IV

DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KÉRABAN, ENCORE PLUS ENTÊTÉ QUE JAMAIS, TIENT

TÊTE AUX AUTORITÉS OTTOMANES.

Cependant, le caïdji était arrivé et venait prévenir le seigneur

Kéraban que son caïque l'attendait à l'échelle.

Les caïdjis se comptent par milliers sur les eaux du Bosphore et de

la Corne-d'Or. Leurs barques, à deux rames, pareillement effilées de

l'avant et de l'arrière, de manière à pouvoir se diriger dans les deux

sens, ont la forme de patins de quinze à vingt pieds de longueur,

faits de quelques planches de hêtre ou de cyprès, sculptées ou peintes

à l'intérieur. C'est merveilleux de voir avec quelle rapidité ces

sveltes embarcations se glissent, s'entrecroisent, se devancent dans

ce magnifique détroit, qui sépare le littoral des deux continents.

L'importante corporation des caïdjis est chargée de ce service depuis

la mer de Marmara jusqu'au delà du château d'Europe et du château

d'Asie, qui se font face dans le nord du Bosphore.

Ce sont de beaux hommes, le plus généralement vêtus du burudjuk, sorte

de chemise de soie, d'un yelek à couleurs vives, soutaché de broderies

d'or, d'un caleçon de coton blanc, coiffés d'un fez, chaussés de

yéménis, jambes nues, bras nus.

Si le caïdji du seigneur Kéraban,--c'était celui qui le conduisait à

Scutari chaque soir et l'en ramenait chaque matin,--si ce caïdji fut

mal reçu pour avoir tardé de quelques minutes, il est inutile d'y

insister. Le flegmatique marinier ne s'en émut pas autrement,

d'ailleurs, sachant bien qu'il fallait laisser crier une si excellente

pratique, et il ne répondit qu'en montrant le caïque amarré à

l'échelle.

Donc, le seigneur Kéraban, accompagné de Van Mitten, suivi de Bruno et

de Nizib, se dirigeait vers l'embarcation, lorsqu'il se fit un certain

mouvement dans la foule sur la place de Top-Hané.

Le seigneur Kéraban s'arrêta.

«Qu'y a-t-il donc?» demanda-t-il.

Le chef de police du quartier de Galata, entouré de gardes qui

faisaient ranger le populaire, arrivait en ce moment sur la place.

Un tambour et un trompette l'accompagnaient. L'un fit un roulement,

l'autre un appel, et le silence s'établit peu à peu parmi cette foule,

composée d'éléments assez hétérogènes, asiatiques et européens.

«Encore quelque proclamation inique, sans doute!» murmura le seigneur

Kéraban, du ton d'un homme qui entend se maintenir dans son droit,

partout et toujours.

Le chef de police tira alors un papier, revêtu des sceaux

réglementaires, et d'une voix haute, il lut l'arrêté suivant:

«Par ordre du Muchir, présidant le Conseil de police, un impôt de dix

paras, à partir de ce jour, est établi sur toute personne qui voudra

traverser le Bosphore pour aller de Constantinople à Scutari ou de

Scutari à Constantinople, aussi bien par les caïques que par toute

autre embarcation à voile ou à vapeur. Quiconque refusera d'acquitter

cet impôt sera passible de prison et d'amende.

«Fait au palais, ce 16 présent mois

«Signé: LE MUCHIR.»

Des murmures de mécontentement accueillirent cette nouvelle taxe,

équivalant environ à cinq centimes de France par tête.

«Bon! un nouvel impôt! s'écria un Vieux Turc, qui, cependant, aurait

dû être bien habitué à ces caprices financiers du Padischah.

--Dix paras! Le prix d'une demi-tasse de café!» répondit un autre.

Le chef de police, sachant bien qu'en Turquie, comme partout, on

payerait après avoir murmuré, allait quitter la place, lorsque le

seigneur Kéraban s'avança vers lui.

«Ainsi, dit-il, voilà une nouvelle taxe à l'adresse de tous ceux qui

voudront traverser le Bosphore?

--Par arrêté du Muchir», répondit le chef de police.

Puis, il ajouta:

«Quoi! C'est le riche Kéraban qui réclame?...

--Oui, le riche Kéraban!

--Et vous allez bien, seigneur Kéraban!

--Très bien... aussi bien que les impôts!--Ainsi, cet arrêté est

exécutoire?...

