L'ART

_Dialogue entre_

DANTE ALIGHIERI

CIMABUE

GUIDO CAVALCANTI

CINO DA PISTOIA

CECCO ANGIOLIERI

ANDREA ORGAGNA

FRA FILIPPO LIPPI

SANDRO BOTTICELLI

PAOLO UCCELLO

DONATELLO

JAN VAN SCOREL

En l'année 1622, le pape Adrien VI, qui était d'Utrecht, nomma

conservateur du Belvédère de Rome le peintre Jan van Scorel. C'était

un jeune homme de vingt-six ans; il revenait de Palestine où il avait

accompagné une confrérie de pèlerins hollandais. Jan van Scorel fit le

portrait du pape Adrien et considéra diligemment tous les tableaux de

Raphaël et de Michel-Ange, qui le transportaient. Dans le printemps de

cette année, il eut une aventure.

Il était sorti pendant la nuit de l'enceinte de la capitale pour

errer à travers la campagne romaine. La terre aride et ses pierres

sèches étincelaient sous la lune. Des tombes anciennes, très blanches,

tachaient les ténèbres. Et sur l'un des côtés de la vieille route

latine qui menait à Ostie, Jan van Scorel aperçut une tranchée obscure.

Quelques grandes dalles semblaient avoir glissé. Il espéra aussitôt que

c'était une niche à sculptures, froissa les orties qui jaillissaient

entre les pierres et pénétra dans le couloir. D'abord il avança parmi

l'obscurité; puis il se fit une sorte de lueur qui n'était point la

lueur lunaire. Le chemin creux était pavé de carreaux de marbre lisse.

Tout à coup Jan van Scorel se trouva sous une coupole soutenue par des

piliers, et il lui sembla qu'il était revenu à la surface de la terre

dans la rase campagne. Mais il vit bientôt qu'il devait se tromper.

La coupole était à l'entrée d'une sorte de cirque largement assis et

illuminé doucement. Tout le sol était tapissé d'une herbe longue et

tendre. La brise était parfumée. Et au milieu de cette prairie enclavée

dans un lieu inconnu, où il n'y avait point d'horizon, Jan van Scorel

remarqua de grands sièges candides où se tenaient des personnages

vêtus de robes tombantes. Ils portaient des chaperons de diverses

couleurs, mais la plupart avaient la tête couverte de l'aumusse rouge

des citoyens de Florence. A l'apparition de Jan van Scorel, ils se

levèrent, et lui firent gravement signe d'approcher. Et quand il fut

plus près, Jan comprit bien qu'il était en présence d'une illusion de

la nuit. Car il reconnut les traits de morts illustres. Celui qui se

tenait au milieu semblait être Dante Alighieri, tel que le peignit

Giotto. Et auprès de lui étaient Guido Cavalcanti et Cino da Pistoia.

Et plus loin, Jan aperçut la face ricaneuse de Cecco Angiolieri.

Semblablement il vit Cimabue, tout roidi par l'âge, et Andrea Orgagna,

puis Paolo Uccello, le grand Donato, Sandro Botticelli, et un moine

carmélite, Fra Filippo Lippi. Ils semblaient paisibles, debout parmi le

pré nocturne.

Alors DANTE prit la parole et dit:

--Sois le bienvenu, Jan van Scorel, et ne crains pas de troubler notre

paix séculaire; car nous bavons voulu. La divine conductrice élue qui

demeure dans le Grand Cycle et qui contemple éternellement le visage

de Celui _qui est per omnia sæcula benedictus_ a intercédé pour nous

auprès du Maître de la Grâce. Il nous est permis de nous réunir en des

temps fixés, et de nous considérer tels que nous fumes, et d'entendre

nos voix telles qu'elles résonnèrent, et de nous entretenir des choses

que nous avons aimées. Et cette nuit une grande controverse s'est

élevée entre nous; s'il te plaît, nous te la soumettrons, puisque tu es

né dans les temps postérieurs, et tu seras notre juge.

