Illustrations d'ADRIEN MOREAU

Trois femmes, debout sur le perron du château, échangeaient des adieux

qui se prolongeaient, chacune ayant un dernier mot à dire.

--Puisque vous êtes venue à pied, chère madame, je vais

vous accompagner jusqu'au bout du parc. Viens-tu aussi, tante?

--Peste!... un bon kilomètre et demi, par cette chaleur, merci! on voit

bien que tu pèses une soixantaine de kilos seulement, et que tu as

toujours tes jambes de seize ans.

--Avec pas mal d'années en plus, dit la jeune fille en riant.

--Faites-lui de la morale, baronne, ce sera oeuvre pie. Elle vous

écoutera peut-être. Moi, je suis au bout de mon latin. Puis, elle ne m'a

jamais prise au sérieux; je ne sais pas comment cela se fait, par

exemple!

--Parce que tu es plus jeune que moi, tante Rélie, et que, toute petite,

tu as pris l'habitude de rire de tout.

--De peur d'en pleurer, comme dit l'autre.

--Sur quoi dois-je la prêcher, madame Despois? dit en souriant la

baronne, donnant une dernière poignée de main à la petite femme

grassouillette et vive qui répondait au nom d'Aurélie Despois, autrement

«tante Rélie».

--Sur le mariage, parbleu! Une belle et bonne fille comme ça qui boude

le mariage, ça n'a pas le sens commun. Ah! ce n'est pas que ce soit pour

son plaisir qu'on se marie--j'en sais quelque chose--et elle a eu raison

de prolonger l'état de jeune fille un peu au-delà des limites

ordinaires. Mais enfin, il faut bien y venir. C'est un devoir

patriotique, civique, que sais-je? Ça devrait s'enseigner dans les

recueils de morale républicaine à l'usage des jeunes filles. C'est comme

qui dirait le service obligatoire féminin.

--C'est cela, je la prêcherai. Non pas peut-être au point de vue civique

et républicain, mais le sermon n'en sera que meilleur!

Le joyeux soleil de juin, assez ardent ce jour-là, donnait de la vie, de

la gaieté au vieux château, une masse assez imposante de pierre

grisâtre, flanquée de deux énormes tours aux meurtrières étroites et

longues. Ce château, haut perché sur la colline, prenait souvent un

aspect rébarbatif avec sa façade nue irrégulièrement percée de fenêtres

aux petites vitres. Mais rien ne résiste à la marche du soleil, et la

baronne, jetant un dernier regard qui embrassait l'habitation, le jardin

un peu maigrement pourvu de fleurs, puis l'immense étendue de bois tout

autour, enfin la vue merveilleuse de la mer au loin, s'écria:

--Que j'aime donc votre solitude, ma chère Marthe!

Marthe Levasseur sourit et dit tranquillement:

--Je ne suis heureuse qu'ici. Je suis une sauvage, j'adore mes bois.

L'odeur des taillis, le bruit des feuilles mortes sous mes pas, me

poursuivent dans ma vie de mondaine. Les trois mois de Paris, qui

semblent si ridiculement insuffisants à ma tante, sont pour moi un temps

d'exil. Elle n'y comprend rien, la pauvre femme; elle ne sait pas que,

lorsque je passe des heures au milieu de mes arbres, je n'y suis jamais

seule, que les branches me connaissent, que les oiseaux gazouillent pour

moi, que le ciel aperçu à travers la feuillée est plus beau que le ciel

à découvert, si radieux soit-il. Voyez comme je suis faite pour la vie

ordinaire des femmes--voyez comme je suis disposée à écouter les

conseils de tante Rélie!...

--Et pourtant, mon enfant...

--C'est vrai, dit en riant Marthe, vous avez promis de me faire un

sermon en trois points.

La baronne d'Ancel s'arrêta un instant au beau milieu de l'avenue que

suivaient les deux femmes; sa figure un peu maigre et osseuse s'illumina

d'un sourire adorablement bon, qui lui rendit un instant de beauté; sous

ses cheveux gris, ses yeux brillaient.

--Ah! ce n'est pas un sermon que je vous ferai, Marthe. Je ne sais que

dire ce qui monte de mon coeur à mes lèvres--et vous savez bien que je

vous veux pour fille. Je vous aimerais bien--presque autant que j'aime

mon fils unique...

La jeune fille très émue embrassa la vieille femme; mais elle ne dit

rien.

Bientôt, à travers les arbres dont la colline entière était couverte, on

vit la mer. Le château se trouvait maintenant caché, enfoui dans son nid

de beaux grands arbres; le chemin tournait brusquement à droite, et

désormais suivait de loin la côte, qui parfois cependant, grâce à un

détour subit, disparaissait pour reparaître bientôt.