--Sans doute... depuis sa proclamation.

--Et si je veux me rendre ce soir ... à Scutari ... dans mon caïque,

ainsi que j'ai l'habitude de le faire?...

--Vous payerez dix paras.

--Et comme je traverse le Bosphore, matin et soir?...

--Cela vous fera vingt paras par jour, répondit le chef de police. Une

bagatelle pour le riche Kéraban!

--Vraiment?

--Mon maître va se mettre une mauvaise affaire sur le dos! murmura

Nizib à Bruno.

--Il faudra bien qu'il cède!

--Lui! Vous ne le connaissez guère!»

Le seigneur Kéraban, qui venait de se croiser les bras, regarda bien

en face le chef de police, les yeux dans les yeux, et, d'une voix

sifflante, où l'irritation commençait à percer:

«Eh bien, voici mon caïdji qui vient m'avertir que son caïque est à ma

disposition, dit-il, et comme j'emmène avec moi mon ami, monsieur Van

Mitten, son domestique et le mien....

--Cela fera quarante paras, répondit le maître de police. Je répète

que vous avez le moyen de payer!

--Que j'aie le moyen de payer quarante paras, reprit Kéraban, et cent,

et mille, et cent mille, et cinq cent mille, c'est possible, mais je

ne payerai rien et je passerai tout de même!

--Je suis fâché de contrarier le seigneur Kéraban, répondit le chef de

police, mais il ne passera pas sans payer!

--Il passera sans payer!

--Non!

--Si!

--Ami Kéraban.... dit Van Mitten, dans la louable intention de faire

entendre raison au plus intraitable des hommes.

--Laissez-moi tranquille, Van Mitten! répondit Kéraban avec l'accent

de la colère. L'impôt est inique, il est vexatoire! On ne doit pas

s'y soumettre! Jamais, non, jamais le gouvernement des Vieux Turcs

n'aurait osé frapper d'une taxe les caïques du Bosphore!

--Eh bien, le gouvernement des nouveaux Turcs, qui a besoin d'argent,

n'a pas hésité à le faire! répondit le chef de police.

--Nous allons voir! s'écria Kéraban.

--Gardes, dit le chef de police en s'adressant aux soldats qui

l'accompagnaient, vous veillerez à l'exécution du nouvel arrêté.

--Venez, Van Mitten, répliqua Kéraban, en frappant le sol du pied,

venez, Bruno, et suis-nous, Nizib!

--Ce sera quarante paras.... dit le chef de police.

--Quarante coups de bâton!» s'écria le seigneur Kéraban, dont

l'irritation était au comble.

Mais, au moment où il se dirigeait vers l'échelle de Top-Hané, les

gardes l'entourèrent, et il dut revenir sur ses pas.

«Laissez-moi! criait-il, en se débattant. Que pas un de vous ne me

touche, même du bout du doigt! Je passerai, par Allah! et je passerai

sans qu'un seul para sorte de ma poche!

--Oui, vous passerez, mais alors ce sera par la porte de la prison,

répondit le chef de police, qui s'animait à son tour, et vous payerez

une belle amende pour en sortir!

--J'irai à Scutari!

--Jamais, en traversant le Bosphore, et, comme il n'est pas possible

de s'y rendre autrement... .

--Vous croyez? répondit le seigneur Kéraban, les poings serrés, le

visage porté au rouge apoplectique. Vous croyez?... Eh bien, j'irai

à Scutari, et je ne traverserai pas le Bosphore, et je ne payerai

pas....

--Vraiment!

--Quand je devrais ... oui!... quand je devrais faire le tour de la

mer Noire.

--Sept cents lieues pour économiser dix paras! s'écria le chef de

police, en haussant les épaules.

--Sept cents lieues, mille, dix mille, cent mille lieues, répondit

Kéraban, quand il ne s'agirait que de cinq, que de deux, que d'un seul

para!

--Mais, mon ami.... dit Van Mitten.

--Encore une fois, laissez-moi tranquille!... répondit Kéraban, en

repoussant son intervention.

--Bon! Le voilà emballé! se dit Bruno.

--Et je remonterai la Turquie, je traverserai la Chersonèse, je

franchirai le Caucase, j'enjamberai l'Anatolie, et j'arriverai à

Scutari, sans avoir payé un seul para de votre inique impôt!

--Nous verrons bien! riposta le chef de police.

