Dans une réunion où je me trouvais dernièrement, l'entretien était venu
à tomber sur cette question: «A qui, d'un homme ou d'une femme, vaut-il
mieux confier un secret?» Entre autres réponses, quelqu'un a fait
celle-ci:--«A personne, parce qu'un secret qu'on a confié n'est plus un
secret.» Autant avouer tout de suite que ce quelqu'un c'était moi. Pour
que l'aveu soit complet, je dois ajouter qu'on s'est écrié en choeur que
c'était un mot, mais non pas une raison, et que je n'avais pas le sens
commun. J'en ai été toute décontenancée; aussi est-ce seulement en
descendant l'escalier que j'ai trouvé ce qu'il y avait à répondre. Cette
mésaventure arrive quelquefois: on appelle cela «l'esprit du palier».
Pour que ce ne soit pas perdu, je prends la liberté de l'écrire,
espérant que ce sera lu par quelques-uns de mes interlocuteurs trop
facilement triomphants.
D'abord, qu'est-ce que cette rage qui tient tant de gens--les femmes en
particulier--de conter au tiers et au quart leurs affaires intimes? Sous
le sceau du secret, bien entendu. Mais les personnes affligées de la
manie confidentielle livrent habituellement leur prétendu secret à vingt
autres. Dans le nombre il ne peut manquer de s'en trouver une pour le
trahir, ne fût-ce que par étourderie. Dès lors le pauvre secret, devenu
celui de Polichinelle, fait le tour de Paris, terre d'élection où
fleurit et fructifie le potin, et il arrive qu'au bout d'un certain
temps le premier informé l'apprend de n'importe qui.--«Mais d'où
sortez-vous donc? lui dit-on ironiquement. Tout le monde le sait.» Et
invariablement l'imprudent qui a semé son secret aux quatre vents s'en
prend à celui précisément de ses confidents qui a su se taire. C'est,
avec la réputation de tomber de la lune, tout le prix que celui-ci
empoche pour sa discrétion.
Mais, ô bavards inconsidérés, vous êtes-vous jamais demandé à quoi cela
pouvait bien vous servir, de raconter aux gens vos petites affaires?
Vous prétendez ne vous adresse? qu'à vos amis?... Que voilà un mot dont
on abuse! Dès qu'on ne l'emploie pas au singulier, on en dénature le
sens. L'amitié a plus de rapports qu'on ne croit avec l'amour et ne
saurait se disperser sur plusieurs objets à la fois. Fort peu de
personnes d'ailleurs, même des plus aimables, peuvent se flatter de
posséder vraiment l'ami unique. On se l'imagine un moment, quand on est
de complexion romanesque, et puis un beau jour ça craque, tout comme
l'amour. Des philosophes affirment qu'entre femmes l'amitié est
impossible. D'autres soutiennent que d'un sexe à l'autre elle l'est plus
encore, par la faute d'un élément étranger qui la panache fatalement et
la transforme en un sentiment hybride, dit par d'ingénieux néologistes
«amouritié», lequel aussi finit d'habitude par se décartonner
complètement. Quant à Castor et Pollux, c'est de la mythologie. Et qui
sait si, quelque jour, des documents inédits ne démontreront pas que ces
deux demi-dieux de l'amitié se sont brouillés au couteau à propos d'une
femme? Même à l'âge d'or ces choses se passaient, soyez-en sûrs. Depuis
Ève inclusivement, n'est-ce pas par les femmes que tous les malheurs
arrivent? Et là où se trouve une poule, a-t-on jamais vu deux coqs vivre
en bonne intelligence?
Quoi qu'il en soit, en notre âge de fer «l'âme-soeur» ressort
exclusivement du domaine de la poésie; même en amour, elle est aussi
rare, pour ne pas dire aussi introuvable, que le trèfle à quatre
feuilles.
Quant à avoir des amis, au pluriel, qu'est-ce que cela veut dire?
Considérez la foule des gens que vous connaissez peu ou prou, que vous
frôlez dans la vie, que vous «brossez» au passage, comme disent les
Anglais. D'abord il faut en extraire vos ennemis. De vrais ennemis,
c'est plus flatteur à avoir que de vrais amis--l'inimitié ayant sa
source dans l'envie et la jalousie, rien ne serait aussi humiliant que
de n'en pas susciter autour de soi. Et puis, sans le vouloir, on
contrarie bien des gens, qui ont le tort de vous en garder rancune:
rivalités passionnelles, conflits d'intérêts, froissements de vanité ou
de coquetterie. Mais les pires ennemis sont encore ceux à qui on n'a
jamais rien fait.--«Pourquoi baves-tu sur moi? demande le ver luisant au
crapaud.--Parce que tu brilles! répond celui-ci». La raison est
excellente. Aussi, quoi qu'on fasse ou qu'on ne fasse pas, on a toujours
des ennemis. Il faudrait être bien déshérité de la nature pour ne pas
être le ver luisant de quelque crapaud.
