[Illustration: INAUGURATION DE LA BASILIQUE DU SACRÉ COEUR.--Bénédiction
solennelle donnée du haut du porche de l'église par Mgr Rotelli.]
[Illustration: «Clamart», gagnant du Grand-Prix de Paris de 1891.]
[Illustration: LYON.--Projet de pont monumental destine à relier les
deux collines de Fourvière et de la Croix-Rousse. D'après des documents
communiqués à «l'Illustration» par M. Myot.]
[Illustration: LES THÉÂTRES]
Salle du Trocadéro: _Israël en Égypte_, oratorio de
Haendel.--Théâtre-d'Application: _Bien gardée_, de Mme de Bovet.
La Société des grandes auditions musicales poursuit son oeuvre
importante. Elle veut nous faire connaître les ouvrages que ni les
concerts ni les scènes lyriques ne peuvent nous faire entendre. L'année
dernière elle jouait à l'Odéon l'opéra-comique de Berlioz, _Béatrice et
Bénédict_. S'il faut le dire, ces représentations n'eurent pas grand
succès; la partition était connue. Un duo et un trio restés célèbres ne
parvinrent pas à sauver la soirée de l'indifférence du public. Je sais
des gens assez mal intentionnés peut-être, que cette mésaventure ne
chagrine pas outre mesure. Il y a dans ces soi-disant revendications une
certaine attaque contre le passé, accusé d'ignorance ou d'injustice dans
ses jugements sur ses contemporains; le passé n'est pas trop admis à se
défendre.
Pourtant, il ne serait pas mauvais qu'on dit de temps à autre la vérité
à son sujet. On veut qu'il ait été ingrat envers Berlioz: Berlioz le lui
a assez reproché sans se souvenir du succès qu'il dut aux auditeurs de
son temps. Que _Benvenuto Cellini_ n'ait eu que quelques
représentations, soit! que la _Damnation de Faust_ ait été entendue
d'une oreille distraite, je n'en disconviens pas; que les _Troyens_
aient fourni une carrière des plus limitées, je l'avoue encore. Mais
l'_Enfance du Christ_ acclamée au Conservatoire prouve assez que le
parti pris contre le compositeur disparaissait devant l'oeuvre quand
l'oeuvre ne se séparait pas trop volontairement du goût du public
d'alors. Je me souviens du succès que remportèrent les _Troyens_ dans
des belles pages qui soulevèrent toute la salle. J'avais eu, pour ma
part, l'espérance qu'on lui répondrait et j'aurais voulu savoir enfin
qui avait raison du public d'alors ou de celui d'aujourd'hui. La Société
des grandes auditions, à qui revenait cette tâche, a craint
d'entreprendre la révision de ce procès. Les _Troyens_ restent donc à
l'état de chose jugée. Très beaux en quelques-unes de leurs parties,
fort ennuyeux dans leur ensemble. Notre éducation musicale a besoin
d'être dirigée quelque temps encore vers l'ennui pour que nous puissions
adopter cet ouvrage.
En attendant nous revenons aux anciens maîtres, et on nous ramène à cent
cinquante ans en arrière, avec l'oratorio de Haendel, _Israël en
Égypte_. Je ne voudrais pas désobliger la Société des grandes auditions
dont l'entreprise, des plus louables, mérite de tout point d'être
encouragée, mais, vraiment, je ne crois pas le public parisien fait pour
subir ces grandes démonstrations de l'art. Que quelques amateurs se
passionnent pour ces grands ouvrages, des plus curieux par leur
archaïsme, je le comprends, je l'admets, et je suis avec eux en théorie;
mais la foule! mais cette masse de spectateurs, qui demande non à être
instruite, mais à être intéressée, passionnée! il faut prendre conseil
de ses instincts et de ses goûts. Je ne voyais l'autre jour, au sortir
du Trocadéro, que gens assez inquiets sur leurs jugements, et se tirant
d'affaire par cette phrase banale: «C'est très intéressant!» Vous
n'auriez pu les faire sortir de cette formule de politesse envers
Haendel, dont il faut respecter le grand nom, la grande autorité. Je
sais bien ce que chacun pensait à part soi, et ce que chacun n'osait
dire; je le pense de même et je ne le dirai pas, mais je prie le lecteur
de croire que mon silence ne lui cache pas ma pensée.