Et JAN VAN SCOREL répondit en tremblant:

--Maître, je n'oserai.

Mais DANTE reprit:

--Tu le dois: car le Destin t'a marqué du sceau; et tu répondras en

toute innocence; puis je t'avertirai; cependant, sache que mes paroles

ne te serviront pas. J'ai dit et je prétends que les peintres, les

sculpteurs et les poètes sont soumis aux femmes qui leur révélèrent

l'amour, et que tout leur art ne consiste qu'à se laisser guider parla

forme qui leur persuada de l'imiter dans les chansons, ballades et

assemblages de vers, ou sur les murailles sacrées, ou dans le cœur du

marbre étincelant. Et lorsque je parle ainsi, mes compagnons Guido et

Cino se taisent; mais le méchant railleur Cecco éclate de rire; Cimabue

demeure grave; Donato réfléchit; Sandro a un sourire douteux; Orgagna

et l'Oiseau rient en secouant la tête, et je ne suis approuvé que par

Fra Filippo; mais je crains que nous n'entendions point la même chose.

Or écoute-moi, Jan van Scorel, et pèse ce que je dirai. La vie

nouvelle commence, pour moi, dans le livre de ma mémoire, à la fin

de ma neuvième année, le jour où j'aperçus la très gracieuse dame

que certains nommèrent ici Béatrice. Elle avait une robe de couleur

cramoisie, soutenue par une ceinture; et dès que mes yeux tombèrent

sur elle, Amour gouverna mon âme et je désirai être conduit par

Béatrice durant ma vie. Et quand elle fut entrée dans la cité de vie

éternelle, je m'appliquai à la revoir dans les chambres secrètes de

mon intelligence et elle me prit par la main et me mena parmi l'enfer,

et dans les routes intermédiaires, et parmi le ciel. D'abord, à la

première heure du neuvième jour de juin, en l'année 1290, je fus frappé

de stupeur; car la Douleur entra et me dit: «Je suis venue demeurer

avec toi,» et je m'aperçus qu'elle avait amené en sa compagnie la

Peine et la Bile. Et je lui criai: «Va-t-en, éloigne-toi!» Mais,

comme une Grecque, elle me répondit, pleine de ruse, et argumenta

souplement. Puis voici que j'aperçus venir Amour silencieux, vêtu

de vêtements noirs, doux et nouveaux, avec un chapeau noir sur les

cheveux; et certes, les larmes qu'il versait étaient véritables. Alors

je lui demandai: «Qu'as-tu, joueur de bagatelles?» Et me répondant,

il dit: «Une angoisse à traverser; car _notre_ dame est mourante,

mon cher frère.» Alors tout se voilà pour moi dans ce monde, et mes

yeux devinrent las de pleurs, et voici que le jour qui accomplissait

l'année que ma dame avait été élue dans la cité de la vie éternelle, me

souvenant d'elle tandis que j'étais assis seul, je me pris à dessiner

la semblance d'un ange sur certaines tablettes. Et cependant que je

dessinais, comme je tournais la tête, je perçus qu'il y avait auprès de

moi des gens que je devais courtoisement saluer et qui observaient ce

que je faisais. Et je me levai, par respect, et je leur dis: «Une autre

était avec moi.»

Et depuis ce jour, Jan van Scorel, elle ne m'a point quitté. Quand

j'envoyai mon livre au temps de Pâques à mon maître Brunetto Latini, ce

fut ma fillette que je chargeai de le lui apporter. Et quand, au milieu

du chemin de ma vie, je traversai deux mondes douloureux pour parvenir

à entrevoir les gloires éternelles, Béatrice était devant moi, Béatrice

tendait le doigt vers les choses que je devais voir.