--C'est tout vu! s'écria le seigneur Kéraban, au comble de la fureur,

et je partirai dès ce soir!

--Diable! fit le capitaine Yarhud, en s'adressant à Scarpante, qui

n'avait pas perdu un mot de cette discussion si inattendue, voilà qui

pourrait déranger notre plan!

--En effet, répondit Scarpante. Pour peu que cet entêté persiste dans

son projet, il va passer par Odessa, et s'il se décide à conclure le

mariage en passant!...

--Mais!... dit encore une fois Van Mitten, qui voulut empêcher son ami

Kéraban dû faire une telle folie.

--Laissez-moi, vous dis-je!

--Et le mariage de votre neveu Ahmet?

--Il s'agit bien de mariage!»

Scarpante, prenant alors Yarhud à part:

«Il n'y a pas une heure à perdre!

--En effet, répondit le capitaine maltais, et, dès demain matin, je

pars pour Odessa par le railway d'Andrinople.»

Puis tous deux se retirèrent.

En ce moment, le seigneur Kéraban s'était brusquement retourné vers

son serviteur.

«Nizib? dit-il.

--Mon maître?

--Suis-moi au comptoir!

--Au comptoir! répondit Nizib.

--Vous aussi, Van Mitten! ajouta Kéraban.

--Moi?

--Et vous également, Bruno.

--Que je....

--Nous partirons tous ensemble.

--Hein! fit Bruno, qui dressa l'oreille.

--Oui! Je vous ai invités à dîner à Scutari, dit le seigneur Kéraban à

Van Milieu, et, par Allah! vous dinerez à Scutari ... à notre retour!

--Mais ce ne sera pas avant?... répondit le Hollandais, tout

interloqué de la proposition.

--Ce ne sera pas avant un mois, avant un an, avant dix ans! répliqua

Kéraban, d'une voix qui n'admettait pas la moindre contradiction, mais

vous avez accepté mon dîner, et vous mangerez mon dîner!

--Il aura le temps de refroidir! murmura Bruno.

--Permettez, ami Kéraban....

--Je ne permets rien, Van Mitten. Venez!»

Et le seigneur Kéraban fit quelques pas vers le fond de la place.

«Il n'y a pas moyen de résister à ce diable d'homme! dit Van Mitten à

Bruno.

--Comment, mon maître, vous allez céder à un pareil caprice?

--Que je sois ici ou ailleurs, Bruno, du moment que je ne suis plus à

Rotterdam!

--Mais....

--Et, puisque je suis mon ami Kéraban, tu ne peux faire autrement que

de me suivre!

--Voilà une complication!

--Partons,» dit le seigneur Kéraban.

Puis, s'adressant une dernière fois au chef de police, dont le sourire

narquois était bien fait pour l'exaspérer:

«Je pars, dit-il, et, en dépit de tous vos arrêtés, j'irai à Scutari,

sans avoir traversé le Bosphore!

--Je me ferai un plaisir d'assister à votre arrivée, après un si

curieux voyage! répondit le chef de police.

--Et ce sera pour moi une joie véritable de vous trouver à mon retour!

répondit le seigneur Kéraban.

--Mais je vous préviens, ajouta le chef de police, que si la taxe est

encore en vigueur....

--Eh bien?...

--Je ne vous laisserai pas repasser le Bosphore pour revenir à

Constantinople, à moins de dix paras par tête!

--Et si votre taxe inique est encore en vigueur, répondit le seigneur

Kéraban sur le même ton, je saurai bien revenir à Constantinople, sans

qu'il vous tombe un para de ma poche!»

Là-dessus, le seigneur Kéraban, prenant Van Mitten par le bras, fit

signe à Bruno et à Nizib de les suivre; puis, il disparut au milieu

de la foule, qui salua de ses acclamations ce partisan du vieux parti

turc, si tenace dans la défense de ses droits.

A cet instant, un coup de canon retentit au loin. Le soleil venait de

se coucher sous l'horizon de la mer de Marmara, le jeûne du Ramadan

était fini, et les fidèles sujets du Padischah pouvaient se dédommager

des abstinences de cette longue journée.

Soudain, comme au coup de baguette de quelque génie, Constantinople se

transforma. Au silence de la place de Top-Hané succédèrent des cris

de joie, des hurrahs de plaisir. Les cigarettes, les chibouks, les

narghilés s'allumèrent, et l'air s'emplit de leur vapeur odorante.

