VII

DANS LEQUEL LES CHEVAUX DE LA CHAISE FONT PAR PEUR CE QU'ILS N'ONT PU

FAIRE SOUS LE FOUET DU POSTILLON.

Il était dix heures du soir. Kéraban, Van Mitten et Bruno, après

un souper prélevé sur les provisions serrées dans le coffre de la

voiture, se promenèrent en fumant, pendant une demi-heure environ, le

long d'une étroite sente, dont le sol ne cédait pas sous le pied.

«Et maintenant, dit Van Mitten, je pense, ami Kéraban, que vous ne

voyez aucune objection à ce que nous allions dormir jusqu'au moment où

arriveront les chevaux de renfort?

--Je n'en vois aucune, répondit Kéraban, après avoir réfléchi, avant

de faire cette réponse un peu extraordinaire de la part d'un homme qui

n'était jamais à court d'objections.

--Je veux croire que nous n'avons rien à craindre? ajouta le

Hollandais, au milieu de cette plaine absolument déserte?

--Je veux le croire aussi.

--Aucune attaque n'est à redouter?

--Aucune.

--Si ce n'est, toutefois, l'attaque des moustiques!» répondit Bruno,

qui venait de s'appliquer une claque formidable sur le front pour

écraser une demi-douzaine de ces importuns diptères.

Et, en effet, des nuées d'insectes très voraces, qu'attirait peut-être

la lueur des lanternes, commençaient à tourbillonner effrontément

autour de la chaise.

«Hum! fit Van Mitten, il y a ici une fière quantité de ces moustiques,

et une moustiquaire n'eût pas été de trop!

--Ce ne sont point des moustiques, répondit le seigneur Kéraban, en se

grattant le bas de la nuque, et ce n'est point une moustiquaire qui

nous manque!

--Qu'est-ce donc? demanda le Hollandais.

--Une cousiniaire, répondit Kéraban, car ces prétendus moustiques sont

des cousins!

--Du diable si j'en ferais la différence! pensa Van Mitten, qui

ne jugea pas à propos d'entamer une discussion sur cette question

purement entomologique.

--Ce qu'il y a de curieux, fit observer Kéraban; c'est que ce sont

uniquement les femelles de ces insectes qui s'attaquent à l'homme.

--Je les reconnais bien là, ces représentants du beau sexe! répondit

Bruno, en se frottant les mollets.

--Je crois que nous ferons sagement de rentrer dans la voilure, dit

alors Van Mitten, car nous allons être dévorés!

--En effet, répondit Kéraban, les contrées que traverse le bas Danube

sont particulièrement infestées par ces cousins, et on ne les combat

qu'en semant son lit pendant la nuit, su chemise et ses bas pendant le

jour, de poudre du pyrèthre....

--Dont nous sommes absolument et malheureusement dépourvus! ajouta le

Hollandais.

--Absolument, répondit Kéraban. Mais qui pouvait prévoir que nous

resterions en détresse dans les marécages de la Dobroutcha?

--Personne, ami Kéraban.

--J'ai entendu parler, ami Van Mitten, d'une colonie de Tatars

criméens, auxquels le gouvernement turc avait accordé une vaste

concession dans ce delta du fleuve, et que des légions de ces cousins

forcèrent à s'expatrier.

--D'après ce que nous voyons, ami Kéraban, l'histoire n'est point

invraisemblable!

--Rentrons donc dans la chaise!

--Nous n'avons que trop tardé! répondit Van Mitten, qui s'agitait au

milieu d'un bourdonnement d'ailes, dont les frémissements se chiffrent

par millions à la seconde.

Au moment où le seigneur Kéraban et son compagnon allaient remonter

dans la voiture, le premier s'arrêta.

«Bien qu'il n'y ait rien à craindre, dit-il, il serait bon que Bruno

veillât jusqu'au retour du postillon.

--Il ne s'y refusera pas, répondit Van Mitten.

--Je ne m'y refuserai pas, dit Bruno, parce que mon devoir est de ne

pas m'y refuser, mais je vais être dévoré vivant!

--Non! répliqua Kéraban. Je me suis laissé dire que les cousins ne

piquaient pas deux fois à la même place, de sorte que Bruno sera

bientôt à l'abri de leurs attaques.

--Oui!... lorsque j'aurai été criblé de mille piqûres!

