_Dialogue entre_
L'ACTEUR
HERR BACCALAUREUS
HYLAS
SIR WILLOUGHBY
RODION RASKOLNIKOFF
Ainsi que d'ordinaire, à la fin des déjeuners sans
femmes, le café et la cigarette ont amené au-dessus de
la nappe l'éternel sujet de conversation entre hommes:
l'amour et les interprètes de l'amour. La discussion
s'est prolongée. C'est une claire après-midi d'été.
On a pris place sur la pelouse dont la pente descend
jusqu'à la Marne luisante comme un couperet d'argent. Les
convives ont décidé qu'ils perdraient leur journée.
LE MAÎTRE DE LA MAISON.--Puisque nous avons convenu de nous livrer
éperdument au bavardage, voulez-vous que nous choisissions chacun
notre rôle? Vous, mon cher helléniste...
HYLAS.--Je suis si enfoncé dans l'admirable matérialisme antique et si
disposé à me montrer polymorphe et dialecticien, que je vous demanderai
de jouer ici un personnage vague dont les idées générales seules
auraient quelque précision. Je prendrai donc le nom de Hylas.
LE MAÎTRE DE LA MAISON.--Quant à vous, je n'ai point de doute sur votre
préférence,--vous aimez trop Dostoïewski...
RODION.--Pour ne pas désirer parler au nom de Rodion.
LE MAÎTRE DE LA MAISON.--Et vous, qui m'avez fait connaître le grand
George Meredith...
WILLOUGHBY.--J'essayerai d'être ici le héros de l'égoïsme, sir
Willoughby.
BACCALAUREUS.--Pour moi, je fixerai humblement quelques citations,
et je rappellerai à la logique, si vous me le permettez: mes leçons
méphistophéliques sont encore toutes fraîches dans ma mémoire.
LE MAÎTRE DE LA MAISON.--Et moi qui, à l'exemple de mon cher Panurge,
interrogerai tour à tour le philosophe Trouillogan, le vieil poète
françois Raminagrobis et l'Oracle, je ne veux point d'autre titre que
celui du protagoniste de nos ballades et monologues du moyen âge; je
parlerai tout ensemble pour moi, et pour vous faire parler; je serai
l'ACTEUR.
BACCALAUREUS.--Et donc, monsieur l'Acteur, puisqu'en toute
argumentation _pro et contra_ il est nécessaire de bien déterminer
l'objet et de le définir, c'est-à-dire le borner et le limiter,
voulez-vous nous rappeler ce que vous disiez tout à l'heure
grossièrement, c'est-à-dire _confusè,_ et nous l'énoncer maintenant
clairement et dans l'ordre, _distributé?_
L'ACTEUR.--Je disais, Herr Baccalaureus, _confusè_ (puisqu'il vous
plaît), que la plupart des hommes ressemblent à Don Quichotte assis
devant les marionnettes de _maese_ Pedro, et protestant que le
spectacle qu'il contemple était vrai: «Réellement et en vérité je
vous le dis, Messeigneurs qui m'ouïssez, il m'a paru que tout ce qui
s'est passé ici se passait au pied de la lettre, que Melisendre
était Melisendre, D. Gaiferos D. Gaiferos, Marsilio Marsilio, et
Charlemagne Charlemagne.» Et voilà pourquoi il a grièvement meurtri
le roi Marsile et fendu en deux la couronne et le crâne de l'empereur
à la barbe chenue. Car les marionnettes lui semblaient les êtres
mêmes, avec leurs passions et leurs souffrances. Pareillement, nous
nous intéressons profondément au spectacle de l'amour; et, voyant les
gestes des femmes, et écoutant leurs paroles, nous croyons que les
marionnettes sont réelles, et elles nous font pleurer, et nous tâchons
de les punir; cependant qu'animés d'une noble folie, nous ne nous
sommes pas aperçus que l'âme et la chair de nos amantes étaient jouées
et que _maese_ Pedro restait accroupi derrière la toile. Je disais
encore que moins fou est celui qui demeure plongé dans son illusion,
que l'autre qui tâche à en sortir, et qui inutile son jeu à grands
coups d'épée. D'autant que lorsqu'il faudra payer la casse le montreur
de marionnettes risque fort de se tirer le bandeau de l'œil pour
faire reconnaître l'ancien ruffian, ce qu'il eût mieux valu ignorer.