Les cafés regorgèrent bientôt de consommateurs, assoiffés et affamés.

Rôtisseries de toute espèce, yaourth, de lait caillé, kaimak, sorte de

crème bouillie, kebab, tranches de mouton coupées en petits morceaux,

galettes de baklava sortant du four, boulettes de riz enveloppées de

feuilles de vigne, râpes de maïs bouilli, barils d'olives noires,

caques de caviar, pilaws de poulet, crêpes au miel, sirops, sorbets,

glaces, café, tout ce qui se mange, tout ce qui se boit en Orient,

apparut sur les tables des devantures, pendant que de petites lampes,

accrochées à une spirale de cuivre, montaient et descendaient sous le

coup de pouce des cawadjis, qui les mettaient en branle.

Puis, la vieille ville et ses quartiers neufs s'illuminèrent comme par

magie. Les mosquées, Sainte-Sophie, la Suleïmanièh, Sultan-Ahmed,

tous les édifices religieux ou civils, depuis Seraï-Burnou jusqu'aux

collines d'Eyoub, se couronnèrent de feux multicolores. Des versets

lumineux, tendus d'un minaret à l'autre, tracèrent les préceptes du

Koran sur le fond sombre du ciel. Le Bosphore, sillonné de caïques aux

lanternes capricieusement balancées par les lames, scintilla comme si,

en vérité, les étoiles du firmament fussent tombées dans son lit. Les

palais, dressés sur ses bords, les villas de la rive d'Asie et de la

rive d'Europe, Scutari, l'ancienne Chrysopolis et ses maisons étagées

en amphithéâtre, ne présentaient plus que des lignes de feux, doublées

par la réverbération des eaux.

Au loin, résonnaient le tambour de basque, la louta ou guitare, le

tabourka, le rebel et la flûte, mélangés aux chants des prières

psalmodiées à la chute du jour. Et, du haut des minarets, les

muezzins, d'une voix qui se prolongeait sur trois notes, jetèrent à la

ville en fête le dernier appel de la prière du soir, formée d'un mot

turc et de deux mots arabes: «_Allah, hoekk kébir!_» (Dieu, Dieu

grand!)

V

OU LE SEIGNEUR KÉRABAN DISCUTE A SA FAÇON LA MANIÈRE DONT IL ENTEND

LES VOYAGES ET QUITTE CONSTANTINOPLE.

La Turquie d'Europe comprend actuellement trois divisions principales:

la Roumélie (Thrace et Macédoine), l'Albanie, la Thessalie, plus une

province tributaire, la Bulgarie. C'est depuis le traité de 1878

que le royaume de Roumanie (Moldavie, Valachie et Dobroutc

les principautés de Serbie et de Montenegro), ont été déclarés

indépendants, et que l'Autriche occupe la Bosnie, moins le sandjak de

Novi-Bazar.

Du moment que le seigneur Kéraban prétendait suivre le périmètre de la

mer Noire, son itinéraire allait d'abord se développer sur le littoral

de la Roumélie, de la Bulgarie et de la Roumanie, pour atteindre la

frontière russe.

De là, à travers la Bessarabie, la Chersonèse, la Tauride ou bien le

pays des Tcherkesses, à travers le Caucase et la Transcaucasie, cet

itinéraire contournerait la côte septentrionale et orientale de

l'ancien Pont-Euxin jusqu'à la limite qui sépare la Russie de l'empire

ottoman.

Puis ensuite, par le littoral de l'Anatolie, au sud de la mer Noire,

le plus têtu des Osmanlis rejoindrait le Bosphore à Scutari, sans

avoir rien payé de la taxe nouvelle.

En réalité, c'était un parcours de six cent cinquante agatchs turcs,

qui valent environ deux mille huit cents kilomètres, ou,--pour compter

par lieue ottomane, c'est-à-dire la distance qu'un cheval de charge

fait en une heure au pas ordinaire,--c'était un parcours de sept cents

lieues de vingt-cinq au degré. Or, du 17 août au 30 septembre, il y

a quarante-cinq jours. Donc, c'était quinze lieues à faire par

vingt-quatre heures, si l'on voulait être de retour le 30 septembre,

date extrême à laquelle avait été fixé le mariage d'Amasia; sinon elle

ne serait plus dans les conditions déterminées pour toucher les cent

mille livres de sa tante. En somme, quoi qu'il arrivât, son invité

et lui ne s'asseoiraient pas à la table de la villa, où le dîner les

attendait, avant quarante-cinq jours.

