ROBERT LOUIS STEVENSON

Je me souviens clairement de l'espèce d'émoi d'imagination où me jeta

le premier livre de Stevenson que je lus. C'était _Treasure Island_. Je

l'avais emporté pour un long voyage vers le Midi. Ma lecture commença

sous la lumière tremblotante d'une lampe de chemin de fer. Les vitres

du wagon se teignaient du rouge de l'aurore méridionale quand je

m'éveillai du rêve de mon livre, comme Jim Hawkins, au glapissement du

perroquet: «_Pièces of eight! pièces of eight!_»

J'avais devant les yeux John Silver, _with a face as big as a ham--his

eye a mere pinpoint in his big face, but gleaming like a crumb of

glass._ Je voyais le visage bleu de Flint, râlant, ivre de rhum, à

Savannah, par une journée chaude, la fenêtre ouverte; la petite pièce

ronde de papier, découpée dans une Bible, noircie à la cendre, dans la

paume de Long John; la figure couleur de chandelle de l'homme à qui

manquaient deux doigts; la mèche de cheveux jaunes flottant au vent de

la mer sur le crâne d'Allardyce. J'entendais les deux ahans de Silver

plantant son couteau dans le dos de la première victime; et le chant

vibrant de la lame d'Israël Hands clouant au mât l'épaule du petit Jim;

et le tintement des chaînes des pendus sur Execution Dock; et la voix

mince, haute, tremblante, aérienne et douce s'élevant parmi les arbres

de l'île pour chanter plaintivement: «_Darby McGraw! Darby McGraw!_»

Alors je connus que j'avais subi le pouvoir d'un nouveau créateur de

littérature et que mon esprit serait hanté désormais par des images

de couleur inconnue et des sons point encore entendus. Et cependant

ce trésor n'était pas plus attirant que les coffres d'or du Capitaine

Kidd; je connaissais le crâne cloué sur l'arbre dans _The Gold Bug_;

j'avais vu Blackbeard boire du rhum, comme le Capitaine Flint, dans

le récit d'Oexmelin; je retrouvais Ben Gunn, changé en homme sauvage,

comme Ayrton dans l'île Tabor; je me souvenais de la mort de Falstaff,

agonisant comme le vieux pirate, et des paroles de Mrs. Quickly:--

«_A parted even just betwen twelve and one, e'en at the turning o'

the tide; for after I saw him fumble with the sheets, and play with

flowers, and smile upon his fingers' ends, I knew there was but one

way; for his nose was as sharp as a pen and 'a babbled of green

fields_»....«_They say, he cried out of sack._»--«_Ay, that 'a did._»

J'avais entendu ce même ballottement des pendus noircis par le

hâle, dans la ballade de François Villon; et l'attaque de la maison

solitaire, au milieu de la nuit, me rappelait le conte populaire, _The

Hand of Glory_. «Tout est dit, depuis six mille ans qu'il y a des

hommes, et qui pensent.» Mais ceci était dit avec un accent nouveau.

Pourquoi, et quelle était l'essence de ce pouvoir magique? C'est ce que

je voudrais tâcher de montrer dans ces quelques pages.

On pourrait caractériser la différence de l'ancien régime en

littérature et de nos temps modernes par le mouvement inverse du style

et de l'orthographe. Il nous paraît que tous les écrivains du quinzième

et du seizième siècle usaient d'une langue admirable, alors qu'ils

écrivaient les mots chacun à leur manière, sans se soucier de leur

forme. Aujourd'hui que les mots sont fixés et rigides, vêtus de toutes

leurs lettres, corrects et polis, dans leur orthographe immuable,

comme des invités de soirée, ils ont perdu leur individualisme de

couleur. Les gens s'habillaient d'étoffes différentes: maintenant les

mots, comme les gens, sont habillés de noir. On ne les distingue plus

beaucoup. Mais ils sont tous correctement orthographiés. Les langues,

comme les peuples, parviennent à une organisation de société raffinée

d'où on a banni les bariolages indécents. Il n'en est pas autrement des

histoires ou des romans. L'orthographe de nos contes est parfaitement

régulière; nous les façonnons suivant des modèles exacts.

_The actors are, it seems; the usual three_,

dit George Meredith. Il y a une _manière_ de raconter et de décrire.