Et je ne parle point seulement des gestes spéciaux de l'amour qui,
de l'aveu même des marionnettes, sont presque toujours parfaitement
imités d'un modèle sensible qu'elles ont toutes copié, mais de tout
l'attirail sentimental, depuis la rougeur de l'aveu jusqu'au brisement
jaloux de l'éventail, depuis le furtif battement de cils et les petits
soubresauts de la gorge émus jusqu'au coup de sonnette irrité qui nous
donne notre congé.
BACCALAUREUS.--Toutes métaphores peu claires, et teintes de littérature
imaginative, en sorte qu'elles ne sont nullement propres à un dialogue
philosophique ni à une enquête de définitions comme celles qu'on trouve
dans les entretiens dogmatiques de Platon; bien loin même de pouvoir
se prêter à une argumentation plus concrète telle que nous pouvons en
lire dans les conversations philosophiques de M. Ernest Renan, un peu
alourdies par l'étude de la théologie.
HYLAS.--Je vous arrêterai ici, Herr Baccalaureus. Car notre ami
l'Acteur n'a point fait autre chose qu'exprimer à la mode de la
Renaissance un mythe inventé dès longtemps par le divin Platon que vous
venez de citer. Les marionnettes de _maese_ Pedro ne sont-elles pas
toutes pareilles aux statues et aux images d'objets et d'êtres vivants
faites de bois et de pierre qu'on transporte sans cesse diligemment
devant la petite muraille de la caverne où nous sommes enchaînés; et,
déçus par la lueur du grand feu qui brûle devant la gueule de l'antre,
nous prenons les ombres des statues et des images qui dansent sur la
muraille pour les hommes et les objets réels: car nos cous et nos
cuisses sont enserrés de chaînes, et nous sommes astreints à garder
les yeux fixés sur le jeu d'ombres de la muraille, et nous ne pouvons
tourner la tête vers la vraie lumière qui nous éblouirait. Et le monde
des hommes n'est pas plus différent du monde des marionnettes que le
monde des idées du monde des images et des ombres. En sorte que si don
Quichotte s'indigne ridiculement contre les poupées du roi Marsile
et de l'Empereur Charlemagne, nous ne sommes pas moins fous de nous
irriter contre les ombres de l'amour. Voilà ce qu'a écrit Platon, mon
cher Baccalaureus, et vous n'ignorez pas que c'est...
BACCALAUREUS.--A la première page du septième livre de la
_République_. Mais, Hylas, comment se peut-il que vous exposiez un
mythe aussi idéaliste?
HYLAS.--Aussi n'est-ce point mon opinion, mais celle d'un rêveur.
Je tiens que l'Acteur est parti d'une pétition de principes, en ce
qu'il suppose accordé qu'il y a dans l'univers autre chose que des
marionnettes adroitement combinées. Il insinue ainsi dès le début
qu'il y a quelque part une Amoureuse parfaite dont les femmes imitent
les mouvements et les passions. Or, cette Amoureuse n'existe point
réellement: ou bien nous pourrions la voir, et toutes les femmes
ne seraient pas d'adroites poupées. Donc, elle est inexistante et
immatérielle; c'est une idée platonicienne et je la nie. Car je ne
prêterai pas à l'Acteur une invention d'automatisme semblable à celle
qu'imagina Démocrite et longtemps après lui Villiers de l'Isle-Adam.
L'Acteur n'entend point, j'en suis sûr, lorsqu'il nous parle de
marionnette, une statue de bois creuse docile au glissement d'une bille
de vif argent, ni même une Ève future, mue à l'électricité par le
docteur Edison.