Dans tous ce merveilleux pays normand, aux alentours de Honfleur, il n'y

a peut-être pas de promenade comparable à cette avenue de la

Côte-boisée. Les pieds des deux femmes foulaient une mousse épaisse et

élastique; la forêt s'étalait à droite et à gauche, inculte et sauvage,

égayée par-ci par-là d'épines blanches, d'églantiers en fleurs; à

gauche, l'espace immense de la mer, scintillante sous le soleil, offrait

toutes les teintes, depuis le blanc gris jusqu'au bleu presque noir.

Puis elles apercevaient l'embouchure de la Seine, si vaste, si

imposante, que le Havre semblait une mince ligne noire dominée par ses

deux phares. Quelques vols de mouettes, le panache léger d'un vapeur,

seuls animaient cette immensité. L'impression qui restait dans l'esprit

était l'impression presque solennelle de l'infini, du silence, de

l'horizon perdu là-bas, là-bas, se confondant avec le ciel même.

--Asseyons-nous ici un moment, voulez-vous, chère madame?

Le talus, à cet endroit, avait la hauteur voulue pour un siège. Dans ce

bout de la propriété, les beaux grands arbres de la hauteur avaient fait

place à une plantation de pins; le soleil frappant dru dégageait de ces

pins une forte et délicieuse odeur aromatique et résineuse; à travers

une trouée, on voyait admirablement la mer, très bleue ce jour-là, on

suivait même la ligne capricieuse des longues plages de sable doré. Le

silence absolu de cette délicieuse solitude n'était troublé que par le

bourdonnement des insectes, ou le frôlement rapide d'un vol d'oiseau.

Les chants avaient cessé. Seuls, dans le lointain, deux merles se

répondaient.

La baronne d'Ancel prit la main de la jeune fille et la garda dans la

sienne. Marthe leva vers elle ses yeux, et dans ses yeux la baronne vit

des larmes.

--Je ne voulais pourtant pas vous faire de peine, Marthe!

--Ah! chère madame, vous, me faire de la peine!... Seulement,

voyez-vous, en cet endroit même, il y a plus de vingt ans, j'ai vu

pleurer ma mère. J'étais toute petite, je ne comprenais pas, mais je

sanglotais dans ses bras, en la voyant si triste. Depuis, j'ai compris.

Je ne puis jamais sentir cette odeur des pins, par un beau soleil d'été,

ni voir la courbe de la plage, sans revivre la scène de ce jour-là, et

sans me dire que le mariage, lorsque la femme est seule à aimer, est

bien la chose la plus triste, la plus navrante, qui soit...

--Il n'y a pas que de mauvais mariages, ma pauvre petite désenchantée.

--Il y en a tant!... J'ai vingt-six ans, et déjà j'ai vu plus d'une amie

malheureuse qui, pourtant, avait rêvé le bonheur.

--J'ai soixante ans, Marthe, et j'ai une foi plus robuste que la vôtre.

J'ai connu le bonheur absolu; je l'ai vu autour de moi. Ce que j'ai vu

aussi, c'est que l'on est souvent maître de ses propres destinées, que

le bonheur compromis un instant peut se reconquérir et se garder. Je ne

dis pas cela pour votre pauvre mère, que j'ai beaucoup aimée. Là, il

s'est produit une de ces fatalités terribles comme on n'en voit que

rarement. Votre père avait été comme ensorcelé.

--Oui, maman est morte de son abandon, et lui a été heureux; il a épousé

celle qu'il adorait; il a été mari--et père. Il m'a oubliée, moi.

--Il avait voulu vous prendre avec lui, mais il a respecté les dernières

volontés de votre mère, qui vous donnait à sa soeur. Il vous aimait

pourtant.

--A distance, alors. Mais ne croyez pas, madame, que je sois dure. Il y

a longtemps que j'ai pardonné un abandon qui, au moins, m'a préservée

d'un contact odieux. Seulement, j'aurais bien voulu l'embrasser, mon

pauvre père, avant sa mort. Maintenant, tout cela est bien loin, bien

effacé. Je suis libre de conduire ma vie à ma guise, d'être heureuse à

ma façon. C'est déjà beaucoup.

--Alors... mes espérances à moi, il y faut renoncer? Je ne suis qu'une

vieille rêveuse. Si vous saviez combien de beaux châteaux en Espagne

j'ai bâtis pour y loger mes deux enfants!... Je me disais: Robert est un

garçon très sérieux, un travailleur, un coeur d'or, fait pour apprécier

les rares qualités de ma petite voisine. Ils aiment tous deux la

campagne, les longues journées studieuses, les veillées de famille. Elle

se passionnera pour ses études à lui, elle l'y aidera, ce sera une union

des intelligences comme des coeurs. Ils sont dignes l'un de l'autre.

