Les biographes du poète américain Walt Whitman disent que personne ne
le vit rire une seule fois dans sa vie. C'était un homme doux et gai,
qui comprenait toutes choses. Les anomalies n'étaient pas pour lui des
miracles de l'absurde. Il ne se croyait supérieur à aucun être. On peut
mettre aux deux termes de l'humanité Philémon, qui mourut de rire en
voyant un âne manger des figues, et ce grand poète Walt Whitman. Notez
que Philémon ne rit avec tant d'excès que parce qu'il était certain
d'être supérieur à un âne, étant poète, et que cet âne, si différent
de Philémon, mangeait le même dessert que lui. Nous avons un portrait
de Walt Whitman où ce vieux poète paralysé, le visage grave, seconde
l'erreur d'un papillon qui s'est posé sur son bras comme sur un tronc
d'arbre mort.
Les tics de l'humanité ne sont pas immuables. Même les dieux changent
quelquefois. On a déjà changé de manière de rire; sachez avec constance
prévoir un âge où l'on ne rira plus. Ceux qui voudront modeler leur
visage sur cette contraction s'imagineront très bien ce que pouvait
être une habitude disparue en lisant les livres de Georges Courteline.
Que ceux qui veulent rire maintenant se hâtent de se réjouir. Nous
n'en sommes pas encore à chercher le socle du dieu Rire au milieu
des raines. Le dieu Rire habite parmi nous. Quand nos statues seront
tombées, nos coutumes abolies, quand les hommes compteront les années
dans une ère nouvelle, ils se diront de celui qui sut nous rendre si
joyeux cette simple légende:
«C'était une charmante petite divinité, fine et bonne, qui vivait dans
Montmartre. Elle avait tant de grâce que les gros mots, cherchant un
sanctuaire indestructible, le trouvèrent dans son œuvre.»
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