WILLOUGHBY.--Vous n'avez tenu compte jusqu'ici, mon cher Hylas, que
de la femme imitant la Femme, ou construite comme une poupée par un
fabricant de pièces matérielles. Et, afin de satisfaire l'esprit
classificateur de notre Baccalaureus, je dirais volontiers que vous
êtes resté dans le domaine purement objectif. Que faites-vous donc du
Sujet, je vous prie; que faites-vous de l'Homme? L'Acteur nous dit que
la femme joue le rôle d'une amoureuse, sans éprouver ses sentiments;
vous niez qu'il y ait dans ce monde autre chose que des rôles; ici
Willoughby vous interrompt tous deux et déclare: il y a Moi. Je veux
bien que la femme soit une marionnette; j'admets qu'elle exécute
des gestes sans éprouver d'émotions et qu'elle mime des sentiments
qu'on lui a appris. Mais vous êtes bien étranges d'aller chercher
pour expliquer son imitation une Amoureuse idéale ou une initiatrice
immatérielle de l'amour; où les petites femmes l'auraient-elles connue,
je vous le demande? Ce n'est pas dans le monde supérieur fait de jaspe,
d'or et de porphyre dont Socrate nous parle (comme vous le savez,
Hylas) au dialogue du Phédon. Car elles n'y sont jamais allées. Mais
vous vous souvenez, sans doute, mon cher Baccalaureus, du mythe des
Mères auquel Gœthe a fait allusion dans _Faust?_
BACCALAUREUS.--Elles ne sont ni en haut, ni en bas.
WILLOUGHBY.--Et Gœthe a bien raison. Elles ne sont pas plus situées
que les Idées de Platon. Mais ce sont les matrices éternelles de
toutes choses. D'elles jaillissent les générations immuables d'êtres
et d'objets. Elles sont ce qu'il y a de féminin dans la création.
Cependant elles produisent, mais passivement. Elles forment les formes,
mais elles ont reçu leur forme. C'est ainsi que je veux m'imaginer les
amoureuses. Semblables aux Mères de Gœthe, elles font jaillir d'elles
éternellement les mêmes formules d'amour. Voilà ce qu'entend l'Acteur
lorsqu'il nous dit qu'elles sont les marionnettes, ou Hylas quand il
nous explique qu'elles sont les ombres de l'amour. Mais elles en sont
aussi les créatrices perpétuelles, et elles le reproduisent toujours
semblable à lui-même. Sur quel modèle? Oui donc imposa leur forme aux
Mères? Qui imposa aux femmes la forme de l'Amour? Le Dieu créateur fixa
pour toujours les matrices perpétuelles des choses. L'homme intelligent
imagina l'apparence de l'amour. C'est l'amoureux qui tend aux yeux des
femmes l'image qu'il s'est faite de l'amante. C'est sur cette image
créée par le Moi que la femme essaye de se modeler. C'est dans l'esprit
de son amant que réside l'amoureuse idéale dont les gestes sont imités
par l'amoureuse. Et si l'homme, déçu, s'aperçoit que les mouvements
sont des motions de marionnette et que les sentiments ont la fluidité
des ombres, c'est lui-même qui se trompe lui-même, car il n'étudie que
l'image qu'il a projetée. Hélas! moi seul j'existe, et il faut bien que
mes illusions dépendent de moi.
BACCALAUREUS.--Voir Fichte, _Doctrine de la science_. Mais de là
suivent...