Je me souviens, Guido, que je t'envoyai jadis un sonnet au sujet de

celles que nous aimions. O mon cher Guido, j'y nommais Monna Giovanna,

qui fut la compagne de ma chère Béatrice: les gens de Florence, à cause

de sa grâce, la surnommaient Primavera, et ainsi que le printemps

précède l'année, je la vis un jour marcher devant ma divine dame. Or,

dans mon sonnet, j'exprimais le souhait d'un voyage. Il me semblait

que je serais parfaitement heureux si le temps de ma vie coulait au

balancement d'une barque errante où nous aurions été trois, Lapo Gianni

et toi, Guido, et moi Dante. Nous, compagnons anciens, nous nous

serions tenus les mains. Et notre barque aurait été guidée par la dame

Giovanna, la dame Béatrice, et celle qui était la trentième parmi les

soixante beautés de Florence, la dame Lagia. Et tout le temps de notre

vie se serait passé à deviser d'amour; car, en vérité, Guido, la vie

n'est faite que d'amour, et l'art, qui est une purification de la vie,

n'est que d'amour transfiguré. Et je ne crois pas, Guido Cavalcanti,

que tu puisses me contredire; car c'est toi qui me donnas l'explication

du cœur enflammé.

Alors GUIDO CAVALCANTI se mit à sourire et dit:

--Ce rêve t'avait troublé étrangement, Dante. Et, en effet, c'était

un inquiétant présage. Amour tenait ta dame endormie, roulée dans

un manteau; puis il la contraignait à manger ton cœur; puis il

disparaissait en pleurant. J'interprétai ton songe par son contraire,

sachant que douleur pendant le sommeil signifie joie. Et dans ce

temps tu fus heureux; mais il s'est trouve qu'Amour ne t'avait point

trompé par ses larmes. A cause de ce rêve où tu as nourri de ton cœur

celle qui devait mener ta vie, je ne dirai pas le contraire de tes

paroles. Mais, Dante, tu nous as représentés tous trois, Lapo, toi et

moi, dans une barque guidée par Lagia, Béatrice et Giovanna. Crois-tu

que la barque ait été guidée par les trois dames durant toute notre

vie? J'étais assis à la poupe, et je regardais le sillage; voici que

je tournai la tête, et Monna Giovanna n'était plus là. A sa place,

je vis une autre dame qui avait les mêmes yeux, et le même regard de

printemps; mais elle se nommait Mandetta, et elle était de Toulouse.

Et Lapo considérait la crête d'une vague; voici qu'il tourna la tête,

et Monna Lagia n'était plus là. A sa place, il vit une autre dame,

dont les cheveux étaient ceints d'une guirlande, et qui montrait ses

dents entre des lèvres très rouges; et elle n'avait même pas de nom.

Et toi, Dante, tu scrutais le fond ténébreux de l'Océan; voici que tu

tournas la tête, et Béatrice, oui, Béatrice, n'était plus là. Dante,

tu te frappas la poitrine, et tu gémis, et tu te maudis toi-même; mais

à la place de Béatrice était une dame froide et blanche et dure comme

la pierre, dont la tête était ceinte d'herbe verte mêlée de fleurs;

et sa robe était de couleur verte, non pas cramoisie, et le blond de

ses cheveux était uni au vert de l'herbe fraîche; et cette dame était

de Padoue, et son nom était Pietra degli Scrovigni; et souviens-toi,

Dante: sitôt que tu l'eus aperçue, lu composas pour elle et tu récitas

dans la barque une admirable sextine. La barque semblait donc être

conduite parles trois dames; mais la force qui la menait était dans nos

cœurs, Dante, et c'était la force de l'Amour.