Plus nombreux que les ennemis sont les gens simplement malveillants, et
infiniment plus dangereux, parce qu'on ne s'en méfie pas. Le hasard ou
la nécessité vous mettent en commerce sans qu'il y ait sympathie, et ils
en profitent pour prendre barre sur vous. Ayant accès dans votre maison,
ils y recherchent curieusement le squelette caché au fond de l'armoire
la plus secrète, ils soulèvent le couvercle de votre marmite pour voir
ce qu'il y a dedans, ils inventent ce qu'ils ne devinent pas; bref, ils
font au public les honneurs de votre personne dans un sens généralement
aussi saugrenu que désobligeant. Témoin cette charmante femme qui, après
avoir raconté cent horreurs d'une «amie», ajoute, afin de donner plus de
créance à ses propos;--«Je suis bien placée pour savoir cela: nous
sommes très liées, et je la vois tous les jours.»
Le reste, c'est un flot d'indifférents vaguement amicaux, plus ou moins
intimes selon le hasard des circonstances, des milieux, des intérêts, le
rapprochement de convenances, d'alliances, de goûts, d'habitudes,
d'occupations ou de plaisirs. On peut se trouver en termes de
familiarité étroite sans aucune intimité d'âme--quelque chose comme les
rapports fraternels de caractère banal--tandis qu'au contraire on se
livre parfois au premier contact à des gens qu'on ne reverra plus.
Ceux-ci pourraient peut-être devenir des amis, ceux-là ne sont jamais
que des familiers.
Familiers ou amis, d'ailleurs, qu'importe? Alors qu'on voit tant de bons
fils et de filles convenablement affectionnées se consoler si vite de la
mort de leurs parents, quand il n'y avait entre eux que les liens du
sang et de l'habitude, sans ce que les théologiens appellent dilection
particulière, quelle place pensez-vous tenir dans la vie de ces
indifférents bienveillants, mais occupés, qui ont leurs affaires, leurs
soucis, leurs chagrins, leurs plaisirs, leurs amours? Si en sortant de
chez eux vous êtes écrasé par un omnibus, ils s'écrieront avec
attendrissement:--«Pauvre Un-Tel!», peut-être bien en ajoutant:--«On est
si imprudent quand on traverse!...» S'ils n'ont rien à faire de plus
pressant ou de plus intéressant, ils iront à votre enterrement--et le
soir au bal. Et lorsqu'ils recevront une convocation au service de bout
de l'an, ils diront avec humeur:--«Est-ce qu'on va nous déranger comme
ça tout le temps qu'il sera mort!» Quoi de plus naturel, quand on y
songe? Faudrait-il donc qu'ils en mourussent eux-mêmes?
Peu importe, au surplus, car c'est de notre vivant qu'il nous est utile
ou agréable d'avoir des amis, ou de prétendus tels. Ils nous rendent
quelques petits services, en tant que cela ne les gêne pas trop. Quand
notre cuisinière est malade, nous allons leur demander à dîner, et à
déjeuner si nous avons affaire le matin dans leur quartier. La pluie
nous surprend-elle à leur porte, nous entrons leur emprunter un
parapluie, ou cent sous au cas où nous aurions oublié notre
porte-monnaie. Au besoin ils nous prêtent le livre nouveau, une
partition qui nous manque. Lorsqu'il leur arrive une loge, ils nous
invitent par un petit bleu à venir les rejoindre--c'est si ennuyeux
d'être au théâtre seul ou en famille! A charge de revanche d'ailleurs,
et c'est ce petit échange de politesses qui--non pas entretient
l'amitié, comme on dit couramment, mais qui la constitue.
Et puis il faut bien avoir quelqu'un à qui parler de temps en temps.
L'homme est fait pour vivre en troupe comme les canards sauvages. Et
parce qu'on est assez familier avec certaines personnes pour entrer chez
elles à n'importe quelle heure, pour y allumer une cigarette ou y
rajuster sa coiffure, pour y mettre ses coudes sur la table au dessert
et pour y dire tout ce qui vous passe par la tête, on s'imagine qu'on
est comme les deux doigts de la main. Douce illusion qui nous aide à
vivre. Mais c'est justement parce que nous ne pouvons nous passer de
cette illusion bienfaisante, que nous nous garderions bien de demander à
ces aimables gens le plus mince sacrifice, voire une légère peine qui ne
coûterait rien à leurs intérêts, à leurs affections, à leurs commodités.