L'ACTEUR.--Des considérations de philosophie allemande que vous nous
exposerez, Baccalaureus, une autre fois. Je ne croyais pas m'être
engagé dans un sentier aussi méditatif. Il est vrai que tous les
chemins mènent à la métaphysique. La clarté du soleil d'aujourd'hui
est trop vive pour y promener les êtres en soi. Si vous voulez,
Willoughby, nous attendrons un temps de brume. Je me serai sans doute
mal exprimé; oui, Baccalaureus, avec trop de métaphores. En disant que
les femmes étaient les marionnettes de l'amour, j'entendais seulement
qu'elles ont la dangereuse faculté de le mimer avec une perfection
telle que nous le supposons où il n'y en a point. Elles s'accordent
toutes à avouer qu'elles simulent le plaisir; je voulais vous faire
reconnaître qu'elles simulent avec une égale aptitude l'intention de le
donner. Je ne me plaignais pas; je constatais. Nous jouons tous ici-bas
quelque rôle. Le nom même de «personne» vient de ce masque de comédie à
travers lequel sonnaient les voix de théâtre. On pourrait imaginer un
conte semblable à celui que fit Her le Pamphylien, fils d'Armenios...
BACCALAUREUS.--Et que Platon rapporte au chapitre treizième du dixième
livre de la _République_.
L'ACTEUR.--Baccalaureus doit avoir raison. Donc Her le Pamphylien,
ayant été tué dans une bataille, demeura mort pendant dix jours parmi
les cadavres; et le douzième jour, comme on allait l'enterrer, revécut
soudain et parla de l'autre monde. Il avait vu l'enfer et les tortures,
et les huit cercles colorés des planètes, sur lesquels étaient assises
autant de sirènes. Il avait vu aussi les âmes innocentes qui avaient bu
l'eau du Léthé et qui s'étaient attroupées autour de Lachésis. Et au
giron de la Parque une espèce de prophète saisissait des sorts qu'il
jetait au hasard sur les âmes. Chacune ramassait le sort qui était
tombé près d'elle et s'y conformait. C'est ainsi que Her le Pamphylien
vît distribuer les rôles de l'humanité. Et le prophète joint sans doute
des masques à ses sorts. Mais toutes les femmes, quel que soit le sort
qu'elles relèvent, prennent le masque de l'amour.
HYLAS.--Le récit est parfait: seulement Platon ne le termine pas de
même.
L'ACTEUR.--Je m'en doute. Or ce masque devient leur propre visage,
en sorte qu'elles arrivent à prendre conscience de son expression
qu'elles n'avaient point consciemment composée. Souvenez-vous du trait
charmant que nota l'exquis philosophe qui écrivit les _Quinze joies de
Mariage_...
BACCALAUREUS.--Ce n'était autre qu'Anthoine de la Sale, ainsi que le
démontra en 1836 M. André Pottier, bibliothécaire de Rouen.
L'ACTEUR.--Anthoine de la Sale, secrétaire de Louis III, roi de Sicile,
esquisse donc ce tableau du «déduit» forcé d'une femme avec son mari.
«Lors il la baise et l'accolle, et faict ce qui luy plest: et la dame,
à qui il souvient d'aultre chose, voulsist estre ailleurs, et le laisse
faire, et se tient pesantement, et ne se aide point ne mais ne se hobe
qu'une pierre. Et le bon home travaille bien, qui est lourd et pesant,
et ne se scet pas si bien aider comme d'aultres feroient. _La dame
tourne ung pou la chiere à cousté_: car ce n'est pas le bon ypocras que
elle a autresfois eu, et pour ce li ennuye, et lui dit: «Mon amy, vous
me affolez toute, et aussi, mon amy, vous en vauldrés moins.» La dame
savait bien que son visage exprimait mal l'amour: voilà pourquoi elle
le tourne «ung pou à cousté». Cette marionnette a pris conscience de
ses mouvements.
HYLAS.--Vous traitez bien subtilement de simples réflexes.
BACCALAUREUS.--Je ne savais pas que l'acte d'amour fût un réflexe.
HYLAS.--C'est le meilleur. Nous connaissons aussi les demoiselles
qui se livrent en fumant des cigarettes, et De Foe conte dans _Moll
Flanders_ l'histoire d'une jeune fille qui avait coutume de retourner
pendant ce temps les poches de ses amis et d'y glisser même des jetons
de cuivre à la place des pièces d'or.
