IV

La substance de ce qu'il m'a dit? Comment pourrais-je la donner?

L'évolution du génie mène à un point où les paroles n'ont plus pour

celui qui les emploie le sens qu'on leur prête. Pour des hommes

tels que Tolstoï, Ibsen, Meredith, les mots _intelligence, amour,

nature_, enveloppent beaucoup plus d'idées que nous ne saurions

concevoir. La dernière simplicité de l'art et de la philosophie

dissimule un _nexus_ d'expériences et de méditations que leur première

simplicité ne soupçonnait pas. Renan, à la fin de sa vie, se rencontre

mélancoliquement avec un pauvre Gavroche qui dit les mêmes choses,

presque avec les mêmes mots. M. Meredith m'a parlé de la leçon que

donnait la nature à ceux qui avaient appris à la voir, du conflit de

l'homme avec la femme qui ne comprend encore que «l'épiderme de la

paume du mâle», et de l'incessant vol du martinet à travers le ciel.

Invinciblement, je me souvenais des paroles d'Agur, fils d'Iaké,

au livre des _Proverbes_, et des choses qu'il déclare les plus

incompréhensibles et les plus merveilleuses: la trace de l'oiseau

dans l'air, et la trace de l'homme dans la vierge. Et je me souvenais

aussi de la préface que fit le vieil Hokusaï pour les _Cent vues du

Fousiyama_: «C'est à l'âge de soixante-treize ans que j'ai compris à

peu près la forme et la nature vraie des oiseaux, des poissons et des

plantes.»

--La mort? m'a dit M. Meredith. J'ai assez vécu; je ne la crains pas:

ce n'est que l'antre côté de cette porte (_the inside and the outside

of the door_).

Et je garde dans les yeux l'image de la haute taille de George

Meredith, avec sa noble figure entourée de cheveux gris, tandis que,

debout sous la porte de sa maison fleurie, il suivait du regard la

voiture qui m'emmenait par la route verte de Box-Hill.

Spicilège · 第 19 / 51 题