Tout conspire à les unir, toutes les convenances d'âge, de fortune, de

famille, tout y est, tout.

--Et c'est parce que toutes les convenances y sont, probablement, que ce

mariage ne se fera pas. Nous avons grandi ensemble; Robert n'a jamais vu

en moi qu'une compagne, une sorte de soeur.

--Et cependant, d'après ses lettres, il me semblait que, cet hiver où

vous vous êtes beaucoup vus, la sympathie mutuelle prenait un caractère

plus tendre, que l'idée de ce mariage tant souhaité ne vous effrayait

plus autant. Robert s'est donc, comme sa mère, fait des illusions?

Marthe resta quelques instants silencieuse, très absorbée, très émue

aussi. Enfin elle se retourna et regarda sa vieille amie. Celle-ci fut

très frappée de l'expression douloureuse des yeux sombres.

--Écoutez-moi, comprenez-moi. Je vais vous dire tout, vous faire lire

jusqu'au fond de mon coeur. Mon rêve, celui qu'en secret j'ai caressé

depuis mon enfance, serait d'être la femme de Robert, d'être votre fille

à vous. Mais il ne m'aime pas. Ne vous méprenez pas sur le sens de mes

paroles. Parfois, il croit m'aimer, car il a pour moi une affection

profonde, une estime aussi, très vive. Il voudrait m'épouser, il croit

de bonne foi qu'il serait heureux de cette union. Il se trompe, j'en

suis sûre. Si je me marie, je veux être aimée, adorée de mon mari. Sans

cela je ne veux pas du mariage, il me ferait horreur, j'en mourrais. Et

je suis incapable d'inspirer la passion que je serais, hélas! très

capable de ressentir. Pourquoi? Il me manque quelque chose, un charme,

un attrait, un je ne sais quoi qui fait que des femmes bien plus laides

que moi ont su se faire aimer. J'en souffre, croyez-le. Ce n'est pas

qu'on ne m'ait fait la cour, je suis assez riche, assez intelligente,

assez bien élevée, pour que plus d'un ait songé à moi. Ce sont pourtant

les mères surtout qui m'ont courtisée.

--Comme moi?

--Ah! vous... Si vous saviez comme je voudrais dire «oui» tout de suite,

et me jeter dans vos bras en pleurant de joie!...

--Alors, vous l'aimez, vous?

--Peut-être... Je m'interroge. Il me semble que lorsque l'on aime

réellement, on ne questionne pas, on sait. Voulez-vous que nous fassions

un pacte? Robert va venir passer l'été chez vous; nous sommes voisins,

amis intimes depuis tout temps. Je mettrai un peu plus d'animation dans

notre vie. Je songe même à inviter quelques amis. Cela fera des

occasions naturelles de rencontres sans que nul ne s'en puisse étonner.

Avant l'automne, nous saurons à quoi nous en tenir, Robert et moi.

--Je puis le mettre au courant?

Marthe hésita.

--Oui, si vous le désirez. Seulement qu'il soit bien entendu que nous

sommes libres tous deux, absolument libres; qu'au premier doute, l'un

dise à l'autre en toute loyauté, en toute franchise: «Je ne vous aime

pas comme il faudrait aimer...» Je connais Robert, il est digne de la

confiance que j'ai en lui. Comme moi, il dira: «Tout, plutôt qu'un

mariage qui ne serait pas une union absolue, parfaite.» Et, surtout, que

le secret n'en soit qu'à nous trois. N'en dites rien à ma tante. Elle en

serait tellement heureuse, d'un bonheur si exubérant, qu'elle

m'effaroucherait. Je me connais, je jetterais tout au vent.

--Alors, mon enfant, je serai discrète comme la tombe. Mais j'espère...

j'espère.

Les deux femmes s'étaient remises à marcher. Au tournant de l'avenue

sinueuse, elles rencontrèrent le facteur.

--Avez-vous quelque chose pour nous, père Duval?

--Mais oui, mam'selle, et puisque je vous rencontre je vas vous donner

vos lettres et je descendrai par la ferme; ça m'évitera un fier crochet.

--C'est ça, et dites à la Ferrande de vous donner un bon verre de cidre.

--Merci bien, mam'selle. Serviteur, mesdames.

Et le père Duval dégringola lestement un tout petit sentier qui

conduisait à l'une des fermes du domaine.

Marthe regarda les lettres et les mit dans sa poche.

--Vous ne les lisez pas?

--Oh! j'ai bien le temps. Des lettres d'amies de pension. C'est curieux

comme les jeunes filles et jeunes femmes ont à peu près la même écriture

penchée, régulière et sans expression pour ainsi dire. J'ai là trois

lettres. A moins de les examiner de près, je serais incapable de dire

laquelle est de Lucy, ou de Marie, ou d'Yvonne. Tiens! si je les

invitais toutes trois, avec les parents des unes, le mari de l'autre?

