TRADUIT DE L'ITALIEN DE PULCI.

AVERTISSEMENT

DU TRADUCTEUR.

Le lecteur peut-être s'étonnera que nous ayons _traduit_ une

_traduction_, d'autant plus que nous-même, dans les _Heures de loisir_,

avons omis toutes les traductions, paraphrases ou imitations; mais il y

a une grande différence entre les faibles essais de la jeunesse de notre

poète, et une traduction que fit Lord Byron dans toute la force de son

talent. Lord Byron a, en général, rendu Pulci avec une fidélité dont on

aurait été tenté de croire incapable un génie aussi vif et aussi

indépendant que le sien. On ne peut dire de lui _traduttore, traditore_:

quand il n'est pas fidèle (et cela est rare), il embellit.

AVERTISSEMENT

DE LORD BYRON.

Le _Morgante Maggiore_, dont je publie le premier chant traduit en

anglais, partage, avec l'_Orlando innamorato_, l'honneur d'avoir formé

et inspiré le style et la fable de l'Arioste. Les grands défauts du

Boïardo furent sa manière trop sérieuse de traiter les récits de

chevalerie, et son âpre style. L'Arioste, en continuant l'histoire de

l'_Orlando_, a évité le premier défaut par un judicieux emploi de

l'esprit de saillie du Pulci; et Berni a fait disparaître le second, en

retouchant le poème du Boïardo. Pulci peut être considéré comme

précurseur et modèle unique de Berni, comme il l'a été en partie à

l'égard de l'Arioste, quelque inférieur qu'il soit, néanmoins, à ses

deux imitateurs. Il n'en est pas moins le fondateur d'un nouveau genre

de poésie récemment éclos en Angleterre: je veux parler de la poésie de

l'ingénieux Whistlecraft. Les poèmes sérieux sur Roncevaux en même

style, et plus particulièrement celui de M. Mérivale; vrai chef-d'œuvre

du genre, doivent être rapportés à la même source. Il n'a pas encore été

entièrement décidé si Pulci eut ou n'eut pas l'intention de ridiculiser

la religion, qui est un de ses thèmes favoris. Il me semble qu'une telle

intention eût été non moins périlleuse pour le poète que pour le prêtre,

en égard surtout au siècle et au pays. D'ailleurs, la publication du

poème a toujours été permise; il a été admis au nombre des classiques

italiens: ce qui prouve qu'il n'a jamais été et qu'il n'est pas non plus

maintenant interprété en mauvaise part. Que l'auteur ait eu l'intention

de tourner en dérision la vie monastique, et qu'il ait laissé son

imagination se jouer de la niaise simplicité de son géant converti, cela

paraît assez évident. Mais, certes, il serait aussi injuste de l'accuser

d'irréligion là-dessus, que de dénoncer Fielding pour son ministre

_Adams, Barnabas, Thwackun, Supple_, et _the Ordinary_ dans _Jonathan

Wild_,--ou Walter-Scott, pour l'heureux parti qu'il a tiré de ses

covenantaires, dans les _Tales of my Landlord_.

Dans la traduction suivante, j'ai usé de la liberté de l'original envers

les noms propres: de même que Pulci dit _Gan_, _Ganellon_ ou

_Ganellone_; _Carlo_, _Carlomagno_ ou _Carlomano_; _Rondel_ ou

_Rondello_, etc., selon que telle ou telle forme se trouve à sa

convenance: ainsi en use le traducteur. Sous d'autres rapports, la

version est fidèle, ou du moins le traducteur a fait de son mieux pour

combiner l'interprétation d'une langue étrangère avec la difficile tâche

de la réduire au même mode de versification dans sa langue. Le lecteur

est prié de se souvenir que le style vieilli de Pulci, malgré sa pureté,

n'est pas d'une intelligence aisée, pour la plupart des Italiens

eux-mêmes, en raison de l'emploi fréquent des proverbes toscans; et il

en sera peut-être plus indulgent à l'égard de l'essai que je lui offre.