Cependant, à employer des moyens de transport rapides, tels que les

offrent divers tronçons de railways, il eût été facile de gagner du

temps et d'abréger la longueur de ce voyage. Ainsi, en partant

de Constantinople, un chemin de fer conduit à Andrinople et, par

embranchement, à Ianboli. Plus au nord, le railway de Varna à

Roustchouk se raccorde aux railways de la Roumanie, et ceux-ci, en

prolongeant l'itinéraire à travers la Russie méridionale, par Iassi,

Kisscheneff Kharkow, Taganrog, Nachintschewan, viennent buter contre

la chaîne du Caucase. Enfin un tronçon de Tinis à Poti se dessine

jusqu'au littoral de la mer Noire, presque à la frontière turco-russe.

Ensuite, il est vrai, à travers la Turquie d'Asie, il ne se trouve

plus aucune voie ferrée avant Brousse; mais là, encore, un dernier

tronçon vient aboutir à Scutari.

Or, de faire entendre raison là-dessus au seigneur Kéraban, il n'y

fallait aucunement compter. S'introduire dans un wagon de chemin de

fer, sacrifier ainsi aux progrès de l'industrie moderne, lui un Vieux

Turc, qui, depuis quarante ans, résistait de tout son pouvoir à cet

envahissement des inventions européennes? Jamais! Il eût fait le

voyage à pied plutôt que de céder sur ce point.

Aussi, le soir même, lorsque Van Mitten et lui furent arrivés

au comptoir de Galata, y eut-il à ce propos un commencement de

discussion.

Aux premiers mots que le Hollandais dit des railways ottomans et

russes, le seigneur Kéraban répondit d'abord par un haussement

d'épaules, puis par un refus catégorique.

«Cependant!... reprit Van Mitten, qui crut devoir insister pour la

forme, mais sans espoir de convaincre son hôte.

--Quand j'ai dit non, c'est non! répliqua le seigneur Kéraban. Vous

m'appartenez, d'ailleurs, vous êtes mon invité, je me charge de vous,

et vous n'avez qu'à vous laisser faire!

--Soit, reprit Van Mitten. Cependant, à défaut de railways, peut-être

y aurait-il un moyen très simple de nous rendre à Scutari sans

franchir le Bosphore, mais aussi sans faire le tour de la mer Noire?

--Et lequel? demanda Kéraban, en fronçant le sourcil. Si ce moyen est

bon, je l'adopte; s'il est mauvais, je le repousse.

--Il est excellent, répondit Van Mitten.

--Parlez vite! Nous avons à faire nos préparatifs de départ! Il n'y a

pas une heure à perdre!

--Voici, ami Kéraban: Gagnons un des ports les plus rapprochés de

Constantinople sur la mer Noire, frétons un bateau à vapeur....

--Un bateau à vapeur! s'écria le seigneur Kéraban, que ce mot «vapeur»

avait le don de mettre hors de lui.

--Non ... un bateau ... un simple bateau à voile, s'empressa d'ajouter

Van Mitten, un chébec, une tartane, une caravelle, et faisons route

pour un des ports de l'Anatolie, Kirpih, par exemple! Une fois sur

ce point du littoral, en un jour, nous arriverons tranquillement par

terre à Scutari, où nous boirons ironiquement à la santé du Muchir!»

Le seigneur Kéraban avait laissé parler son ami sans l'interrompre.

Peut-être celui-ci se figurait-il déjà qu'on allait faire bon accueil

à sa proposition, très acceptable d'ailleurs, et qui sauvegardait

toutes les questions d'amour-propre.

Mais, à l'énoncé de cette proposition, l'oeil du seigneur Kéraban

s'anima, ses doigts se replièrent et se déplièrent successivement, et,

de ses deux mains tout à l'heure ouvertes, il fit deux poings d'un

aspect que Nizib aurait trouvé peu rassurant.

«Ainsi, Van Mitten, dit-il, ce que vous me conseillez, en somme, c'est

de m'embarquer sur la mer Noire, pour ne point passer par le Bosphore?

--Ce serait bien joué, à mon avis, répondit Van Mitten.