L'ACTEUR.--Ces marionnettes-là se soucient peu de jouer mal. La grosse
Margot, de la ballade, répétant son rôle avec Villon, était plus
curieuse de sa réputation. Mais nous n'avons que faire de deviser
sur les prostituées. Ce sont les véritables poupées de l'Aphrodite
populaire. Et je ne songeais point à elles lorsque je parlais comme je
faisais. Elles sont marionnettes peintes, habillées, exposées, louées
et estampillées.
RODION.--Mais je vous défie, mon ami l'Acteur, et vous, cynique Hylas,
et vous, Willoughby le dandy, et vous, trop savant Baccalaureus,
de me prouver qu'elles soient des marionnettes de l'amour. Ou plu
loi je renverserais la proposition. Quand vous dites que les femmes
exécutent les gestes de l'amour sans le ressentir, vous entendez
qu'elles imitent une amoureuse réelle. Vous, Hylas, vous avez placé
cette image de l'amoureuse dans le domaine objectif, avec les idées
platoniciennes; vous, Willoughby, après nous avoir railleusement
demandé où les petites femmes auraient fréquenté une si belle idée,
vous avez placé l'amoureuse idéale dans le domaine subjectif, puisque
c'est l'imagination de l'amant qui la crée. Hylas m'accordera bien que
les pauvres courtisanes sont tombées trop bas pour jamais connaître
l'Amoureuse assise dans le monde supérieur, sur un trône de porphyre
et d'or; et Willoughby n'osera soutenir que c'est sur l'imagination
de leurs amants qu'elles modèlent les mouvements de leurs corps et de
leurs âmes. Il faut donc que «ces poupées de l'Aphrodite populaire»
soient des marionnettes différentes de celles que vous disiez. O Hylas!
celles qui baisent le pan de la robe de l'Aphrodite des carrefours
sont bien les poupées de l'amour, mais non point telles que vous
l'entendiez. Vos autres marionnettes sont imitatrices et vivantes;
ce sont des actrices qui n'éprouvent rien, mais qui ont étudié; ces
pauvres marionnettes-là ne savent point imiter ni vivre; elles n'ont
rien appris et n'éprouvent pas plus que les autres; et elles sont
vides, Hylas, tout à fait vides. Ce qui soutient les autres, les
gonfle et les fait paraître vraies, c'est l'espoir d'imiter l'idéal,
ou l'amour créateur de l'homme; mais celles-ci, ô Hylas, n'ont rien
de tout cela, et elles ne sont soutenues ni par elles-mêmes ni par
nous. Il faut donc que ce soit un dieu qui les inspire. Ne voyez-vous
pas, Willoughby et Hylas, qu'elles sont toutes pleines du souffle
de l'Amour? En vérité, elles sont les poupées d'Éros; c'est lui qui
les gonfle et qui les anime; et leurs jeux sont ses jeux. Mais sitôt
qu'elles ont cessé de lui plaire, il les rejette impitoyablement;
et voilà pourquoi il y en a tant de vieilles et de fanées. Car Éros
ne se plaît à caresser de son haleine que les lèvres neuves et les
seins frais. Sans doute, elles sont les poupées de l'Aphrodite
populaire--mais quelles? Ce sont, vous le voyez, les poupées
qu'Aphrodite donne à son enfant pour qu'il s'en amuse à son plaisir.
Et si ces poupées ne sentent point l'affection qu'elles jouent, ne
vous en irritez pas et ne vous affligez pas; car le jeu n'est pas le
leur, et c'est un autre qui joue en elles, dont le souffle s'échappe
de leurs bouches et dont les doigts agitent leurs membres; en sorte
qu'il est impossible qu'elles éprouvent, puisque c'est un dieu qui les
fait agir. Les peuples anciens qui consacrèrent les prostituées et les
firent saintes eurent quelque sentiment de ces choses. Ils devinèrent
qu'elles n'étaient que les intermédiaires du dieu qui se manifestait
à lui-même, et comme les prêtresses qui exécutaient ses gestes ainsi
que les prophétesses parlaient avec sa voix. Et celle qui vint dans
la maison de Simon et qui mouilla de larmes les pieds du Seigneur et
les lui essuya avec ses cheveux ne fut point autre qu'une mandatrice
de l'Amour tout-puissant qui adorait l'Amour. Je vois que notre hôte,
l'Acteur, me considère en souriant, et qu'il me montre du doigt ce
livre de Dostoïewski que je porte partout avec moi. Cependant, je ne
vous parlerai ni de Sonia ni de la petite Nelly. Ces pauvres filles
divines furent aussi les marionnettes du Seigneur. Mais elles jouèrent
le rôle de la Pitié après avoir exécuté les gestes de l'Amour. Car les
dieux se servent d'elles tour à tour.