Mais CINO DA PISTOIA prit la parole:

--Tu accuses faussement Dante, dit-il. De Lapo Gianni je ne dirai rien

puisqu'il n'est pas là; et peut-être qu'il eut su défendre ses obscures

amours. Pour toi, Guido, s'il est vrai que tu aies cessé d'adorer

Giovanna de Firenze pour invoquer Mandetta de Toulouse, n'est-ce pas

parce que celle-ci avait les mêmes yeux? Et n'est-il pas vrai que c'est

la ressemblance qui t'a attiré vers Mandetta, et que tu n'as pas cessé

de te laisser conduire par l'image de Monna Giovanna? N'est-ce pas

cette image qui s'est emparée de ton esprit et qui règne sur tes yeux

et qui règne sur ton cœur? Ainsi elle a mérité une fois de plus de

porter le nom de Giovanna, selon celui de saint Giovanno le Précurseur;

car elle a été l'Annonciatrice et véritablement la Prima-Vera, la

première saison. Et si Dieu eut voulu te donner, à l'égal de la

noblesse, le don de la poésie suprême, c'est Giovanna, la Prima vera,

qui t'eût mené sur la route que suivit Homère ainsi que l'a fait pour

Dante la divine Béatrice. Maintenant que nous parles-tu de Monna

Pietra, de la sextine, et du caprice de Dante? Il ne s'est point laissé

conduire par cette Pietra, et c'est la même Béatrice qui lui a montré

les dames au Paradis. Ah! pourquoi ne lui a-t-elle pas fait voir, au

sommet de l'escalier sacré, ma chère Selvaggia, dont le corps repose

tristement sur le mont della Sambucca, dans le sauvage Apennin?

CIMABUE interrompit Cino, d'une voix grave et comme lointaine.

--Béatrice n'a pas montré ta Selvaggia an Dante, parce que toi seul,

Cino, tu pouvais la voir. Il ne suffit pas de tendre la main à la femme

et de se laisser mener, les yeux bandés. J'ai du longtemps regarder

celle que j'aimais pour y voir la sainte Mère de Dieu; mais enfin je

l'ai vue, et, avec l'aide divin, j'ai essayé de la peindre.

Ici, CECCO ANGIOLIERI se mit à ricaner. Et tous se tournèrent vers lui:

car il semblait que la paix de la nuit fût troublée.

CIMABUE lui dit:

--Cecco, que nous veux-tu?

CECCO ANGIOLIERI répondit en grinçant des dents:

--Ce n'est pas à toi que je veux parler, mais à Dante Alighieri, qui

est trop fier. Je lui ai déjà crié de venir à mon école y prendre des

leçons; il ne vaut pas mieux que moi; j'ai menti, et il ment encore;

il a mangé la graisse, moi j'ai rongé les os; il a jeté la navette,

moi j'ai tondu le drap; et je le défie--car je suis l'aiguillon, et il

est le taureau. Que parle-t-il de Béatrice, et des femmes qui l'ont

conduit par la main? Moi aussi, j'ai aimé--je vaux autant que lui.

Et ma Becchina, la fille du savetier, était aussi jolie que sa Bice

Portarini. Mais j'étais nu comme une pierre d'église; et mon plus haut

souhait allait jusqu'à désirer être souillon de cuisine, pour renifler

l'eau grasse de la vaisselle. Je n'avais pas un florin, non, pas la

millième partie d'un florin. Et à cause de cela le mari de Becchina,

qui était orgueilleux de ses sacs d'or, me méprisait, et je ne pouvais

la voir. N'est-ce point misérable? Car j'avais un père vieux et riche,

qui possédait de vastes domaines, et qui ne me donnait rien. Ainsi j'ai

vécu dans la boue du fossé. Un jour le vieillard me refusa même un

verre de vin maigre. Et j'écouterais parler cet orgueilleux qui fait

des fautes de poésie? Car dans le dernier sonnet de la _Vie Nouvelle_

il commence par dire qu'il n'a point compris le doux langage qu'un

ange lui adressait au sujet de Béatrice (c'est à l'endroit où les

vers changent de mesure); puis dans l'envoi, il dit aux dames qu'il a

compris. C'est une indigne contradiction; et je ne veux point continuer

à souffrir que tout le monde porte respect à un mauvais poète qui a

été heureux.