--Avez-vous entendu parler, quelquefois, reprit Kéraban, d'un certain

genre de mal qu'on appelle le mal de mer?

--Sans doute, ami Kéraban.

--Et vous ne l'avez jamais eu sans doute?

--Jamais! D'ailleurs, pour une traversée aussi courte....

--Aussi courte! reprit Kéraban. Vous dites, je crois, une traversée

«aussi courte!»

--A peine soixante lieues!

--Mais n'y en eût-il que cinquante, que vingt, que dix, que cinq!

s'écria le seigneur Kéraban, que la contradiction commençait, comme

toujours, à surexciter, n'y en eût-il que deux, n'y en eût-il qu'une,

ce serait encore trop pour moi!

--Veuillez pourtant réfléchir....

--Vous connaissez le Bosphore?

--Oui!

--Il a à peine une demi-lieue de large devant Scutari?...

--En effet.

--Eh bien, Van Mitten, pour peu qu'il fasse une légère brise, j'ai le

mal de mer quand je le traverse dans mon caïque!

--Le mal de mer?

--Je l'aurais sur un étang! Je l'aurais sur une baignoire! Osez donc,

maintenant, me parler de prendre cette route! Osez me proposer de

fréter un chebec, une tartane, une caravelle, ou tout autre machine

écoeurante de cette espèce! Osez-le!»

Il va sans dire que le digne Hollandais ne l'osa point, et que la

question d'une traversée par mer fut abandonnée.

Alors, comment voyagerait-on? Les communications sont assez

difficiles,--au moins dans la Turquie proprement dite,--mais elles

ne sont point impossibles. Sur les routes ordinaires, on trouve des

relais de poste, et rien n'empêche de voyager à cheval, avec ses

provisions, son campement, sa cantine, sous la conduite d'un guide, à

moins qu'on ne se mette à la suite du tatar, c'est-à-dire du courrier

chargé du service postal; mais, comme ce courrier ne doit employer

qu'un temps limité pour aller d'un point à un autre, le suivre est

très fatigant, pour ne pas dire impraticable, à qui n'a pas l'habitude

de ces longues traites.

Il va de soi que le seigneur Kéraban ne comptait point faire de cette

façon le tour de la mer Noire. Il irait vite, soit! mais il irait

confortablement. Ce ne serait qu'une question d'argent, et cette

question n'était pas pour arrêter le riche négociant du faubourg de

Galata.

«Eh bien, dit Van Mitten, tout résigné, d'ailleurs, puisque nous ne

voyagerons ni en chemin de fer, ni en bateau, comment voyagerons-nous,

ami Kéraban?

--En chaise de poste.

--Avec vos chevaux?

--Avec des chevaux de relais.

--Si vous en trouvez de disponibles tout le long du parcours!...

--On en trouvera.

--Cela vous coûtera cher!

--Cela me coûtera ce que cela me coûtera! répondit le seigneur

Kéraban, qui recommençait à s'animer.

--Et bien, vous n'en serez pas quitte pour mille livres turques [note:

La livre turque est une monnaie d'or qui vaut 23 fr. 55, soit environ

100 piastres, dont chacune équivaut à 22 centimes.], et peut-être

quinze cents!

--Soit! Des milliers, des millions! s'écria Kéraban, oui! des

millions, s'il le faut! Avez-vous fini vos objections?

--Oui! répondit le Hollandais.

--Il était temps!»

Ces derniers mots furent dits d'un ton tel que Van Mitten prit le

parti de se taire.

Toutefois, il fit observer à son impérieux hôte, qu'un tel voyage

nécessiterait des dépenses assez considérables; qu'il attendait de

Rotterdam une somme très importante, dont il comptait faire le dépôt

à la banque de Constantinople; que, momentanément, il n'avait plus

d'argent, et que....

A cela, le seigneur Kéraban lui ferma la bouche, en lui disant que

toutes les dépenses de ce voyage le regardaient; que Van Mitten était

son invité; que le riche négociant du quartier de Galata n'avait pas

l'habitude de faire payer à ses hôtes, et que ... etc.

Sur cet _et caetera_, le Hollandais se tut et fit bien.

Si le seigneur Kéraban n'eût pas été possesseur d'une antique voiture

de fabrication anglaise, qu'il avait déjà mise à l'épreuve, il aurait

été réduit, pour ce long et difficile parcours, à l'araba turque,

attelée le plus souvent avec des boeufs. Mais la vieille chaise de

poste, avec laquelle il avait fait le voyage de Rotterdam, était

toujours là, sous la remise, et dans un parfait état.