Jusqu'à quel point le traducteur a-t-il réussi? Continuera-t-il ou non

son ouvrage? Ce sont questions que le public décidera. Ce qui m'a engagé

en partie à faire cette expérience, c'est mon amour, mon étude partiale

de la langue italienne, dont il est si aisé d'acquérir une légère

teinture, et si difficile, pour ne pas dire impossible, à un étranger

d'obtenir une connaissance complète et approfondie. La langue italienne

est comme une beauté capricieuse, qui accorde ses sourires à tous les

cavaliers, ses faveurs à un petit nombre d'élus, et quelquefois

récompense le moins ceux qui l'ont courtisée le plus long-tems. Le

traducteur désirait aussi présenter sous un vêtement anglais une partie

au moins d'un poème qui n'a jamais encore été transporté dans une langue

du Nord, d'autant plus que ce poème a été le modèle original des plus

célèbres ouvrages produits en deçà des Alpes, ainsi que de ces poétiques

essais récemment tentés en Angleterre, desquels j'ai déjà fait mention.

Chant Premier.

1. Au commencement était le verbe immédiatement après Dieu; Dieu était

le verbe, le verbe n'était rien moins que Dieu. Il était au commencement

des choses, selon ma manière de voir, et rien ne put se faire sans lui.

Ainsi; ô Seigneur plein de justice! du haut de ton céleste séjour,

envoie-moi, dans ta bienveillante sagesse, un ange, un ange seul, qui

soit mon compagnon et mon appui durant le cours de la fameuse, noble et

ancienne histoire que je m'en vais chanter.

2. Et toi, ô vierge, fille, mère, épouse de ce même Seigneur, qui te

donna les clefs du ciel, de l'enfer et de l'univers entier, dès ce jour

où ton ange Gabriel te dit: «Salut, Marie!» Ah! puisque tu ne refusas

jamais ta pitié à tes serviteurs, daigne, dans ta bonté, prodiguer à mes

vers les rimes coulantes, les fleurs d'un style aisé, et jusques à la

fin illumine mon esprit.

3. C'était dans la saison où la triste Philomèle pleure avec sa sœur,

qui se rappelle et déplore les antiques malheurs que toutes deux ont

soufferts, et où ses chants inspirent l'amour aux nymphes: à la main de

Phaéton, fils trop aimé, Phébus avait livré les rênes de son char, sans

cesser néanmoins cette fois d'en modérer le cours par ses ordres:

l'astre venait de poindre à l'horizon, et d'obliger Tithon à se gratter

le front;

4. Lorsque je préparai ma barque à obéir incontinent, comme elle le doit

toujours faire, à mon esprit, son vrai gouvernail, à porter prose ou

vers, et ce mien poème sur l'empereur Charles, que mainte plume, comme

bien pouvez le voir, a déjà célébré; mais ceux qui désirèrent répandre

sa gloire, à en juger par tout ce que j'ai lu de rimes ou de prose, ont

mal compris l'histoire de Charles--et l'ont écrite encore plus mal.

5. Léonard Arétin a déjà dit que si, comme Pepin, Charles avait eu un

historien d'une imagination vive et d'un zèle scrupuleux, aucun héros

n'aurait une place plus brillante dans les annales des siècles.

Politique infatigable dans le cabinet, et sur le champ d'honneur

invincible guerrier, ce prince a, pour l'église et pour la foi

chrétienne, fait certainement beaucoup plus qu'on ne dit ou qu'on ne

pense.

6. Vous pouvez encore voir, à San-Liberatore, l'abbaye élevée à sa

gloire, dans les Abruzzes, non loin de Manopello, à cause de la grande

bataille où, si l'on en croit la renommée, tombèrent--un roi payen et

son peuple félon, que Charles envoya aux enfers: et là gisent tant

d'ossemens, tant d'ossemens, qu'auprès d'eux la vallée de Josaphat

semblerait peu de chose, sinon rien.