CIMABUE reprit la parole et dit:

--O Cecco, pourquoi donc es-tu parmi nous?

Et Cecco ne répondit rien.

--Je parlerai pour toi, dit CIMABUE. Tu es avec nous parce que malgré

ta misère et l'affreux désir que tu avais de voir mourir ton vieux

père, l'amour de Becchina, la fille du savetier, t'inspira de heaux

vers, et que lu fus poète. Et nous n'avons point à comparer ta Becchina

à Béatrice; mais sache que c'est sa petite main qui t'a tiré du fossé

où tu croupissais pendant ta vie pour t'amener dans le cycle heureux où

Dieu t'a permis de reposer.

Alors il y eut un silence. Puis le moine carmélite se mit à rire. CECCO

se retourna vers lui, la bouche tordue, et cria:

--Ris-tu de moi, face encapuchonnée, faux dévot?

--O Cecco Angiolieri, dit FRA FILIPPO LIPPI, je ne me querellerai pas

avec toi; j'aime trop la bonne humeur. Ce n'est pas de toi que je

me moquais; mais je riais en songeant aux belles pensées de Cino da

Pistoia, avec son invention des images. Vois-tu pas qu'il a excusé

Guido Cavalcanti en le faisant convenir que Mandetta de Toulouse

ressemblait à Giovanna de Florence? Et n'a-t-il pas tiré une admirable

conclusion, lorsqu'il a dit que c'était toujours la même image qui

inspirait les vers de Guido? Pardieu, je ne suis pas si subtil, et je

n'y entends qu'une chose, c'est que Messer Cavalcanti doit être bien

peu capable d'aimer, pour aimer toujours la même image. Moi j'en ai

aimé beaucoup, et elles étaient toutes bien différentes. Dante et Cino,

vous aimiez des mortes, et vous vous enfermiez dans des cellules. J'ai

aimé des femmes vivantes, et il aurait fallu être bien habile pour

m'enfermer. Cosimo de Medici a essayé pendant deux jours. La troisième

nuit, j'étais las de peindre l'Annonciation; j'ai fait une corde avec

mes draps de lit, et je suis allé rejoindre une belle fille qui devait

m'attendre juste au coin du Palazzo Medici. Du reste, elle m'a servi et

je l'ai figurée au moins dans deux tableaux; c'est un ange dans l'un,

et dans l'autre une sainte. Mes saintes ont tous les visages, et ce

sont les visages de filles dont je ne me rappelle même pas les noms.

Je les ai bien aimées, au moins; mais j'en changeais. Et elles ne se

ressemblaient aucunement, Cino, aucunement.

CINO dit gaiement:

--Mais Lucrezia?

--Crois-tu donc que je lui aie été fidèle? répondit FRA FILIPPO

LIPPI, en éclatant de rire. On peut dire que celle-là était jolie,

pourtant. J'en ai été très amoureux. Je venais de quitter mon frère

carmélite Fra Diamante, qui avait été novice avec moi. Les nonnes de

Sainte-Marguerite me demandèrent un tableau pour leur maître autel.

Et je vis parmi elles une novice, qui était fille de Francesco Buti,

citoyen de Florence. C'était l'image parfaite d'une sainte. C'était

Lucrezia. Il me la fallut pour modèle de la Vierge; les stupides

nonnes me permirent de la peindre. Ah! que Lucrezia est belle dans ce

tableau de la Nativité! Pouvais-je ne point être amoureux d'elle? Le

jour qu'elle alla en procession visiter la Ceinture de Notre-Dame que

l'on conserve au Prato, je l'enlevai et je m'enfuis avec elle. Son

père, Francesco, essaya par tous les moyens de la reprendre, mais elle

voulut rester avec moi. Cependant, tu peux regarder mes vierges et mes

saintes, Cino: elles ne ressemblent pas toutes à Monna Lucrezia. Les

femmes qu'on aime sont bonnes à peindre: voilà ce que je pense.