Cette chaise était confortablement disposée pour trois voyageurs. En

avant, entre les ressorts en cols de cygne, l'avant-train supportait

un énorme coffre à provisions et à bagages; derrière la caisse

principale était également établi un second coffre, que surmontait un

cabriolet, dans lequel deux domestiques pouvaient être fort à l'aise.

Cette voiture devant être conduite en poste, il n'y avait point de

siège pour un cocher.

Tout cela eût paru quelque peu vieux de forme et aurait prêté à rire,

sans doute, aux connaisseurs en l'art de la carrosserie moderne; mais

le véhicule était solide; porté par de bons essieux, des roues à

larges jantes et à rayons épais, suspendu sur des ressorts d'acier

de premier choix, ni trop doux, ni trop durs, il pouvait défier les

cahots de routes à peine tracées à travers champs.

Donc, Van Mitten et son ami Kéraban, occupant le fond du confortable

coupé, muni de glaces et de mantelets, Bruno et Nizib, juchés clans le

cabriolet, devant lequel pouvait se rabattre un châssis vitré, tous

quatre dans cet appareil de locomotion, ils auraient pu aller en

Chine. Fort heureusement, la mer Noire ne s'étendait pas jusqu'au

littoral du Pacifique, sans quoi Van Mitten aurait bien pu faire

connaissance avec le Céleste-Empire.

Les préparatifs commencèrent immédiatement. Si le seigneur Kéraban ne

pouvait partir le soir même, ainsi qu'il l'avait dit dans la chaleur

de la discussion, au moins voulait-il se mettre en route le lendemain

matin, dès l'aube naissante.

Or, ce n'était pas trop d'une nuit pour toutes les mesures à prendre,

les affaires à régler. Aussi les employés du comptoir furent-ils

réquisitionnés, au moment où ils allaient se remettre en quelque

cabaret des abstinences de cette longue journée de jeûne. En outre,

Nizib était là, très expéditif en ces occasions.

Quant à Bruno, il dut retourner à l'_Hôtel de Pesth_, Grande rue de

Péra, où son maître et lui étaient descendus dans la matinée, afin

de faire transporter immédiatement au comptoir tout le bagage de Van

Mitten et le sien. L'obéissant Hollandais, que son ami ne perdait pas

de vue, n'aurait point osé le quitter un seul instant.

«Ainsi, c'est bien décidé, mon maître? dit Bruno, au moment où il

allait quitter le comptoir.

--Comment pourrait-il en être autrement avec ce diable d'homme!

répondit Van Mitten.

--Nous allons faire le tour de la mer Noire?

--A moins que mon ami Kéraban ne change d'avis en route, ce qui n'est

guère probable!

--De toutes les têtes de Turc sur lesquelles on tape dans les foires,

répondit Bruno, je ne crois pas qu'il puisse jamais s'en trouver une

aussi dure que celle-là!

--Ta comparaison, si elle n'est pas respectueuse, est très juste,

Bruno, répliqua Van Mitten. Aussi, comme je me briserais le poing sur

cette tête, je me dispenserai, à l'avenir, de frapper dessus!

--J'espérais pourtant me reposer à Constantinople, mon maître! reprit

Bruno! Les voyages et moi....

--Ce n'est point un voyage, Bruno, répondit Van Mitten, c'est tout

simplement un autre chemin que prend mon ami Kéraban pour rentrer

dîner chez lui!»

Cette façon d'envisager les choses ne rendit pas le calme à Bruno. Il

n'aimait pas les déplacements, et il allait se déplacer pendant des

semaines, des mois peut-être, à travers quelques pays variés, ce qui

l'intéressait assez peu, mais difficiles et même dangereux, ce dont il

se préoccupait davantage. De plus, avec les fatigues inhérentes à ces

longs parcours, il arriverait à maigrir et, par conséquent, à perdre

de ce poids normal,--cent soixante-sept livres!--auquel il tenait

tant.

Et alors son éternel et lamentable refrain de revenir à l'oreille de

son maître:

«Il vous arrivera malheur, monsieur, je vous le répète, il vous

arrivera malheur!