--C'est ainsi que je l'entends, Bruno.

--Mais, au moins, pourrai-je veiller dans le cabriolet?

--Parfaitement, à la condition de ne point vous y endormir!

--Et comment dormirais-je, au milieu de cet effroyable essaim de

moustiques?

--De cousins, Bruno, répondit Kéraban, de simples cousins!... Ne

l'oubliez pas!»

Sur cette observation, le seigneur Kéraban et Van Mitten remontèrent

dans le coupé, laissant à Bruno le soin de veiller à la garde de son

maître, ou mieux de ses maîtres. Depuis la rencontre de Kéraban et de

Van Mitten, ne pouvait-il se dire qu'il en avait deux?

Après s'être assuré que les portières de la chaise étaient bien

fermées, Bruno visita l'attelage. Les chevaux, épuisés de fatigue,

étaient étendus sur le sol, respirant avec bruit, mêlant leur chaude

haleine au brouillard de cette plaine marécageuse.

«Le diable ne les tirerait pas de cette ornière! se dit Bruno. Il faut

convenir que le seigneur Kéraban a eu là une fière idée de prendre

cette route! Après tout, cela le regarde!»

Et Bruno remonta dans le cabriolet, dont il baissa le châssis vitré,

à travers lequel il pouvait voir dans le rayon du faisceau lumineux

projeté par les lanternes.

Que pouvait faire de mieux le serviteur de Van Mitten, si ce n'est de

rêver, les yeux ouverts, et de combattre le sommeil, en réfléchissant

à la série d'aventures, dans lesquelles l'entraînait son maître, à la

suite du plus têtu des Osmanlis?

Ainsi, lui, un enfant de l'ancienne Batavie, un traîneur du pavé de

Rotterdam, un habitué des quais de la Meuse, un pêcheur à la ligne

émérite, un musard des canaux qui sillonnent sa ville natale, il avait

été transporté à l'autre extrémité de l'Europe! De la Hollande à

l'empire ottoman, il avait fait cette gigantesque enjambée! Et à peine

débarqué à Constantinople, la fatalité venait de le jeter à travers

les steppes du bas Danube! Et il se voyait là, juché dans le cabriolet

d'une chaise de poste, au milieu des marais de la Dobroutcha, perdu

dans une nuit profonde, et plus enraciné à ce sol que la tour gothique

de Zuidekerk! Et tout cela, parce qu'il était tenu d'obéir à son

maître, lequel, sans y être forcé, n'en obéissait pas moins au

seigneur Kéraban.

«Oh! bizarrerie des complications humaines!

se répétait Bruno. Me voilà, en train de faire le tour de la mer

Noire, si nous le faisons jamais, et cela pour épargner dix paras que

j'eusse volontiers payés de ma poche, si j'avais été assez avisé pour

le faire en cachette du moins endurant des Turcs! Ah! Le têtu! le

têtu! Je suis sûr que, depuis le départ, j'ai déjà maigri de

deux livres!... En quatre jours! .. Que sera-ce donc dans quatre

semaines!--Bon! encore ces maudits insectes!».

Et, si hermétiquement que Bruno eût fermé le châssis du cabriolet,

quelques douzaines de cousins avaient pu y pénétrer et s'acharnaient

contre le pauvre homme. Aussi, que de tapes, que de grattements, et

comme il s'en donnait de les traiter de moustiques, alors que le

seigneur Kéraban ne pouvait l'entendre!

Une heure se passa ainsi, puis une autre heure encore. Peut-être, sans

l'agaçante attaque de ces insectes, Bruno, succombant à la fatigue,

se serait-il enfin laissé aller au sommeil? Mais dormir dans ces

conditions eût été impossible.

Il devait être un peu plus de minuit, lorsque Bruno eut une idée. Elle

eût même dû lui venir plus tôt, à lui, un de ces Hollandais pur sang,

qui, en venant au monde, cherchent plutôt le tuyau d'une pipe que

le sein de leur nourrice. Ce fut de se mettre à fumer, de combattre

l'envahissement des cousins à coups de bouffées de tabac. Comment n'y

avait-il pas déjà songé? S'ils résistaient à l'atmosphère nicotique

qu'il allait emprisonner dans son cabriolet, c'est que ces insectes

ont la vie dure au milieu des marécages du bas Danube!