Nous savons trop ce qui nous attendrait et nous préférons les tenir pour
nos amis sans les mettre à l'épreuve. C'est comme le «à la disposicion
de usted» des Espagnols. Imaginez la tête du plus courtois des hidalgos
si, prenant au pied de la lettre cette formule engageante, vous vous
installiez dans ses meubles, ou vous faisiez main basse sur sa bourse,
son cheval, sa femme ou son argenterie.
Eh bien! alors, pourquoi aller jeter nos confidences dans ces oreilles
distraites?
Vous savez, dans le monde, le fameux dialogue: _Avec le plus vif
empressement_:--«Monsieur votre père est en bonne santé?--Mais non,
justement, il me donne beaucoup de souci... il souffre tellement de ses
névralgies!--_D'un air pénétré_: Allons! tant mieux, tant mieux!» Ne
riez pas, on vous l'a faite souvent, et vous l'avez faite aussi aux
autres, sans vous en apercevoir. Et encore cette formule saugrenue: A un
mari que n'accompagne point sa femme:--«Mme X... est souffrante? _(avec
toutes les marques de la plus profonde inquiétude)_ Rien de grave au
moins?--
«C'est à croire, puisque je suis au bal», pourrait répondre le mari.
Mais à quoi bon? On a parlé sans même savoir ce qu'on disait; on
n'écoute pas une réponse d'ailleurs tout aussi machinale, et la
politesse est faite. Eh bien! quand vous vous épanchez dans le sein d'un
ami, c'est à peu près comme cela qu'il est à votre affaire. Ou si, par
aventure, quelque personne marque un intérêt sincère à ce qui vous
touche, il y a fort à parier que c'est parce qu'elle en tirera matière à
des ragots plus ou moins malfaisants. Les autres n'en prennent pas souci
et vous écoutent comme on entend tomber la pluie, ou comme on feint de
prêter l'oreille au morceau de piano joué par la demoiselle de la
maison.
Pour en revenir à ce qui faisait l'objet de la querelle, en matière de
secret le plus sûr est de le garder pour soi, crainte qu'il se perde. Si
vous ne pouvez pas tenir votre langue sur vos propres affaires, comment
raisonnablement espérer que les autres seront plus discrets que
vous-même? Et quant aux confidences, alors que tous les pauvres mortels
sont accablés de soucis personnels, quelle naïveté de croire qu'ils vont
encore s'encombrer des vôtres par-dessus le marché. Ainsi, votre notaire
a levé le pied. Si l'ami à qui vous contez cette mésaventure vient de
régler de grasses différences chez son agent de change, pensez-vous
qu'il va s'apitoyer sur votre sort? Au contraire, cela le réjouira de
n'être pas seul dans le pétrin. Que si tout au rebours il a justement
fait un héritage, il se réjouira également de se sentir à sec pendant
que vous barbotez. Il ne faut pas lui en vouloir, vous en feriez autant
à sa place. Quand il vous plaindrait, d'ailleurs, ses larmes de
crocodile vous rendraient-elles vos fonds, et vous donnera-t-il
seulement trente centimes pour prendre l'omnibus? En matière
sentimentale les confidences sont non moins oiseuses, et, qui plus est,
déplacées. Quelle satisfaction peut éprouver une femme à déverser le
secret de ses infortunes conjugales et autres dans le sein d'une amie
qui file le parfait amour? Quant à chanter son bonheur aux oreilles de
ceux dont le coeur se trouve précisément en mauvais point, c'est une
indiscrétion qui frise l'insolence. Non, je ne vois guère de choses
qu'on doive confier secrètement que celles à qui l'on veut faire un sort
sans avoir l'air d'y toucher. Et dans ce cas, il est bien évident que ce
n'est pas la vérité que vous devez dire, mais ce que vous désirez qu'on
croie, en vertu du principe qu'il vaut mieux faire envie que pitié. Pour
n'être pas de Confucius, elle n'en est pas moins fort sage, cette maxime
d'un mauvais plaisant: «S'il vous arrive quelque chose d'agréable,
dites-le à vos ennemis, parce que cela leur fera de la peine, et si
c'est quelque chose de désagréable, ne le dites pas à vos amis, parce
que cela leur ferait plaisir.»
Marie Anne de Bovet.