L'humanité littéraire suit si volontiers les routes tracées par

les premiers découvreurs que la comédie n'a guère changé depuis la

«maquette» fabriquée par Ménandre, ni le roman d'aventures depuis

l'esquisse que Pétrone a dessinée. L'écrivain qui rompt l'orthographe

traditionnelle prouve véritablement sa force créatrice: Or il faut bien

se résigner: on ne peut jamais changer que l'orthographe des phrases

et la direction des lignes. Les idées et les faits restent les mêmes,

comme le papier et l'encre. Ce qui fait la gloire de Hans Holbein dans

le dessin de la famille de Thomas Morus, ce sont les courbes qu'il a

imaginé de faire décrire à son calame. La matière de la Beauté est

restée identique depuis le Chaos. Le poète et le peintre sont des

inventeurs de formes: ils se servent des idées communes et des visages

de tout le monde.

Prenez maintenant le livre de Robert Louis Stevenson. Qu'est-ce? Une

île, un trésor, des pirates. Oui raconte? Un enfant à qui arriva

l'aventure. Odysseus, Robinson Crusoe, Arthur Gordon Pymne s'en

seraient pas tirés d'autre manière. Mais ici il y a un entrecroisement

de récits. Les mêmes faits sont exposés par deux narrateurs--Jim

Hawkins et le docteur Livesey. Robert Browning avait déjà imaginé

quelque chose de semblable dans _the Ring and the Book_. Stevenson

fait jouer en même temps le drame par ses récitants; et au lieu de

s'appesantir sur les mêmes détails saisis par d'autres personnes, il

ne nous présente que deux ou trois points de vue différents. Puis

l'obscurité est faite à l'arrière-plan, pour nous donner l'incertitude

du mystère. Nous ne savons pas exactement ce qu'avait fait Billy Bones.

Deux ou trois touches de Silver suffisent pour nous inspirer le regret

ardent d'ignorer à jamais la vie de Captain Flint et de ses compagnons

de fortune. Qu'était-ce que la négresse de Long John, et dans quelle

auberge de quelle ville d'Orient retrouverons-nous, avec un tablier

de cuisinier, _the seafaring man with one leg?_ L'art, ici, consiste

à ne point dire. J'ai eu une triste déception le jour où j'ai lu dans

Charles Johnson la vie de Captain Kidd: j'aurais préféré ne la lire

jamais. Je suis sûr de ne jamais lire la vie de Captain Flint ou de

Long John. Elles reposent, informulées, dans le tombeau du Mont Pala,

dans l'île d'Apia.

_And may I_

_And all my pirates share the grave_

_Where these and their creations lie!_

Ces espèces de silences du récit, qui sont peut-être ce qu'il y a de

plus passionnant dans les fragments du _Satiricon_, Stevenson a su

les employer avec une extraordinaire maîtrise. Ce qu'il ne nous dit

pas de la vie d'Alan Breck, de Secundra Dass, d'Olalla, d'Attwater,

nous attire plus que ce qu'il nous en dit. Il sait faire surgir les

personnages des ténèbres qu'il a créées autour d'eux.

Mais pourquoi le récit même, en dehors de la composition, et des

coupures de silence qui y sont ménagées, a-t-il cette intensité

particulière qui ne vous permet pas de déposer un livre de Stevenson

quand vous l'avez pris en main? J'imagine que le secret de ce pouvoir

a été transmis de Daniel De Foe à Edgar Poe et à Stevenson, et que

Charles Dickens en a eu quelques lueurs dans _Two Ghost Stories_. C'est

essentiellement l'application des moyens les plus simples et les plus

réels aux sujets les plus compliqués et les plus inexistants. Le récit

minutieux de l'apparition de Mrs. Veal, le compte-rendu scrupuleux du

cas de M. Valdemar, l'analyse patiente de la faculté monstrueuse de Dr.

Jekyll, sont les exemples les plus frappants de ce procédé littéraire.