Bruno tira donc de sa poche sa pipe de porcelaine à fleurs

émaillées,--une soeur de celle qui lui avait été si impudemment volée

à Constantinople. Il la bourra comme il eût fait d'une arme à feu

qu'il comptait décharger sur les troupes ennemies; puis, il battit le

briquet, alluma le fourneau, aspira à pleins poumons la fumée d'un

excellent tabac de Hollande, et la rejeta en énormes volutes.

L'essaim bourdonna tout d'abord en redoublant ses assourdissants coups

d'ailes, et se dispersa peu à peu dans les angles les plus obscurs du

cabriolet.

Bruno ne put que se féliciter de sa manoeuvre. La batterie qu'il

venait de démasquer faisait merveille, les assaillants se

repliaient en désordre; mais, comme il ne cherchait pas à faire de

prisonniers,--bien au contraire,--il ouvrit rapidement le châssis,

afin de donner une issue aux insectes du dedans, sachant bien que ses

bordées de fumée interdiraient tout accès aux insectes du dehors.

Ainsi fut-il fait. Bruno, débarrassé de cette importune légion de

diptères, put même se hasarder à regarder à droite et à gauche. La

nuit était toujours aussi noire. Il passait de grands coups de brise,

qui ébranlaient parfois la voiture; mais elle adhérait fortement au

sol, trop fortement même. Donc, nulle crainte qu'elle fût renversée.

Bruno chercha à voir en avant, vers l'horizon du nord, si quelque

lumière ne se montrait pas, qui eût annoncé le retour du postillon et

des chevaux de renfort. Obscurité complète, ténèbres d'autant plus

profondes, au lointain, que le devant de la chaise de poste se

découpait dans le segment lumineux des lanternes. Cependant, en

portant ses regards sur les côtés, à une distance de soixante pas

environ, Bruno crut apercevoir quelques points brillants, qui se

déplaçaient dans l'ombre, rapidement, sans bruit, tantôt au ras du

sol, tantôt à deux ou trois pieds au-dessus.

Bruno se demanda tout d'abord si ce n'étaient pas là quelques

phosphorescences de feux follets, dont le dégagement se produisait à

la surface d'un marais où ne manque pas l'hydrogène sulfuré.

Mais si, en sa qualité d'être raisonnant, sa raison risquait de

l'induire en erreur, il ne pouvait en être ainsi des chevaux de

la chaise, que leur instinct n'eût pas trompés sur la cause de ce

phénomène. En effet, ils commencèrent à donner quelques signes

d'agitation, les naseaux éventés, renâclant d'une façon insolite.

«Eh! qu'est-ce cela? se dit Bruno. Quelque nouvelle complication, sans

doute! Seraient-ce des loups?».

Que ce fût là une bande de loups, attirée par l'odeur de l'attelage, à

cela rien d'impossible. Ces animaux, toujours affamés, sont nombreux

dans le delta du Danube.

«Diable! murmura Bruno, voilà qui serait encore plus malfaisant que

les moustiques ou les cousins de notre entêté! La fumée de tabac n'y

ferait rien, cette fois!»

Cependant, les chevaux ressentaient une vive inquiétude, à laquelle on

ne pouvait se méprendre. Ils essayaient de ruer dans la boue épaisse,

ils se cabraient, ils donnaient de violentes secousses à la voiture.

Les points lumineux semblaient s'être rapprochés. Une sorte de

grognement sourd se mêlait aux sifflements de la brise.

«Je pense, se dit Bruno, qu'il est opportun de prévenir le seigneur

Kéraban et mon maître!»

Cela était urgent, en effet. Bruno se laissa donc lentement glisser

sur le sol; il abaissa le marchepied de la chaise, ouvrit la portière,

puis la referma, après s'être introduit dans le coupé, où les deux

amis dormaient tranquillement l'un près de l'autre.

«Mon maître?... dit Bruno à voix basse, en appuyant sa main sur

l'épaule de Van Mitten.

--Au diable l'importun qui me réveille! murmura le Hollandais en se

frottant les yeux.

--Il ne s'agit pas d'envoyer les gens au diable, surtout quand le

diable est peut-être là! répondit Bruno.

--Mais qui donc me parle?...

--Moi, votre serviteur.

--Ah! Bruno!... c'est toi?... Après tout, tu as bien fait de me

réveiller! Je rêvais que madame Van Mitten....