HYLAS.--J'admire vraiment l'éloquence persuasive de Rodion, qui n'est
point pour me déplaire, car il n'est pas le premier qui ait songé à
tirer de l'art des prostituées des enseignements divins.
BACCALAUREUS.--Je prévois que Hylas va nous citer le troisième chapitre
du _Banquet_ de Xénophon et peut-être le chapitre onzième du livre III
des _Mémorables_.
HYLAS.--Baccalaureus a la mémoire divinatrice. Il se souvient donc que
Critoboulos, Antisthène, Charmide et Socrate s'interrogent mutuellement
afin de savoir ce qu'ils désireraient le plus au monde. Critoboulos
voudrait être beau, Antisthène riche, Charmide pauvre. Quand vient le
tour de Socrate, il prend fair grave et son front se fait solennel:
«Moi, je voudrais être entremetteur, dit-il. Les autres rient: «Vous
pouvez rire, continue Socrate; mais je deviendrais bien vite riche à
ce métier, si je voulais l'exercer.» Chacun explique ses raisons. Le
tour de Socrate venu: «N'est-ce point le parfait entremetteur, dit-il,
qui est capable de reconnaître ceux qui se seront utiles les uns aux
autres et qui sait leur inspirer le désir de s'aimer; n'est-ce pas lui
qui fera les villes amies et les fidèles mariages, et les indissolubles
unions? Et quel plus beau métier peut-il y avoir que d'unir ceux qui
sont faits pour s'aimer?» Ainsi, mon cher Rodion, même l'entremetteur a
pour Socrate quelque chose de divin.
RODION.--Hylas, vous raillez.
HYLAS.--Pas plus que Socrate ni que vous-même tout à l'heure.
Baccalaureus s'est souvenu aussi de la visite que rendit le philosophe
à la belle courtisane Théodota, celle même qui fut l'amie d'Alcibiade
jusqu'à sa triste fin et qui l'ensevelit de ses propres mains, suivant
le récit d'Athénée, au bourg de Mélissa, en Phrygie. Elle était belle
au point que les sculpteurs venaient mouler ses seins afin de modeler
sur la sienne les gorges de leurs statues. Socrate l'interrogea et
lui parla doucement, en la louant de sa beauté, puis lui demanda par
quels moyens elle trouvait ses amis. Et comme Théodota ne savait lui
répondre, il lui enseigna qu'elle portait dans son corps une âme
divine, qui était sa meilleure amie, et qui lui aiderait à trouver
des fidèles, si elle apprenait à la consulter. Socrate raillait-il ce
jour-là? Il se peut; mais nous devons croire que Théodota sut entendre
même la leçon de cette raillerie, puisqu'elle aima Alcibiade à travers
le malheur jusque dans la mort.
ROMOX.--Mais, Hylas, n'avez-vous donc point d'avis?
