraban, que votre neveu fasse avec vous le

tour de la mer Noire?

--Nécessaire, non! répondit Kéraban, mais je ne pense pas qu'Ahmet

hésite à m'accompagner!

--Cependant!... reprit Sélim.

--Cependant?...» répondit l'oncle, dont les dents se serrèrent, ainsi

qu'il lui arrivait au début de toute discussion.

Une minute de silence, qui parut interminable, suivit le dernier mot

prononcé par le seigneur Kéraban. Mais Ahmet avait énergiquement pris

son parti. Il parlait bas à la jeune fille. Il lui faisait comprendre

que, quelque chagrin qu'ils dussent ressentir tous deux de ce départ,

mieux valait ne pas résister; que, sans lui, ce voyage pourrait

éprouver des retards de toutes sortes; qu'avec lui, au contraire,

ce voyage s'accomplirait plus rapidement; qu'avec sa parfaite

connaissance de la langue russe, il ne laisserait perdre ni un jour

ni une heure; qu'il saurait bien obliger son oncle à faire les pas

doubles, comme on dit, cela dût-il lui coûter le triple; qu'enfin,

avant la fin du prochain mois, c'est-à-dire avant la date à laquelle

Amasia devait être mariée pour sauvegarder un intérêt de fortune

considérable, il aurait ramené Kéraban sur la rive gauche du Bosphore.

Amasia n'avait pas eu la force de dire oui, mais elle comprenait que

c'était le meilleur parti à prendre.

«Eh bien, c'est convenu, mon oncle! dit Ahmet. Je vous accompagnerai,

et je suis prêt à partir, mais....

--Oh! pas de conditions, mon neveu!

--Soit, sans conditions!» répondit Ahmet.

Et, mentalement, il ajouta:

«Je saurai bien te faire courir, quand tu devrais t'y époumonner, oh!

le plus têtu des oncles!

--En route donc,» dit Kéraban.

Et se retournant vers Sélim:

«Ces roubles en échange de mes piastres?...

--Je vous les donnerai à Odessa, où je vais vous accompagner, répondit

Sélim.

--Vous êtes prêt, Van Mitten? demanda Kéraban.

--Toujours prêt.

--Eh bien, Ahmet, reprit Kéraban, embrasse ta fiancée, embrasse-la

bien, et partons!»

Ahmet serrait déjà la jeune fille dans ses bras. Amasia ne pouvait

retenir ses larmes.

«Ahmet, mon cher Ahmet!... répétait-elle.

--Ne pleurez pas, chère Amasia! disait Ahmet. Si notre mariage n'est

pas avancé, il ne sera pas retardé non plus, je vous le promets!...

Ce ne sont que quelques semaines d'absence!...

--Ah! chère maîtresse, dit Nedjeb, si le seigneur Kéraban pouvait

seulement se casser une jambe ou deux avant de sortir d'ici!

Voulez-vous que je m'occupe de cela?»

Mais Ahmet ordonna à la jeune Zingare de se tenir tranquille, et il

fit bien. Certainement, Nedjeb était femme à tout tenter pour arrêter

cet oncle intraitable.

Les adieux étaient faits, les derniers baisers étaient échangés. Tous

se sentaient émus. Le Hollandais lui-même éprouvait comme un serrement

de coeur. Seul, le seigneur Kéraban ne voyait rien ou ne voulait rien

voir de l'attendrissement général.

«La chaise est-elle prête? demanda-t-il à Nizib, qui entrait à ce

moment dans la galerie.

--La chaise est prête, répondit Nizib.

--En route! dit Kéraban. Ah! messieurs les modernes Ottomans, qui vous

habillez à l'européenne! Ah! messieurs les nouveaux Turcs, qui ne

savez plus même être gras!...»

C'était évidemment là une impardonnable décadence aux yeux du seigneur

Kéraban.

«... Ah! messieurs les renégats, qui vous soumettez aux prescriptions

de Mahmoud, je vous montrerai qu'il y a encore de Vieux Croyants, dont

vous n'aurez jamais raison!»

Personne ne le contredisait alors, le seigneur Kéraban, et pourtant il

s'animait de plus belle.

«Ah! vous prétendez monopoliser le Bosphore à votre profit! Eh

bien, je m'en passerai, de votre Bosphore! Je m'en moque, de votre

Bosphore!--Vous dites, Van Mitten?...

--Je ne dis rien, répondit Van Mitten, qui, de fait, n'avait pas même

ouvert la bouche et s'en fût bien gardé!

--Votre Bosphore! Leur Bosphore! reprit la seigneur Kéraban, en

tendant son poing vers le sud. Heureusement, la mer Noire est là! Elle

a un littoral, la mer Noire, et il n'est pas uniquement fait pour les

conducteurs de caravanes! Je le suivrai, je le contournerai! Hein!

mes amis, voyez-vous d'ici la figure que feront ces employés du

gouvernement, quand ils me verront apparaître sur les hauteurs de

Scutari, sans avoir jeté même un demi-para dans leur sébille de

mendiants administratifs!»

Il faut bien en convenir, le seigneur Kéraban, tout débordant de

menaces en cette suprême imprécation, était magnifique.

«Allons, Ahmet! allons, Van Mitten! s'écria-t-il. En route! en route!

en route!»

Il était déjà sur la porte, lorsque Sélim l'arrêta d'un mot:

«Ami Kéraban, dit-il, une simple observation.

--Pas d'observations!

--Eh bien, une simple remarque que je désirerais vous faire, reprit le

banquier.

--Eh! avons-nous le temps?...

--Écoutez-moi, ami Kéraban. Une fois arrivé à Scutari, après avoir

achevé ce tour de la mer Noire, que ferez-vous?

--Moi?... Eh bien, je ... je....

--Vous n'allez pas, je suppose, vous fixer à Scutari, sans jamais

revenir à Constantinople, où est le siège de votre maison de commerce?

--Non.... répondit Kéraban, en hésitant un peu.

--Au fait, mon oncle, fit observer Ahmet, pour peu que vous vous

obstiniez à ne plus passer le Bosphore, notre mariage....

--Ami Sélim, rien n'est plus simple! répondit Kéraban, en éludant la

première question, qui ne laissait pas de l'embarrasser. Qui vous

empêche de venir avec Amasia à Scutari? Cela vous coûtera dix paras

par tête, il est vrai, pour franchir leur Bosphore, mais votre honneur

n'est pas engagé comme le mien dans l'affaire!

--Oui! oui! Venez à Scutari, dans un mois! s'écria Ahmet. Vous nous

attendrez là, ma chère Amasia, et nous ferons en sorte de ne pas trop

vous faire attendre!

--Soit! Rendez-vous à Scutari! répondit Sélim. C'est là que nous

célébrerons le mariage!--Mais enfin, ami Kéraban, le mariage fait, ne

reviendrez vous pas à Constantinople?

--J'y reviendrai, s'écria Kéraban, certes, j'y reviendrai!

--Et comment?

--Eh bien, ou cet impôt vexatoire sera aboli, et je passerai le

Bosphore ... sans payer....

--Et s'il ne l'est pas?

--S'il ne l'est pas?... répondit le seigneur Kéraban avec un geste

superbe. Par Allah! je reprendrai le même chemin, et je referai le

tour de la mer Noire!»

Kéraban-Le-Têtu, Volume I · 第 10 / 20 题