--Vous cherchait querelle!... répondit Bruno. Il est bien question de

cela maintenant!

--Qu'y a-t-il donc?

--Voudriez-vous, s'il vous plaît, réveiller le seigneur Kéraban?

--Que je réveille?...

--Oui! Il n'est que temps!»

Sans en demander davantage, le Hollandais, dormant encore à moitié,

secoua son compagnon.

Rien de tel qu'un sommeil de Turc, quand ce Turc a un bon estomac et

une conscience nette. C'était le cas du compagnon de Van Mitten. Il

fallut s'y prendre à plusieurs reprises.

Le seigneur Kéraban, sans relever ses paupières, grommelait et

grognait, en homme qui n'est pas d'humeur à se rendre. Pour peu qu'il

fût aussi têtu dans l'état de sommeil que dans l'état de veille, bien

certainement il faudrait le laisser dormir.

Cependant, les insistances de Van Mitten et de Bruno furent telles que

le seigneur Kéraban se réveilla, détira ses bras, ouvrit les yeux, et

d'une voix encore brouillée d'assoupissement:

«Hum! fit-il, les chevaux de renfort sont donc arrivés avec le

postillon et Nizib?

--Pas encore, répondit Van Mitten.

--Alors pourquoi me réveiller?

--Parce que, si les chevaux ne sont pas arrivés, répondit Bruno,

d'autres animaux très suspects sont là, qui entourent la voiture et se

préparent à l'attaquer!

--Quels sont ces animaux?

--Voyez!»

La vitre de la portière fut abaissée, et Kéraban se pencha au dehors.

«Allah nous protège! s'écria-t-il. Voilà toute une bande de sangliers

sauvages!»

Il n'y avait pas à s'y tromper. C'étaient bien des sangliers. Ces

animaux sont très nombreux dans toute la contrée qui confine à

l'estuaire danubien; leur attaque est fort à redouter, et ils peuvent

être rangés dans la catégorie des bêtes féroces.

«Et qu'allons-nous faire? demanda le Hollandais.

--Rester tranquilles, s'ils n'attaquent pas, répondit Kéraban. Nous

défendre, s'ils attaquent!

--Pourquoi ces sangliers nous attaqueraient-ils? reprit Van Mitten,

Ils ne sont point carnassiers, que je sache!

--Soit, répondit Kéraban, mais si nous ne courons pas la chance d'être

dévorés, nous courons la chance d'être éventrés!

--Cela se vaut, fit tranquillement observer Bruno.

--Aussi, tenons-nous prêts à tout événement!»

Cela dit, le seigneur Kéraban fit mettre les armes en état. Van Mitten

et Bruno avaient chacun un revolver à six coups et un certain nombre

de cartouches. Lui, Vieux Turc, ennemi déclaré de toute invention

moderne, ne possédait que deux pistolets de fabrication ottomane,

au canon damasquiné, à la crosse incrustée d'écaille et de pierres

précieuses, mais plus faits pour orner la ceinture d'un agha que pour

détonner dans une attaque sérieuse. Van Mitten, Kéraban et Bruno

devaient donc se contenter de ces seules armes, et ne les employer

qu'à coup sûr.

Cependant, les sangliers, au nombre d'une vingtaine, s'étaient

rapprochés peu à peu et entouraient la voiture. A la lueur des

lanternes, qui les avait sans doute attirés, on pouvait les voir se

démener violemment et fouiller le sol à coups de défenses. C'étaient

d'énormes suiliens, de la taille d'un âne, d'une force prodigieuse,

capables de découdre chacun toute une meute. La situation des

voyageurs, emprisonnés dans leur coupé, ne laissait donc pas d'être

très inquiétante, s'ils venaient à être assaillis de part et d'autre,

avant le lever du jour.

Les chevaux de l'attelage le sentaient bien. Au milieu des grognements

de la bande, ils s'ébrouaient, ils se jetaient de côté, à faire

craindre qu'ils ne rompissent ou leurs traits ou les brancards de la

chaise.

Soudain, plusieurs détonations éclatèrent. Van Mitten et Bruno

venaient de décharger chacun deux coups de leur revolver sur ceux des

sangliers qui se lançaient à l'assaut. Ces animaux, plus ou moins

blessés, firent entendre des rugissements de rage, en se roulant sur

le sol. Mais les autres, rendus furieux, se précipitèrent sur la

voiture et l'attaquèrent à coups de défenses. Les panneaux furent

percés en maints endroits, et il devint évident qu'avant peu ils

seraient défoncés.