HYLAS.--Mon cher Rodion, je ne vois pas pourquoi vous n'auriez pas
raison, comme Willoughby, notre hôte l'Acteur, et même Baccalaureus,
qui croit à la logique, et qui jure selon les modes de _baroko_,
_bocardo_ et _fresison._ Le hasard qui fait rencontrer les atomes,
monades ou tourbillons est infini. Nous ignorons profondément la raison
de leurs mouvements et de leur rencontre. C'est ici que s'arrête mon
matérialisme, et voilà pourquoi je puis vous donner raison à tous
trois. Notre hôte l'Acteur (qui est resté un peu, malgré lui, du moyen
âge) est tout imbu du réalisme, sans qu'il s'en doute, et il aime
Platon. Aussi nous a-t-il dit que les mouvements de la marionnette
étaient causés par une Amoureuse idéale. Willoughby est plus moderne;
il est égotiste; il a enfermé l'univers dans son moi, et il veut que
ce moi soit la cause des mouvements de la poupée. Vous, Rodion, dans
votre profond sentiment de religion, vous ne pouvez attribuer d'autre
origine aux rencontres de l'univers que Dieu même; aussi soutenez-vous
que c'est l'être divin qui inspire tous les gestes du jouet. Quant à
moi, Hylas, j'avoue humblement que je ne sais pas, et que je m'en tiens
à la matière, puisque je ne peux rien voir au-delà. Et d'ailleurs,
marionnette pour marionnette, j'ignore autant les raisons de mes gestes
que les femmes que j'aime, quoique mon ignorance ne soit pas du même
degré.
Seulement, pour faire plaisir à Willoughby, qui est bien digne de cette
histoire, je vous conterai l'aventure d'un fou qui fut roi de Thrace
et qui peut-être était plus sage que nous. Il se nommait Cotys; son
orgueil était arrivé à un point extrême, ainsi que son opulence et
l'organisation voluptueuse de sa vie. Il parcourait les forêts de la
Thrace, et, dans les endroits qui lui plaisaient, il faisait dresser
d'avance des tables pour l'instant où il aurait l'envie d'y dîner
avec ses amis. Ce Cotys s'imagina de devenir amoureux de la déesse
Athéné, et se décida à l'épouser. Il fit préparer un grand festin et
dresser à l'écart un lit splendide incrusté d'or et de pierreries.
Puis il s'attabla et se mit à boire avec ceux qu'il avait invités à
la cérémonie. Il vida des cratères de vin mêlé et de vin pur. Ses
courtisans le félicitaient. Déjà hors de lui, il envoya un garde afin
de voir si la déesse ne l'attendait point encore sur sa couche. Le
garde revint, et, s'inclinant, dit au roi que le lit était vide. Cotys
le tua roide d'un coup de javelot et envoya un second garde. Le garde
retourna, rampant, et dit au roi qu'il n'avait vu personne. Un second
javelot le cloua sur le sol. Puis Cotys envoya un troisième garde. Et
celui-ci, se prosternant devant le roi, lui dit: «Seigneur, voici
longtemps déjà que la déesse vous attend.»
WILLOUGHBY.--Et lorsque le roi s'avança vers le lit splendide, il y
trouva, n'est-ce pas, toute nue et souriante, la déesse Athéné?
HYLAS.--Mon cher Willoughby, je n'en sais rien, mais nous pouvons le
supposer. Et Cotys ne vous déplaît pas pour avoir imaginé et créé
par sa volonté une marionnette divine qui pouvait exécuter tous les
gestes et répondre à tous ses désirs, puisqu'elle n'existait que dans
sa folie. Car le roi Cotys était fou, Willoughby, et on le vit bien,
plus tard, lorsque, dans un accès de jalousie furieuse, il déchira de
ses ongles une femme qu'il aimait, en commençant par le bas-ventre.
Cependant la marionnette du roi Cotys ne nous satisferait-elle pas
tous? C'était une marionnette, et c'était l'amoureuse idéale, mon cher
hôte; le roi Cotys l'avait créée par son imagination, Willoughby; et,
ami Rodion, elle était divine, étant déesse.
BACCALAUREUS.--Mais elle n'existait pas.
HYLAS.--Si, dans Athénée, liv. XII, ch. XLII. Vous l'y trouverez,
Baccalaureus, pour peu que voire édition ait un index. Et, comme le
jour tombe déjà, nous pouvons même rentrer, s'il plaît à notre hôte,
afin que Baccalaureus puisse apaiser la soif d'exactitude qui doit le
posséder.