7. Mais le monde, aveugle et ignorant, ne prise pas les vertus du héros

autant que je voudrais le voir. Toi, Florence, c'est par sa grande bonté

que tu t'élèves, que tu as et peux avoir, si tu veux bien l'avouer, les

coutumes les plus louables, et les grâces les plus vraies: tout ce que

tu as acquis depuis lors jusqu'à ce jour par ton chevaleresque courage,

par tes trésors ou par tes lances, tu en dois la source première au

noble sang de France.

8. Charles avait à sa cour douze paladins, dont le plus sage et le plus

fameux était Roland, que le traître Ganellon précipita dans la tombe à

Roncevaux. Ainsi le scélérat accomplit-il son noir dessein, pendant que

le cor retentissait si haut, et sonnait l'heure de cette douloureuse

rencontre, où le noble preux fit tout ce qu'un chevalier peut faire.

Dante, dans sa _Divine Comédie_, a donné à Roland et à Charles une place

dans le ciel parmi les bienheureux.

9. C'était le jour de Noël; Charles avait assemblé à Paris toute sa

cour; Roland, comme je viens de le dire, en était le chef; le preux

Danois[274], Astolphe y accoururent, ainsi qu'Ansuigi, pour passer le

tems en joyeuses fêtes, et en gais triomphes, et cela en l'honneur du

très-renommé saint Denis: vinrent aussi Angiolin de Bayonne, Olivier, et

le gracieux Berlinghieri.

[Note 274: Ogier le Danois.

(_N. du Tr._)]

10. Avolio, Arino, Othon de Normandie, le paladin Richard, le sage

Hamon, le vieux Salomon, Gaultier de Montlion, et Baudoin, fils du

farouche Ganellon, étaient là réunis, ce qui transportait d'une trop

vive allégresse le fils de Pépin:--quand ses chevaliers s'avancèrent, il

soupira de joie de les voir tous ensemble.

11. Mais la fortune, qui se tient aux aguets, prend toujours grand soin

d'élever une barrière contre nos desseins. Tandis que Charles se

reposait, Roland, de nom et de fait, gouvernait la cour, Charles, et

toutes choses. Le maudit Ganellon, crevant d'envie, eut un tel besoin

d'évaporer son dépit, qu'un jour il se mit à dire ouvertement au roi

Charlemagne: «Devons-nous donc toujours obéir à Roland?

12. «Mille fois j'ai été sur le point de le dire, Roland se conduit avec

trop de présomption: tous tant que nous sommes ici, comtes, rois,

marquis, nous reconnaissons ton autorité; Hamon, Othon, Ogier, Salomon,

nous tous, enfin, nous ne songeons qu'à t'honorer, et à t'obéir: mais

Roland a trop de crédit auprès du trône, c'est ce que nous ne pouvons

souffrir, et nous sommes entièrement résolus à ne plus nous laisser

régir par un tel jouvenceau.

13. «C'est à Aspremont même que tu commenças à lui faire entendre qu'il

était un brave chevalier, et qu'il avait, près de la fontaine, contribué

de beaucoup au gain de la journée. Mais je sais _qui_ aurait remporté ce

jour-là la victoire, si ce n'eût pas été le vaillant Gérard; oui, Aumont

eût été le vainqueur; c'est lui qui eut toujours l'œil sur l'étendard;

en vérité, et de bonne foi, c'est lui qui a mérité les lauriers, roi

Charlemagne.

14. «Et en Gascogne, s'il t'en souvient encore, lorsque les hordes

d'Espagne s'y précipitèrent, la cause de la chrétienté eût souffert un

honteux échec, si la vaillance d'Aumont n'eût repoussé les ennemis. Ce

qu'il y a de mieux à faire, c'est de dire la vérité, quand il y a motif

pour cela: connais-la donc, ô empereur; sache que tout le monde se

plaint. Quant à moi, je repasserai les monts que j'ai franchis avec ma

suite de soixante-deux comtes.