«Diable! diable! murmurait Bruno.

--Feu! feu!» répétait le seigneur Kéraban, en déchargeant ses

pistolets, qui rataient généralement une fois sur quatre,--bien qu'il

n'en voulût pas convenir.

Les revolvers de Bruno et de Van Mitten blessèrent encore un certain

nombre de ces terribles assaillants, dont quelques-uns foncèrent

directement sur l'attelage.

De là, épouvante bien naturelle des chevaux que menaçaient les

défenses des sangliers, et qui ne pouvaient répondre qu'à coups de

pied, sans avoir la liberté de leurs mouvements. S'ils eussent été

libres, ils se seraient jetés à travers la campagne, et ce n'aurait

plus été qu'une question de vitesse entre eux et la bande sauvage. Ils

essayèrent donc, par d'effroyables efforts, de rompre leurs traits,

afin de s'échapper. Mais les traits, faits d'une corde à torons

serrés, résistèrent. Il fallait donc ou que l'avant-train de la chaise

se rompit brusquement, ou que la chaise s'arrachât du sol sous ces

terribles coups de collier.

Le seigneur Kéraban, Van Mitten et Bruno le comprirent bien. Ce qui

leur paraissait le plus à craindre, c'était que leur voiture ne vînt à

chavirer. Les sangliers, que les coups de feu n'auraient plus tenus

en respect, se seraient jetés dessus, et c'en eût été fait de ceux

qu'elle renfermait. Mais que faire pour conjurer une pareille

éventualité? N'étaient-ils pas à la merci de cette troupe furieuse?

Leur sang-froid ne les abandonna pas, pourtant, et ils n'épargnèrent

point les coups de revolver.

Tout à coup, une secousse plus violente ébranla la chaise, comme si

l'avant-train s'en fût détaché.

«Eh! tant mieux! s'écria Kéraban. Que nos chevaux s'emportent à

travers la steppe! Les sangliers se mettront à leur poursuite, et ils

nous laisseront en repos!»

Mais l'avant-train tenait bon et résistait avec une solidité qui

faisait honneur à cet antique produit de la carrosserie anglaise.

Donc, il ne céda pas. Ce fut la chaise qui céda. Les secousses

devinrent telles, qu'elle fut arrachée aux profondes ornières où elle

plongeait jusqu'aux essieux. Un dernier coup de collier de l'attelage,

fou de terreur, l'enleva sur un sol plus ferme, et la voilà roulant au

galop de ses chevaux emportés, que rien ne guidait au milieu de cette

nuit profonde.

Cependant, les sangliers n'avaient point abandonné la partie. Ils

couraient sur les côtés, s'attaquant, les uns aux chevaux, les autres

à la voiture, qui ne parvenait pas à les distancer.

Le seigneur Kéraban, Van Mitten et Bruno s'étaient rejetés dans le

fond du coupé.

«Ou nous verserons... dit Van Mitten.

--Ou nous ne verserons pas, répondit Kéraban.

--Il faudrait tâcher de ressaisir les guides!», fit judicieusement

observer Bruno.

Et, baissant les vitres de devant, il chercha avec la main si les

guides étaient à sa portée; mais les chevaux, en se débattant, les

avaient rompues, sans doute, et il fallait maintenant s'abandonner au

hasard de cette course folle à travers une contrée marécageuse. Pour

arrêter l'attelage, il n'y aurait eu qu'un moyen: arrêter, en même

temps, la bande enragée qui le poursuivait. Or, les armes à feu, dont

les coups se perdaient sur cette masse en mouvement, n'y auraient pu

suffire. Les voyageurs, projetés les uns sur les autres, ou lancés

d'un coin à l'autre du coupé à chaque cahot de la route,--celui-ci

résigné à son sort comme tout bon musulman, ceux-là, flegmatiques

comme des Hollandais,--n'échangèrent plus une parole.

Une grande heure s'écoula ainsi. La chaise roulait toujours. Les

sangliers ne l'abandonnaient pas.

«Ami Van Mitten, dit enfin Kéraban, je me suis laissé raconter qu'en

pareille occurrence, un voyageur, poursuivi par une bande de loups à

travers les steppes de la Russie, avait été sauvé, grâce au sublime

dévouement de son domestique.