Là SANDRO BOTTICELLI, qui souriait mystérieusement, parla, et

s'adressant à Fra Filippo:

--Mais n'est-il pas vrai, ô Maître, dit-il, que tu n'as point possédé

toutes les saintes qui sont dans tes peintures!

--C'est vrai, répondit FRA FILIPPO; je ne plaisais pas à toutes; mais

j'ai été amoureux d'elles toutes.

--Et n'ai-je point ouï dire, continua BOTTICELLI, que, lorsque tu

n'obtenais pas celles que tu désirais, tu t'appliquais à les peindre,

et que ta passion avait disparu lorsque tu les avais représentées sur

tes fresques?

--C'est vrai aussi, avoua FRA FILIPPO; mais Sandro, tu ne dois pas

trahir ton maître.

--Je ne te trahis pas, ô peintre divin, reprit SANDRO; je veux

seulement te montrer que tu mes point différent de Dante ou de Cino.

Puisque ta passion cessait entièrement, sitôt que la femme que tu

aimais avait été transfigurée dans ton art, c'est que cette femme

gouvernait ton art, ou, si tu veux, que l'Amour t'attirait vers l'art

et que l'art suffisait à satisfaire ton amour. Si donc tu te plaisais à

peindre des créatures que tu ne pouvais point toucher, et si ta passion

parvenait ainsi à se repaître, tu n'es nullement différent de Dante, ou

de Cino qui ont aimé des mortes et qui les ont chantées.

--Mais toi, dit FRA FILIPPO, Sandro, que penses-tu toi-même?

--Mon maître, dit SANDRO BOTTICELLI en souriant toujours, je ne veux

point avoir d'avis et j'écoute parler les autres. Voici Andrea Orgagna

qui vous instruira mieux que moi; je suis fort illettré, ainsi que le

déclara le vicaire de ma paroisse, lorsqu'il me reprocha d'avoir gravé

des estampes pour _l'Enfer_ de Dante, puisque mon ignorance ne me

permettait point de comprendre ses vers. C'est ce que le vicaire n'eût

pas osé dire au grand Orgagna qui a devisé les mêmes scènes que peignit

son frère au Campo Santo; je le laisserai donc parler pour moi; il est

plus ancien et plus digne.

ORGAGNA prit alors la parole; il avait la barbe rase; un grand chaperon

lui entourait la tête, et son visage était arrondi et plat.

--Je ne connais point l'amour, dit-il abruptement; je n'ai été amoureux

que d'une femme, et j'ai peint son triomphe. C'est la Mort. Elle est

enrobée de noir, et elle vole dans l'air, tenant une faux, et elle

épouvante les rois. Il y en a trois, couchés dans trois sarcophages

dorés, et ils pourrissent: et trois rois à cheval les contemplent. Les

chevaux eux-mêmes s'effarent et l'un des rois vivants se bouche le

nez. Cependant de l'autre côté d'une haute montagne, au milieu d'une

prairie, sous l'ombre des orangers, de joyeuses jeunes filles sont

assises, et des chevaliers leur font l'amour. Le plus beau est coiffé

d'un chaperon azuré et un faucon est perché sur son poing. Monarques

et amoureux, ils sont tous soumis à la triomphatrice; car la mort est

plus forte que la puissance et que l'amour.

--Et le temps est plus fort que l'art qui s'inspire de la mort, dit

DONATELLO; car je t'instruirai, Orgagna, sur le sort de la fresque du

Campo Santo, dont tu sembles si fier. Elle est entièrement détruite,

et nous ne la connaissons que par de mauvaises copies et le récit des

écrivains. Au lieu que l'art de Fra Filippo et de Sandro Botticelli,

qui se laissèrent guider par des femmes amoureuses, n'a pas péri.

Ainsi tu avais raison de peindre le triomphe de la Mort; car la Mort a

triomphé de ton œuvre.

Orgagna, triste, détourna la tête, enfonça son chaperon sur son visage,

et garda le silence.