Cela nous ferait une société jeune et gaie. Ce sera à Robert à trouver

les cavaliers, par exemple.

Elles arrivaient à la grande barrière blanche qui sépare en cet endroit

le parc d'un chemin de traverse descendant à la grand'route de Honfleur

à Trouville. La baronne était là presque chez elle. Elle embrassa Marthe

plus tendrement encore que d'habitude. C'était presque une prise de

possession de belle-mère. Instinctivement, Marthe se redressa un peu, sa

sauvagerie se réveillant soudain.

Pour entrer au château, Marthe prit un autre chemin, plus âpre et

rocailleux, moins beau que l'avenue moussue; il grimpait ferme et

conduisait au sommet de la colline. Les taillis de menus arbres,

d'arbustes, les roches chaudes de soleil où voltigeaient les papillons,

firent bientôt place à la vraie forêt, aux arbres magnifiques dont les

branches entrelacées faisaient une ombre épaisse. Le chemin devint

sentier et conduisit la jeune châtelaine à l'endroit le plus élevé de la

propriété, dominé par une grande croix de pierre. Ici les arbres avaient

été abattus de façon à ménager subitement une vue admirable, non

seulement de la mer, mais de tout le pays alentour. C'était, par ce jour

exquis, une véritable féerie.

Marthe s'assit sur une marche ébréchée au pied de la croix, rejeta son

chapeau, et, aspirant largement l'air embaumé, se mit à rêver tout en

regardant au loin la mer striée maintenant de grandes raies sombres.

Avait-elle dit tout, absolument tout, à sa vieille amie? Inquiète, elle

scruta les profondeurs de son coeur. Puis, peu à peu, sans qu'elle

cherchât à démêler pourquoi, une joie immense, une douceur ineffable,

une sensation presque de triomphe remplit son être tout entier, à haute

voix elle dit: «J'aime, ah! Dieu! quel bonheur! J'aime de tout mon

coeur, de toutes mes forces...»

Elle ne songeait pas à rentrer; elle ne s'aperçut pas que l'air avait un

peu fraîchi. Les journées de juin sont délicieusement longues et le

dîner du château aurait pu s'appeler un souper, Marthe aimant à rester

de longues heures dehors. Cependant elle tressaillit en entendant de

loin le son de la première cloche. Elle était donc restée bien longtemps

à rêver ainsi? Elle se leva, puis, se rappelant les lettres de Paris,

elle se rassit pour les lire; elle arriverait toujours avant la seconde

cloche.

Elle prit donc ses lettres. Tout de suite l'une d'elles frappa ses yeux.

Cette écriture assez semblable cependant aux autres, une anglaise

régulière, ne lui était pas familière. Cherchant dans ses souvenirs,

comme lorsqu'une personne que l'on ne reconnaît pas vous accoste, elle

regarda de nouveau cette écriture, le timbre de Paris, la forme de

l'enveloppe, puis, souriant de cette hésitation puérile, elle l'ouvrit

et lut:

«Ma soeur,

«Car vous êtes ma soeur. J'ai trouvé, à la mort de notre père, une

photographie qui ne le quittait pas. Je l'ai prise, je me suis mise à

l'aimer. Elle représente une petite fille aux grands yeux très sérieux;

une de ces petites filles qui ne cassent pas leurs poupées et qui,

lorsqu'elles trouvent un moineau tombé du nid, le prennent, le gardent,

l'élèvent tendrement. Je suis un oisillon tombé du nid, avant que les

ailes aient grandi. Je suis toute seule au monde, et dans ma détresse je

me tourne vers vous, ma soeur, en vous disant: Prenez-moi, aimez-moi. Je

vous aime bien, moi qui ne vous ai jamais vue!

«Ma mère est morte il y a plus d'un an. J'ai un tuteur que je déteste,

et pour qui je suis un embarras. Je suis encore en pension, mais j'ai

dix-huit ans et je m'ennuie tellement!... La famille de ma mère ne

demanderait pas mieux que de me prendre, mais si ma mère était adorable,

sa famille--eh! bien, que vous dirai-je? sa famille touche de très près

au théâtre, et le théâtre n'est pas fait pour Mlle Levasseur. Mon tuteur

voudrait me marier avec quelqu'un que je ne connais pas qui me prendrait

pour ma fortune. Et je ne veux pas, moi...

«Vous êtes mon aînée, vous devez être bonne--car ces yeux-là ne

sauraient mentir--ouvrez vos bras, chère soeur, que je m'y blottisse bien

vite. Je vous en aimerai tant, je vous embrasserai si fort, que vous

finirez par être toute contente d'avoir trouvé,

«Votre petite soeur,

L'Illustration, No. 1585, 13 Juin 1891 · 第 23 / 26 题