--Et comment? demanda Van Mitten.

--Oh! rien de plus simple, reprit Kéraban. Le domestique embrassa son

maître, recommanda son âme à Dieu, se jeta hors de la voiture et,

pendant que les loups s'arrêtaient à le dévorer, son maître parvint à

les distancer et il fut sauvé.

--Il est bien regrettable que Nizib ne soit pas là!» répondit

tranquillement Bruno.

Puis, sur cette réflexion, tous trois retombèrent dans le plus profond

silence.

Cependant la nuit s'avançait. L'attelage ne perdait rien de son

effrayante vitesse, et les sangliers ne gagnaient point assez pour

pouvoir se jeter sur lui. Si quelque accident ne se produisait point,

si une roue brisée, un heurt trop violent, ne faisaient pas verser la

chaise, le seigneur Kéraban et Van Mitten gardaient quelque chance

d'être sauvés,--même sans un dévouement dont Bruno se sentait

incapable.

Il faut dire, en outre, que les chevaux, guidés par leur instinct,

s'étaient maintenus sur cette portion de la steppe qu'ils avaient

l'habitude de parcourir. C'était en droite ligne, vers le relais de

poste qu'ils s'étaient imperturbablement dirigés.

Aussi, lorsque les premières lueurs du jour commencèrent à dessiner

la ligne d'horizon dans l'est, ils n'en étaient plus éloignés que de

quelques verstes.

La bande de sangliers lutta encore pendant une demi-heure; puis, peu à

peu, elle resta en arrière; mais l'attelage ne ralentit pas sa course

un seul instant, et il ne s'arrêta que pour tomber, absolument fourbu,

à quelque centaine de pas de la maison de poste.

Le seigneur Kéraban et ses deux compagnons étaient sauvés. Aussi

le Dieu des chrétiens ne fut-il pas moins remercié que le Dieu des

infidèles, pour la protection dont ils avaient couvert les voyageurs

hollandais et turc pendant cette nuit périlleuse.

Au moment où la voiture arrivait au relais, Nizib et le postillon, qui

n'avaient pu s'aventurer à travers ces profondes ténèbres, allaient

en partir avec les chevaux de renfort. Ceux-ci remplacèrent donc

l'attelage que le seigneur Kéraban dut payer un bon prix; puis, sans

se donner même une heure de repos, la chaise, dont les traits et le

timon avaient été réparés, reprenait son train habituel et s'élançait

sur la route de Kilia.

Cette petite ville, dont les Russes ont détruit les fortifications

avant de la rendre à la Roumanie, est aussi un port du Danube, situé

sur le bras qui porte son nom.

La chaise l'atteignit, sans nouveaux incidents, dans la soirée du 25

août. Les voyageurs, exténués, descendirent à l'un des principaux

hôtels de la ville, et se rattrapèrent, pendant douze heures d'un bon

sommeil, des fatigues de la nuit précédente.

Le lendemain, ils repartirent dès l'aube, et ils arrivèrent rapidement

à la frontière russe.

Là, il y eut encore quelques difficultés. Les formalités assez

vexatoires de la douane moscovite ne laissèrent pas de mettre à

une rude épreuve la patience du seigneur Kéraban, qui, grâce à ses

relations d'affaires,--par malheur ou par bonheur, comme on

voudra,--parlait assez la langue du pays pour se faire comprendre. Un

instant, on put croire que son entêtement à contester les agissements

des douaniers l'empêcherait de passer la frontière.

Cependant Van Mitten, non sans peine, parvint à le calmer. Kéraban

consentit donc à se soumettre aux exigences de la visite, à laisser

fouiller ses malles, et il acquitta les droits de douane, non sans

avoir à plusieurs reprises émis cette réflexion absolument juste:

«Décidément, les gouvernements sont tous les mêmes et ne valent pas

l'écorce d'une pastèque!»

Enfin la frontière roumaine fut franchie d'un trait, et la chaise

se lançait à travers cette portion de la Bessarabie que dessine le

littoral de la mer Noire vers le nord-est.

Le seigneur Kéraban et Van Mitten n'étaient plus qu'à une vingtaine de

lieues d'Odessa.

Kéraban-Le-Têtu, Volume I · 第 8 / 20 题