L'illusion de réalité naît de ce que les objets qu'on nous présente

sont ceux que nous voyons tous les jours, auxquels nous sommes bien

accoutumés; la puissance d'impression, de ce que les rapports entre ces

objets familiers sont soudainement modifiés. Faites croiser à un homme

l'index par-dessus le médius et mettez une bille entre les extrémités

des doigts croisés: il en sentira deux, et sa surprise sera beaucoup

plus grande que lorsque M. Robert-Houdin fait jaillir une omelette ou

cinquante mètres de ruban d'un chapeau préparé à l'avance. C'est que

cet homme connaît parfaitement ses deux doigts et la bille: il ne doute

donc point de la réalité de ce qu'il essaie. Mais les rapports de ses

sensations sont changés: voilà où il est touché par l'extraordinaire.

Ce qu'il y a de plus saisissant dans _The Journal of the Plague_, ce ne

sont ni les fosses prodigieuses creusées dans les cimetières, ni les

entassements de cadavres, ni les portes marquées de croix rouges, ni

les appels de cloche des enterreurs des morts, ni les affres solitaires

des fuyards, ni même _the blazing star, of a faint dull, languid

colour, and its motion very heavy, solemn and slow_. Mais l'épouvante

est extrême dans ce récit: le sellier, parmi le profond silence des

rues, entre dans la cour de la maison de poste. Un homme est au coin;

un autre à la fenêtre; un autre à la porte du bureau. Tous trois

regardent, au centre de la cour, une petite bourse de cuir, avec deux

clefs qui y pendent; personne _n'ose_ y toucher. Enfin l'un d'eux se

décide, saisit la bourse avec des pincettes rougies au feu, et l'ayant

brûlée fait tomber le contenu dans un seau plein d'eau.

_The money, as I remember_, dit De Foe, _was about thirteen shillings,

and some smooth groats and brass farthings_. Voilà une pauvre aventure

des rues--une bourse abandonnée--mais toutes les conditions d'action

sont modifiées, et aussitôt l'horreur de la peste nous entoure. Deux

des incidents les plus terrifiants en littérature sont la découverte

par Robinson de l'empreinte d'un pied inconnu dans le sable de son

île, et la stupeur de Dr. Jekyll, reconnaissant, à son réveil, que

sa propre main, étendue sur le drap de son lit, est devenue la main

velue de M. Hyde. Le sentiment du mystère dans ces deux événements

est insurmontable. Et pourtant aucune force psychique n'y paraît

intervenir: l'île de Robinson est inhabitée--il ne devrait y avoir, là

d'empreinte d'autre pied que du sien; le docteur Jekyll n'a pas au bout

du bras, dans l'ordre naturel des choses, la main velue de M. Hyde. Ce

sont de simples oppositions de fait.

Je voudrais en arriver maintenant à ce que cette faculté a de spécial

chez Stevenson. Si je ne me trompe, elle est plus saisissante et

plus magique chez lui que chez tous les autres. La raison m'en paraît

être dans le romantisme de son réalisme. Autant vaudrait écrire que

le réalisme de Stevenson est parfaitement irréel, et que c'est pour

cela qu'il est tout-puissant. Stevenson n'a jamais regardé les choses

qu'avec les yeux de son imagination. Aucun homme n'a la figure comme un

jambon; l'étincellement des boutons d'argent d'Alan Breck, lorsqu'il

saute sur le vaisseau de David Balfour, est hautement improbable; la

rigidité de la ligne de lumière et de fumée des flammes de chandelles

dans le duel du _Master of Ballantræ_ ne pourrait s'obtenir dans une

chambre d'expériences; jamais la lèpre n'a ressemblé à la tache de

lichen que Keawe découvre sur sa chair; quelqu'un croira-t-il que

Cassilis, dans _the Pavillon on the Links_, ait pu voir luire dans les

prunelles d'un homme la clarté de la lune, _though he was a good many

yards distant?_ Je ne parle point d'une erreur que Stevenson avait

reconnue lui-même, et par laquelle il fait accomplir à Alison une chose

impraticable: «_She spied the sword, picked it up ... and thrust it to

the hilt into the_ frozen _ground._»

Mais ce ne sont pas là, en vérité, des erreurs: ce sont des images

plus fortes que les images réelles. Nous avions trouvé chez bien des

écrivains le pouvoir de hausser la réalité par la couleur des mots;

je ne sais pas si on trouverait ailleurs des images qui, sans l'aide

des mots, sont plus violentes que les images réelles. Ce sont des

images romantiques, puis-qu'elles sont destinées à accroître l'éclat

de l'action par le décor; ce sont des imagés irréelles, puisqu'aucun

œil humain ne saurait les voir dans le monde que nous connaissons.