--Nous le verrons bien, répondit le Hollandais; mais va toujours

chercher mes bagages, pendant que j'achèterai un guide pour étudier

ces divers pays, et un carnet pour noter mes impressions; puis, tu

reviendras ici, Bruno, et tu te reposeras....

--Quand?...

--Quand nous aurons fait le tour de la mer Noire, puisqu'il est dans

notre destinée de le faire!»

Sur cette réflexion fataliste, qu'un Musulman n'eût pas désavouée,

Bruno, hochant la tête, quitta le comptoir et se rendit à l'hôtel. En

vérité, ce voyage ne lui disait rien de bon!

Deux heures après, Bruno revenait avec plusieurs portefaix, munis de

leurs crochets sans montants, retenus au dos par de fortes bretelles.

C'étaient de ces indigènes, vêtus d'une étoffe feutrée, de bas de

laine à côtes, coiffés d'un kalah brodé de soies multicolores,

et chaussés de chaussures doubles, en un mot de ces hammals, que

Théophile Gautier a si justement appelés «chameaux à deux pieds sans

bosses».

La gibbosité, cependant, ne manquait point à ceux-ci, grâce aux

nombreux colis qu'ils portaient sur leur dos. Tout cela fut déposé

dans la cour du comptoir, et on commença à charger la chaise de poste,

qui avait été tirée de sa remise.

Pendant ce temps, le seigneur Kéraban, en négociant soigneux, mettait

ordre à ses affaires. Il visitait l'état de sa caisse, il vérifiait

son journal, il donnait ses instructions au chef des employés, il

écrivait quelques lettres, et prenait une grosse somme en or, le

papier-monnaie, démonétisé en 1862, n'ayant plus cours. Kéraban ayant

besoin d'une certaine quantité de monnaie russe pour la partie du

parcours qui longeait le littoral de l'empire moscovite, son intention

était de changer ses livres ottomans chez son ami, le banquier Sélim,

puisque cet itinéraire l'obligeait à passer par Odessa.

Les préparatifs furent rapidement achevés. Des provisions

s'entassèrent dans les coffres de la chaise. Quelques armes furent

déposées à l'intérieur,--on ne savait pas ce qui pouvait arriver, et

il fallait être prêt à tout événement. En outre, le seigneur Kéraban

n'eut garde d'oublier deux narghilés, l'un pour Van Mitten, l'autre

pour lui, ustensiles indispensables à un Turc, qui est en même temps

un négociant en tabacs.

Quant aux chevaux, ils avaient été commandés le soir même et devaient

être amenés dès l'aube. De minuit au lever du jour, il restait

quelques heures qui furent consacrées d'abord au souper, puis au

repos. Le lendemain, lorsque le seigneur Kéraban donna le signal du

réveil, tous, sautant hors du lit, endossèrent leurs habits de

voyage. La chaise de poste attellée, chargée, le postillon en selle,

n'attendait plus que les voyageurs.

Le seigneur Kéraban renouvela ses dernières instructions aux employés

du comptoir. Il n'y avait plus qu'à partir.

Van Mitten, Bruno, Nizib, attendaient silencieusement dans la vaste

cour du comptoir.

«Ainsi, c'est bien décidé!» dit une dernière fois Van Mitten à son ami

Kéraban.

Pour toute réponse, celui-ci montra la voiture, dont la portière était

ouverte.

Van Mitten s'inclina, gravit le marchepied et s'installa dans le fond

du coupé à gauche. Le seigneur Kéraban prit place auprès de lui. Nizib

et Bruno grimpèrent dans le cabriolet.

«Ah! ma lettre!» dit Kéraban, au moment où le bruyant équipage allait

quitter le comptoir.

Et, baissant la vitre, il tendit à l'un des employés une lettre qu'il

lui ordonna de mettre, ce matin même, à la poste.

Cette lettre était adressée au cuisinier de la villa de Scutari et ne

contenait que ces mots;

«Dîner remis à mon retour. Modifiez le menu: soupe au lait caillé,

épaule de mouton aux épices. Surtout pas trop cuit.»

Puis, la chaise s'ébranla, descendit les rues du faubourg, traversa la

Corne-d'Or sur le pont de la Validèh-Sultane, et sortit de la ville

par Ieni-Kapoussi, la «porte nouvelle».

Le seigneur Kéraban est parti! Qu'Allah le protège!

Kéraban-Le-Têtu, Volume I · 第 6 / 20 题