15. «Il convient que ta grandeur dispense les grâces, de manière à

donner à chacun la part qui lui est due. Tous tes courtisans

s'affligent, les uns plus, les autres moins. Crois-tu peut-être que ce

damoiseau soit un Mars en fait de bravoure?» Roland entendit en partie

ces discours, un jour qu'il se trouvait par hasard assis à l'écart près

du lieu de l'entretien. Il lui déplut que Ganellon tînt un pareil

langage, mais plus encore que Charles y ajoutât foi.

16. Il voulut percer de son épée Ganellon, mais Olivier se jeta entre

eux deux, et lui arracha des mains sa Durandal[275]; enfin l'on parvint

à séparer les deux ennemis. Roland n'était pas moins irrité contre

Charlemagne, et même peu s'en fallut qu'il ne le tuât sur-le-champ. Le

noble preux s'enfuit de Paris, sans aucun compagnon de voyage, le cœur

gros de soupirs, et la raison égarée par la colère et par la douleur.

[Note 275: Nom de l'épée de Roland.

(_N. du Tr._)]

17. A Ermelline, compagne du preux Danois, il prit Cortane[276], et puis

il prit Rondel[277], et pressa le coursier à travers la plaine jusques à

Brara. Dès qu'Aldabelle le vit arriver, elle étendit les bras pour

embrasser l'époux qu'elle revoit. Mais Roland, dont la cervelle était

troublée, pour réponse à l'épouse qui s'écriait: «Mon Roland, sois le

bienvenu!» leva son glaive pour la frapper à la tête.

[Note 276: Épée d'Ogier le Danois.

(_N. du Tr._)]

[Note 277: Coursier du même paladin.

(_N. du Tr._)]

18. Comme un homme qu'un délire furieux conseille, il s'imaginait dans

son impétueuse colère exercer sa vengeance sur Ganellon, ce qui parut

fort étrange à Aldabelle. Mais bientôt Roland se réveilla de son

illusion, et, à ce retour de sa raison, sa compagne ayant saisi la bride

de son cheval, il mit pied à terre, s'empressa de parler de tout ce qui

s'était passé, et puis se reposa quelques jours dans la maison

conjugale.

19. Puis, le cœur toujours plein de rage, il abandonna ses foyers;

errant à l'aventure, il s'en fut jusque dans les contrées payennes, et,

tandis qu'il se laissait emporter par son cheval le long de la route, il

ne pouvait bannir l'image du traître Ganellon, sans cesse attachée à ses

pas. Enfin, de courses en courses et d'erreurs en erreurs, après avoir

franchi un long espace, il trouva dans un désert solitaire une abbaye,

qui, parmi d'obscures vallées et de lointains pays, formait une limite

entre la terre des chrétiens et celle des payens.

20. L'abbé s'appelait Clermont, et était issu de la race d'Angrant. Une

énorme montagne étendait sa cime sombre au-dessus de l'abbaye, et

c'était de ce poste élevé, que certains géans sauvages, savoir, en

premier rang un nommé Passamont, puis deux autres, Alabastre et Morgant,

assaillaient la place à coups de fronde, et la mettaient chaque jour en

péril.

21. Les moines ne pouvaient plus franchir le seuil du couvent, ni

quitter leurs cellules pour aller chercher de l'eau ou du bois. Roland

frappa, mais nul ne voulut ouvrir, avant que le prieur ne l'eût enfin

trouvé bon. Une fois entré, le paladin dit qu'il avait été instruit à

adorer l'homme-Dieu qui naquit du sang sacré de Marie, et qu'il avait

reçu le baptême chrétien, puis il raconta comment il était arrivé

jusqu'à l'abbaye.

22. L'abbé lui dit alors: «Vous êtes le bienvenu; tout ce qui appartient

à mon couvent, nous vous l'offrons de grand cœur, puisque vous avez foi

comme nous au divin fils de la Vierge Marie; et, afin que vous n'alliez

pas attribuer à grossièreté le retard que nous avons mis à vous

recevoir, vous saurez, noble chevalier: pourquoi notre porte vous fut

quelque tems fermée, ainsi doit agir quiconque vit dans le soupçon du

danger.