Mais CIMABUE s'avança vers lui et lui toucha l'épaule.

--Ne t'afflige pas, Andrea, dit-il, car le peuple admire encore ta

composition de _l'Enfer,_ sur la muraille de l'église de Santa-Croce;

et si elle n'arrive pas jusqu'aux âges futurs, du moins la mémoire en

sera éternelle. Car tu y as flagellé les méchants, à l'exemple de notre

Maître dans sa Comédie. Et par là tu t'es soumis à la règle de celle

qui le mena dans son douloureux voyage; et tu vois que l'amour, malgré

toi, a triomphé de toi, et que Béatrice, par le moyen de Dante, t'a

inspiré ton art.

CECCO ANGIOLIERI murmura:

--C'est sans doute de l'art que d'avoir placé ses amis au milieu des

élus, tels que le médecin Messer Dino del Garbo, avec son chaperon

rouge doublé de petit-gris, ou d'avoir envoyé ses ennemis chez les

damnés ainsi que Guardi, sergent de la commune de Florence, qu'un

diable traîne à son crochet, coiffé de son bonnet blanc à trois lys

rouges. Peut-être que la divine Béatrice a ordonné tout cela; pour moi,

même Becchina ne m'eût point fait loger en enfer comme magicien le

grand savant Cecco d'Ascoli, que les cruels Florentins eurent l'audace

de brûler. Mais patience et écoutons. Voici l'Oiseau qui va gazouiller.

Et en effet, PAOLO DI DONO, que les Florentins nommèrent UCCELLO,

élevait timidement la voix. Il était très vieux et ses yeux

paraissaient troubles.

--Je m'étonne, dit-il, d'entendre de grands peintres disserter sur

l'art en cette façon. Pour ce qui est des poètes, ils ne considèrent

point de même que nous la nature et les hommes, et je ne puis

comprendre exactement ce qu'ils pensent. Sans doute, Orgagna se trompe,

lorsqu'il méprise tout ce qui vit, en nous proposant la Mort pour

divinité de la peinture; mais il n'est pas juste non plus de prétendre

que la femme règne sur notre art, même si elle n'est, comme certains

l'ont fait entendre, que l'intermédiaire de l'Amour. La peinture est

la science d'assembler des lignes et de placer des couleurs selon

les lois de la perspective. Il faut étudier Euclide. Il faut écouter

Giovanni Manetti, qui connaît les mathématiques. Il faut examiner

attentivement les inventions d'architecture de Filippo Brunelleschi.

J'ai peint sur un tableau oblong les portraits des cinq hommes qui,

après Dieu, ont recréé l'univers. Et d'abord j'ai placé l'image de

Giotto, qui a inventé la peinture telle que nous la connaissons; puis

vient Filippo di Ser Brunellesco, pour l'architecture; le troisième

est Donatello, pour la sculpture; le quatrième, c'est moi, Paolo,

pour la perspective et les animaux; le cinquième est Giovanni Manetti,

pour les mathématiques. Il n'existe rien en dehors de cela. Ce tableau

résume tous les aspects du monde. Car la seule réalité consiste dans

les lignes et dans la mesure des lignes, et les objets représentés

n'ont point d'importance. Et moi, Paolo Uccello, j'ai passé de longs

jours à dessiner des chaperons à plis, carrés ou coniques, ou ronds ou

cubiques, des _mazocchi_ dont certains se sont moqués. En quoi ils se

trompent: car il y a plus d'avantage pour l'art de la peinture à faire

voir les différents aspects de cent _mazocchi_ qu'à creuser au hasard

le sourire d'une Florentine. Ainsi m'aide Dieu, donnez-moi trois beaux

_mazocchi,_ dont j'ignore les plis, et je vous abandonne les femmes

pour vous inspirer.

