IV

Les biographes du poète américain Walt Whitman disent que personne ne

le vit rire une seule fois dans sa vie. C'était un homme doux et gai,

qui comprenait toutes choses. Les anomalies n'étaient pas pour lui des

miracles de l'absurde. Il ne se croyait supérieur à aucun être. On peut

mettre aux deux termes de l'humanité Philémon, qui mourut de rire en

voyant un âne manger des figues, et ce grand poète Walt Whitman. Notez

que Philémon ne rit avec tant d'excès que parce qu'il était certain

d'être supérieur à un âne, étant poète, et que cet âne, si différent

de Philémon, mangeait le même dessert que lui. Nous avons un portrait

de Walt Whitman où ce vieux poète paralysé, le visage grave, seconde

l'erreur d'un papillon qui s'est posé sur son bras comme sur un tronc

d'arbre mort.

Les tics de l'humanité ne sont pas immuables. Même les dieux changent

quelquefois. On a déjà changé de manière de rire; sachez avec constance

prévoir un âge où l'on ne rira plus. Ceux qui voudront modeler leur

visage sur cette contraction s'imagineront très bien ce que pouvait

être une habitude disparue en lisant les livres de Georges Courteline.

Que ceux qui veulent rire maintenant se hâtent de se réjouir. Nous

n'en sommes pas encore à chercher le socle du dieu Rire au milieu

des raines. Le dieu Rire habite parmi nous. Quand nos statues seront

tombées, nos coutumes abolies, quand les hommes compteront les années

dans une ère nouvelle, ils se diront de celui qui sut nous rendre si

joyeux cette simple légende:

«C'était une charmante petite divinité, fine et bonne, qui vivait dans

Montmartre. Elle avait tant de grâce que les gros mots, cherchant un

sanctuaire indestructible, le trouvèrent dans son œuvre.»

X

Spicilège · 第 41 / 51 题