23. «Quand nous vînmes pour la première fois habiter ces montagnes,

quelque sombres qu'elles soient comme bien le voyez, néanmoins elles

semblaient nous promettre un asile aussi sûr contre la crainte que

contre le blâme. Il suffisait de garantir notre paisible demeure contre

les brutes sauvages, trop farouches pour être apprivoisées: mais

maintenant, si nous voulons rester ici; il faut que nous nous gardions

des bêtes domestiques qui veillent et se tiennent aux aguets autour de

nous.

24. «En vérité, nous sommes forcés d'être toujours sur le qui vive:

dernièrement sont ici survenus trois géans cruels. Quel peuple ou quel

royaume nous a envoyé cette troupe ennemie? je ne le sais, mais elle est

d'une sauvage étoffe. Quand la force et la malice se joignent à un peu

de génie, vous savez que rien n'y résiste;--_nous_ ne sommes pas en

nombre suffisant. Nos oraisons sont tellement troublées, que je ne sais

plus quoi faire, à moins que la face des choses ne change.

25. «Nos antiques aïeux, qui vivaient dans le désert, étaient bien et

dûment traités pour leurs œuvres saintes et justes; ne croyez pas qu'ils

ne vécussent que de sauterelles, il est certain qu'une pluie de manne

leur tombait du ciel pour nourriture. Mais il nous faut ici monter la

garde dans nos murs, ou goûter les pierres qui pleuvent sur nous en

guise de pain; grêle rapide qui chaque jour nous vient du haut de cette

montagne, et que nous lance Passamont et Alabastre.

26. «Morgant, le troisième, est le plus farouche des trois; il déracine

pins, hêtres, peupliers et chênes, et les lance sur notre communauté

pour l'ensevelir sous la masse: tout ce que je puis faire ne sert qu'à

exciter davantage sa colère.» Tandis qu'ils parlaient devant le

cimetière, une pierre, partie de la fronde d'un des géans, faillit

écraser Rondel, et vint tomber à terre avec une telle force qu'elle

rebondit presque jusques au toit.

27. «Au nom de Dieu, chevalier, s'écria l'abbé, hâtez-vous d'entrer:

voici venir la pluie de manne.--Cher abbé, répliqua Roland, ce

gaillard-là ne veut pas que mon cheval paisse plus long-tems, il le

guérirait d'humeur rétive, si besoin en était; cette pierre me semble

avoir été lancée de bon cœur, et cela n'est pas mal visé.» Le révérend

père repartit. «Je ne vous trompe point; un jour, je crois, ils

lanceront la montagne.»

28. Roland recommanda qu'on prît soin de Rondel, et se mit aussi à

déjeuner. «Abbé, dit-il, j'ai besoin d'aller trouver le camarade qui a

lancé ce pavé contre mon bon cheval.» L'abbé reprit alors: «Ne

méprisez-pas mon avis, je vous parle comme à un frère chéri; baron, je

voudrais vous dissuader d'engager un pareil combat, car je suis sûr que

vous y perdrez la vie.

29. «Ce Passamont a en main trois dards,--plus frondes, massues, et

roches, devant lesquelles il faut céder; vous savez que les géans ont

des cœurs plus hardis que les nôtres, et cela par une trop juste raison.

Si vous êtes résolu de marcher au combat, méfiez-vous bien d'eux, car

ils sont barbares et robustes.» Roland reprit: «Je verrai cela, soyez-en

certain, et je vais, pour plus de sûreté, traverser à pied le désert.»

30. L'abbé traça sur le front de Roland un grand signe de croix. «Allez

donc, dit-il, avec la bénédiction de Dieu et la mienne.» Roland, après

qu'il eut gravi la montagne, se dirigea en droite ligne, suivant les

instructions de l'abbé, vers le séjour ordinaire de Passamont, qui, le

voyant ainsi tout seul, le regarda par devant et par derrière avec un

œil observateur, puis lui demanda s'il désirait devenir son serviteur.