Alors SANDRO BOTTICELLI lui dit, railleusement:

--Te souviens-tu, l'Oiseau, de ta dernière peinture, qui devait être un

chef-d'œuvre et que tu avais entourée d'un enclos de planches? Un jour,

Donato te rencontra et le demanda:

«L'Oiseau, quelle est donc cette œuvre que tu enfermes si

soigneusement?» Et tu lui répondis: «Tu la verras un jour.» Et lorsque

tu l'eus terminée, il se trouva que Donatello achetait des fruits au

Vieux Marché dans le moment que tu la découvrais; et il considéra ton

tableau et te dit: «O Paolo, tu découvres ton œuvre à l'instant même

où tu devrais la cacher aux yeux de tous!» Et Donatello ne se trompait

nullement, l'Oiseau, car il n'y avait dans ta peinture que des lignes.

Tu n'en fis point d'autres après celle-là. J'aimerais mieux pour ma

part avoir dessiné le sourire d'une fille.

Mais Donato, s'approchant de Paolo, l'embrassa en lui assurant qu'il

avait peint bien d'autres tableaux dont la renommée serait immortelle.

Et voici que la nuit se faisait plus claire. Et DANTE parla de nouveau

à Jan van Scorel, et il lui dit:

--Juge-nous.

Et JAN VAN SCOREL répondit:

--J'ai été conduit par l'amour, et je le suivrai partout où il me mène.

Je suis né au bord d'une mer grise, dans un village des dunes, et j'ai

travaillé à Amsterdam chez mon maître Jacob Kornelisz. Il avait une

fillette de douze ans, modeste et blanche. Je l'aime, et je suis parti

au loin afin de gagner de l'argent pour l'épouser. Et j'ai vu Spire et

Strasbourg et Bâle, et à Nuremberg j'ai visité Albert Dürer, et j'ai

traversé la Styrie et la Carinthie. Or, il y avait dans cette contrée

un grand baron qui s'est épris de ma peinture. Il a une fille, ardente

et belle. Il m'a offert de l'épouser. Mais j'avais au cœur l'image de

la fillette de mon pays, si douce, si pure. J'ai refusé la tentatrice.

Et je suis allé à Venise, où un père des béguines m'a emmené à

Jérusalem, pour voir le Saint-Sépulcre. Là j'ai connu la religion. Puis

je suis revenu par Rhodes et Malte jusqu'à Venise. Et de là je suis

arrivé à Rome, où le pape me tient en faveur. Et je souffre, car mon

amour est attiré vers ma tendre fillette; mais mon désir va vers la

tentatrice de Carinthie. Et je ne puis peindre la Vierge sans la faire

à la ressemblance de ma petite fiancée; et je ne puis imaginer Ève et

Madeleine qu'à la ressemblance de celle dont les yeux solliciteurs

m'invitèrent à rompre mon serment. Telle est mon histoire: mais, ô

Maître, je tends la main à mon amour.

Et DANTE lui dit:

--Tu nous a donc jugés, car tu n'as point abandonné ta conductrice.

Et elle te mènera plus haut que tu ne penses, ainsi que la mienne m'a

menée. O Jan van Scorel, tu seras malheureux et déçu! Celle que tu

aimes est mariée à un marchand d'or; et tu ne retrouveras point la

tentatrice. Alors tu entreras en religion, et tu proclameras ton art

par elle et en elle. Car la religion est le terme de l'amour, soit que

la conductrice nous tienne par la main pour gravir l'escalier sacré,

soit qu'elle nous abandonne devant la première marche.

Et DANTE, levant les yeux au ciel, aperçut une constellation limpide

comme de l'eau tremblante:

--Béatrice nous appelle, dit-il, et nous devons retourner. Souviens-toi

de la parole divine: «Cherche, et tu trouveras.»

La prairie secrète disparut avec ses formes dans la nuit blanche. Et

le peintre Jan van Scorel reconnut qu'il était sur l'ancienne route

latine; et, les yeux baissés, il rentra dans Rome.

Spicilège · 第 47 / 51 题