Et cependant elles sont, à proprement parler, la quintessence de la

réalité.

En effet, ce qui reste en nous d'Alan Breck, de Keawe, de Thevenin

Pensete, de John Silver, c'est ce pourpoint aux boutons d'argent, cette

tache irrégulière de lichen, stigmate de la lèpre, ce crâne chauve

avec sa double touffe de cheveux rouges, cette face large comme un

jambon, avec les yeux scintillants comme des éclats de verre. N'est-ce

pas là ce qui les dénote dans notre mémoire? ce qui leur donne cette

vie factice qu'ont les cires littéraires, cette vie qui dépasse

tellement en énergie la vie que nous percevons avec nos yeux corporels

qu'elle anime les personnes qui nous entourent? Car l'agrément et

l'intérêt que nous éprouvons dans les autres est excité, la plupart

du temps, par leur degré de ressemblance avec ces êtres littéraires,

par la teinte romantique qui se répand sur eux. Nos contemporains

existent avec d'autant plus de force, nous apparaissent avec d'autant

plus d'individualité, que nous les attachons plus étroitement à ces

créations irréelles des temps anciens. Cette haleine littéraire fait

fleurir toutes nos affections en beauté. Nous vivons rarement avec

plaisir de notre vraie vie. Nous essayons presque toujours de mourir

d'une autre mort que de la nôtre. C'est une sorte de convention

héroïque qui donne de l'éclat à nos actions. Quand Hamlet saute dans la

tombe d'Ophélie, il songe à sa propre saga, et s'écrie:

_It is I, Hamlet the Dane!_

Et combien se sont enorgueillis de vivre de la vie d'Hamlet, qui

voulait vivre de la vie d'Hamlet le Danois. Souvenez-vous de Peer

Gynt, qui ne peut pas vivre de sa propre vie, et qui, revenu dans son

pays, vieux et inconnu, voit vendre à l'encan les accessoires de sa

propre légende. Nous devrions être reconnaissants à Stevenson pour

avoir élargi le cercle de ces amis de l'irréel. Ceux qu'il nous a

donnés sont stigmatisés si vivement par son réalisme romantique que

nous risquons fort de ne jamais les rencontrer ici-bas. Souvent nous

voyons Don Quichotte, _de complexion recia, seco de carnes, enjuto de

rostro;_ ou Frère Jean des Entommeures, _hault, maigre, bien fendu de

gueulle, bien advantaigé en nez;_ ou le prince Hal, avec _a villainous

trick of his eye and a foolish hanging of his nether-lip:_ tous traits

de visage et de corps que la nature a mis en réserve pour nous, et

qu'elle nous montrera souvent encore. La valeur imaginative résulte du

choix et de la couleur des mots, de la coupure de la phrase, de leur

appropriation au personnage qu'ils décrivent; et cette combinaison

artistique est si miraculeuse que ces traits communs et fréquents

dénotent pour l'éternité Don Quichotte, Frère Jean, le Prince Hal: ils

leur appartiennent, c'est à eux que nous sommes obligés d'aller les

demander.