31. Il lui promit un office propre à lui donner du bon tems. Mais Roland

repartit: «Sarrazin insensé! je viens te tuer, s'il plaît à Dieu, et non

pas me faire page, et, comme tel, grossir le cortége de tes serviteurs.

Vous avez trop souvent ravi la paix aux moines du Très-Haut: oui, vil

chien; la patience divine est poussée à bout». Le géant courut saisir

ses armes, furieux qu'il était de recevoir une réponse si injurieuse.

32. Revenu au lieu où Roland était resté sans s'écarter d'un seul pas,

il fit pirouetter sa corde, et lança une pierre avec une si terrible

force, qu'il donna un bel exemple de son adresse dans le maniement de la

fronde. La pierre tomba sur le casque de bonne trempe qui couvrait la

tête du comte Roland, et elle fit retentir à la fois la tête et le

casque, au point que le noble preux s'évanouit de douleur comme s'il fût

mort: il semblait même plus que mort, tant le coup l'avait étourdi.

33. Lors Passamont, qui le crut tué sans retour, se dit: «Je m'en vais,

maintenant qu'il est par terre, le dépouiller de ses armes; pourquoi me

suis-je battu contre un tel poltron?» Mais jamais le Christ n'abandonne

pour un long tems ses serviteurs, et surtout Roland; délaisser un tel

chevalier, ce serait presque un tort. Tandis que le géant s'apprête à le

désarmer, Roland a recouvré sa force et ses sens.

34. Il s'écria d'une voix forte: «Géant, où vas-tu? Tu as sans doute

pensé m'avoir mis au linceul, fuis d'un autre côté;--si tu n'as point

d'ailes, tu n'es pas assez preste pour échapper à ma vengeance,--chien

de renégat! Ce n'est que par un coup de trahison que tu m'as jeté sur le

carreau.» Le géant ne put retenir sa surprise, se détourna soudain,

arrêta ses pas, puis se baissa pour prendre une grosse pierre.

35. Roland avait en main la tranchante Cortane, fendre en deux la tête

du géant, voilà quel fut son dessein, et Cortane coupa ce crâne païen

comme doit faire un pur acier. Passamont tomba pour ne plus se relever;

mais, hautain et farouche jusque dans sa chute, il adressa dévotement à

Mahom ses prières impies. En entendant ces horribles et durs blasphêmes,

Roland remercia le Père céleste et le Verbe,--

36. Disant: «Oh quelle grâce tu m'as accordée! et je te dois, Seigneur,

une éternelle reconnaissance. Je sais que toi seul, du haut des cieux,

as pu me sauver la vie, lorsque le géant m'eut si bien étendu par terre.

Toutes choses sont, par toi, réglées dans une juste mesure; notre

pouvoir n'est rien sans ton secours. Je te prie de veiller sur moi,

jusqu'à ce que je revoie encore Charlemagne.»

37. Ayant ainsi parlé, il s'en fut, et trouva plus bas Alabastre

employant tout ce qu'il avait de forces à enlever d'une rive escarpée un

rocher ou deux. Lorsqu'il se fut approché de lui, il dit d'une voix

haute: «Comment penses-tu, glouton, lancer une telle pierre?» Dès

qu'Alabastre eut entendu retentir ces menaçantes paroles, il se saisit

soudain de sa fronde,

38. Et jeta un roc de si large dimension, que si l'énorme masse eût en

effet rempli sa mission, si Roland n'eût point paré le choc avec son

bouclier, certes il n'y aurait pas eu besoin de médecin. Le paladin

prit, à son tour, l'offensive, et fit à l'immense poitrine du géant une

blessure où il plongea son épée jusqu'à la garde. Le rustre tomba; mais,

quoique expirant, il ne renia pas Mahomet.