Voilà plus d'un siècle et demi qu'_Israël en Égypte_ a été exécuté pour
la première fois. Si le _Messie_, si _Judas Macchabée_, dégagent dans
des morceaux superbes, dans des élans magnifiques, les formules lourdes,
monotones, du maître dans un passé si lointain, l'oratorio d'_Israël en
Égypte_ n'a pas de ces bonheurs, de ces puissances, il reste dans
l'uniformité des fugues, des imitations, des canons et des
contre-points. L'école le tue; le génie pourrait le sauver, mais il
l'abandonne. Et pas une flamme ne réchauffe cette atmosphère grise et
froide. Il ne faut pas être injuste pourtant: de ces trente morceaux
dont se compose l'oratorio émergent quelques belles pages, comme celles
de l'air: «Alors de ces marais s'échappent les grenouilles, comme le duo
des deux hommes: «Lui seul est le grand vainqueur»; comme le charmant
duo des deux femmes: «Il est ma joie et ma félicité»; mais est-ce
vraiment assez pour racheter les longueurs d'une telle séance?
La belle voix de Mme Deschamps-Jéhin a fait merveille dans cette vaste
salle du Trocadéro qu'elle remplit tout entière. Mme Krauss et Mlle
Boidin-Puisais ont été fort applaudies, bien que les morceaux qu'elles
avaient à chanter fussent assez ingrats, mais ce public a bon goût dans
la distribution de ses applaudissements. MM. Auguez et Manoury ont fait
de leur mieux dans un duo rempli de vocalises surannées. Le ténor
Lafarge s'est tiré sain et sauf d'un morceau qui par son style démodé
aurait compromis le chanteur le plus sûr de lui-même. Quant aux masses
chorales, elles s'agitent un peu inquiètes, et l'orchestre les conduit
un peu hésitant. Il faut le dire aussi, les grandes machines musicales
sont d'une exécution des plus difficiles et des plus dangereuses. Je ne
crois donc pas qu'_Israël en Égypte_ trouve chez nous le succès que le
public lui fait en Angleterre. Je n'accuse pas nos voisins
d'Outre-Manche, mais il faut avoir été initié de bonne heure à ces
oeuvres-là.
Voici la saison d'été venue, pour les théâtres du moins, bien que la
pluie et le froid témoignent du contraire. Les salles de spectacle se
ferment une à une. Les Folies-Dramatiques protestent contre cette
abstention et donnent la _Plantation Thomassin_ de M. Maurice Ordonneau
qui a réussi grâce au jeu éternel du quiproquo. Nous ne parlons pas des
théâtres comme les Bouffes qui, eux, ne fermeront probablement pas,
_Miss Helyett_ étant parvenue à deux cent-cinquantième représentation
sans que le public paraisse fatigué de cette jolie pièce, si pimpante et
si gaie, si réussie de tous points, musique et livret, et si gentiment
jouée.
Le Théâtre-d'Application s'inscrit lui aussi contre cette grève. Il joue
une chinoiserie en vers de M. Louis Artus: _Clématite_: une comédie en
prose de M. Guy-Dopartz, la _Butte_, et un acte en vers de Mme de Bovet:
l'acte a pour titre: _Bien gardée_. La pièce est ingénieuse, elle a le
bon ton, l'élégance du dix-huitième siècle dans lequel le sujet se
développe entre Lisette, le marquis, le chevalier et le vicomte; quant
aux vers que débitent ces personnages poudrés, musqués, il est alerte et
pimpant, cousin germain de cette fine prose bien connue des lecteurs de
l'_Illustration_.