Rien de pareil pour ceux que nous a créés Stevenson. Nous ne pouvons

modeler personne à leur image, parce qu'elle est trop vive et trop

singulière, ou qu'elle est liée au costume, à un jeu de lumière, à un

accessoire de théâtre, pourrait-on dire. Je me souviens que lors-qu'on

fit jouer ici la pièce de John Ford, _'T is pity she's a whore_, nous

supposâmes qu'il, faudrait piquer sur le poignard de Giovanni un vrai

cœur sanglant. A la répétition, l'acteur entra, brandissant au bout

de sa dague un cœur de mouton frais. Nous demeurâmes stupéfaits. Au

delà de la rampe, sur la scène, parmi les décors, rien ne ressemblait

moins à un cœur qu'un vrai cœur. Ce morceau de viande avait l'air d'une

pièce de boucherie, toute violette. Ce n'était point le cœur saignant

de la belle Annabella. Nous pensâmes alors que, puisqu'un vrai cœur

paraissait faux en scène, un faux cœur devait paraître vrai. On fit le

cœur d'Annabella avec un morceau de flanelle rouge. La flanelle était

découpée selon la forme qu'on voit sur les images saintes. Le rouge

était d'un éclat incomparable, tout à fait différent de la couleur

du sang. Quand nous vîmes paraître une seconde fois Giovanni avec sa

dague, nous eûmes tous un petit frémissement d'angoisse, car estait

bien là, à n'en pas douter, le cœur sanglant de la belle Annabella. Il

me semble que les personnages de Stevenson ont justement cette espèce

de réalisme irréel. La large figure luisante de Long John, la couleur

blême du crâne de Thevenin Pensete s'attachent à la mémoire de nos yeux

en vertu de leur irréalité même. Ce sont des fantômes de la vérité,

hallucinants comme de vrais fantômes. Notez en passant que les traits

de John Silver hallucinent Jim Hawkins, et que François Villon est

hanté par l'aspect de Thevenin Pensete.

J'ai essayé de montrer jusqu'ici comment la puissance de Stevenson et

de quelques autres résultait du contraste entre l'ordinaire des moyens

et l'extraordinaire de la chose signifiée; comment le réalisme des

moyens chez Stevenson a une vivacité spéciale; comment cette vivacité

naît de l'irréalité du réalisme de Stevenson. Je voudrais aller encore

un peu plus loin. Ces images irréelles de Stevenson sont l'essence de

ses livres. Comme le fondeur de cire perdue coule le bronze autour

du «noyau» d'argile, Stevenson coule son histoire autour de l'image

qu'il a créée. La chose est très visible dans _The Sire de Malétroit's

Door_. Le conte n'est qu'un essai d'explication de cette vision: une

grosse porte de chêne, qui semble encastrée dans le mur, cède au dos

d'un homme qui s'y appuie, tourne silencieusement sur des gonds huilés

et l'enferme automatiquement dans des ténèbres inconnues. C'est encore

une porte qui hante d'abord l'imagination de Stevenson au début de _Dr.

Jekyll and Mr. Hyde._ Dans _The Pavillon on the Links_ le seul intérêt

du récit c'est le mystère d'un pavillon fermé, solitaire au milieu des

dunes, avec des lumières errantes derrière ses volets clos. _The New

Arabian Nights_ sont construites autour de l'image d'un jeune homme,

qui entre la nuit dans un bar avec un plateau de tartes à la crème. Les

trois parties de _Will o' the Mill_ sont essentiellement faites avec

une file de poissons argentés qui descendent le courant d'une rivière,

une fenêtre éclairée dans la nuit bleue (_one little oblong patch of

orange_) et le profil d'une voiture, _and above that a few black pine

tops, like so many plumes_. Le danger d'un tel procédé de composition,

c'est que le récit n'ait pas l'intensité de l'image. Dans _The Sire

de Malétroit's Door_, l'explication est fort au-dessous de la vision.

Quant aux tartes à la crème de _Suicide Club_, Stevenson a renoncé

à dire pourquoi elles étaient là. Les trois parties de _Will o' the

Mill_ sont juste à la hauteur de leurs images, qui semblent ainsi être

de véritables symboles. Enfin, dans les romans, _Kidnapped, Treasure

Island, The Master of Ballantræ,_ etc., le récit est incontestablement

très supérieur à l'image, qui cependant a été son point de départ.

Maintenant le créateur de tant de visions repose dans l'île fortunée

des mers australes.

Ἐν νήσοις μακαρῶν σέ φάσιν εἷναι

Hélas! nous ne verrons plus rien avec _his mind's eye._ Toutes les

belles fantasmagories qu'il avait encore en puissance sommeillent

dans un étroit tombeau polynésien, non loin d'une frange étincelante

d'écume: dernière imagination, peut-être aussi irréelle, d'une vie

douce et tragique. _«I do not see much chance of our meeting in the

flesh_,» m'écrivait-il. C'était tristement vrai. Il reste entouré pour

moi d'une auréole de rêve. Et ces quelques pages ne sont que l'essai

d'explication que je me suis donnée des rêves que m'inspirèrent les

images de _Treasure Island_ par une radieuse nuit d'été.

Spicilège · 第 14 / 51 题