39. Morgant avait un palais à sa guise, un palais composé de branches,

de poutres et de terre; il s'étendait à son aise dans cette demeure, et

s'y renfermait dès le soir. Roland frappa,--puis refrappa encore pour

réveiller le géant. Celui-ci vint ouvrir la porte, comme un être en

démence, car un songe funeste avait troublé son sommeil.

40. Il s'était vu attaquer par un serpent terrible; il invoquait Mahom,

mais Mahom ne lui servait à rien, et ne lui donnait pas un instant de

secours; alors, adressant sa prière au divin Jésus, il était délivré de

toutes les craintes qui le torturaient. Il vînt donc à la porte avec

grand regret:--«Qui frappe ici? dit-il tout en grommelant,--Vous le

verrez bientôt, dit Roland.

41. «Je viens, envoyé par les malheureux moines, vous prêcher, ainsi

qu'à vos frères,--la pénitence; car la divine Providence condamne en

vous, comme dans les autres, les outrages faits à vos voisins. Ceci est

écrit là-haut;--votre propre malheur doit venger le malheur d'autrui; le

ciel même a porté cette sentence. Sachez donc qu'à cette heure j'ai

laissé plus froids que des pilastres votre Passamont et votre

Alabastre.»

42. Morgant lui dit: «O noble chevalier! au nom de votre Dieu, ne me

dites pas d'injures. Faites-moi le plaisir de m'apprendre votre nom; et

si vous êtes chrétien, dites-le moi, de grâce.» Roland répondit: «Par ma

foi, votre oreille entendra ce que vous désirez savoir: j'adore le

Christ, qui est le Dieu véritable; et, si vous le voulez, vous pourrez

l'adorer.»

43. Le Sarrazin répliqua d'une voix humble: «J'ai eu une étrange vision:

un serpent féroce m'assaillit; j'étais seul, et Mahom n'avait aucune

pitié de mon sort. Soudain, j'offris mes vœux à ton Dieu, au Dieu qui

expia vos péchés sur la croix; il me secourut à tems, et je fus sauf et

libre; aussi suis-je tout disposé à devenir chrétien.»

44. Roland repartit: «Baron juste et pieux, si cette bonne résolution

dévoue réellement votre cœur au vrai Dieu qui, seul, nous dispense un

immortel honneur, vous irez au céleste séjour; et, si vous voulez, nous

vivrons ensemble en amis, et je vous aimerai d'une amitié parfaite. Vos

idoles sont les œuvres du mensonge et de la fraude; le seul vrai Dieu

est le Dieu des chrétiens.

45. «Ce Dieu descendit dans le sein de sa mère Marie, vierge pure et

immaculée. Si vous reconnaissez le divin Rédempteur, sans qui ni le

soleil ni les étoiles ne peuvent briller, abjurez la foi fausse et

félone du maudit Mahom; reniez votre Dieu, et adorez le mien;--recevez,

avec zèle, le baptême, puisque vous vous repentez.» A quoi Morgant

répondit: «J'y consens avec plaisir.»

46. Roland courut l'embrasser, prodigua ses carresses à son nouveau

converti, et lui dit: «Ce me sera grande joie de vous mener à

l'abbaye.--Allons-y, reprit Morgant, j'ai à faire ma paix avec les

religieux.» Roland écoutait ces paroles avec un secret orgueil, et

disait: «Mon frère, vous êtes si dévot et si bon que vous demanderez

pardon à l'abbé, comme je désire que vous le fassiez.

47. «Puisque Dieu à daigné vous éclairer de sa lumière, et vous

admettre, dans sa miséricorde, au nombre de ses enfans, l'humilité doit

être votre première offrande.» Morgant lui dit alors: «De grâce, puisque

votre Dieu va devenir le mien, faites-moi connaître votre rang, et

apprenez-moi votre véritable nom; puis je suivrai vos ordres de point en

point.» Sur quoi l'autre lui dit qu'il était Roland.

48. «Oh! s'écria le géant, divin Jésus! reçois de ma reconnaissance

mille et mille bénédictions! J'ai entendu souvent parler de vous,

incomparable baron, durant le cours de mes diverses années; et, comme je

vous l'ai dit, je veux être à jamais votre vassal, tant votre bravoure

m'inspire d'admiration!» Ainsi causant, tous deux continuèrent à deviser

de mainte et mainte chose, et se mirent en route pour l'abbaye.

49. Et, chemin faisant, Roland parlait avec Morgant sur les deux géans

tués: «Consolez-vous de leur mort, je vous prie; et, puisque tel est le

bon plaisir de Dieu, pardonnez-moi. Ils avaient fait mille outrages aux

moines, et nos saintes écritures déclarent nettement--que le bien est

récompensé, et le mal puni, et le Seigneur n'a jamais manqué à cette

loi,

50. «Tant il aime à rendre justice à chacun. Il veut que ses jugemens

accablent quiconque a commis un péché, grand ou petit; mais il n'oublie

pas de rendre le bien pour le bien. S'il n'était pas juste,

pourrions-nous l'appeler saint, ce Dieu que je veux maintenant vous

faire adorer? Tous les hommes doivent prendre sa volonté pour règle

suprême de leurs désirs, et lui obéir, soudainement et de plein gré.

51. «Nos docteurs s'accordent tous en ce point, et parviennent tous à

cette même conclusion;--c'est que si les bienheureux esprits qui louent

le Seigneur dans le ciel, se laissaient entraîner à une compassion

coupable pour leurs parens précipités en enfer et voués à la

damnation,--soudain leur félicité serait réduite à néant: et en ceci le

Tout-Puissant pourrait paraître injuste.

52. «Ils ont mis dans le Christ leur plus ferme espérance, et tout ce

qu'il a trouvé bon de faire, leur semble légitime; et cela ne pouvait

pas être autrement, car Jésus ne peut faillir en aucun point. Si leurs

pères ou leurs mères subissent d'éternelles tortures, ils ne prennent

nul souci de leurs pères ni de leurs mères: ce qui plaît à Dieu ne peut

que les satisfaire.--Tels sont les devoirs observés par le chœur des

élus.

53.--Un mot suffit aux sages, dit Morgant, et vous verrez quel chagrin

je ressens du trépas de mes frères; et si j'approuve la volonté de Dieu,

suivant la stricte obéissance que vous me dites être pratiquée dans le

ciel.--Les morts sont morts,--ne songeons qu'à nous réjouir. Je vais

couper les mains aux deux cadavres, et les porter aux saints moines.

54. «Ainsi, chacun pourra s'assurer qu'ils sont bien morts, et qu'on ne

doit plus craindre de se promener seul dans ce désert; et l'on verra que

mon esprit a été illuminé par la grâce du Seigneur, qui a déchiré le

voile des ténèbres, et a fait paraître à mes yeux son brillant royaume.»

A ces mots, il coupa les mains de ses frères, et abandonna leurs troncs

mutilés aux bêtes féroces et aux oiseaux de proie.

55. Puis ils s'en furent tous deux à l'abbaye, où l'abbé attendait dans

la plus grande anxiété. Les moines, qui ne savaient pas encore le fait,

coururent en désordre et hors d'haleine vers leur supérieur, et lui

dirent en tremblant: «Veuillez nous dire si vous voulez voir ce géant

dehors ou dedans.» L'abbé, regardant Morgant à travers la porte, fut

trop effrayé au premier aspect pour consentir à ouvrir.

56. Roland, le voyant ainsi troublé, lui dit aussitôt: «Abbé,

réjouis-toi; ce géant croit en Jésus-Christ, et doit être compté au

nombre des chrétiens; il a renié son faux prophète Mahom.» Morgant

corrobora ce discours en exhibant les mains, preuve tout-à-fait claire

du sort des deux géans: sur quoi, l'abbé adressa au Seigneur un juste

remercîment, disant: «Tu m'as comblé de joie, ô mon Dieu!»

57. Il regarda Morgant, calcula les dimensions de ce nouveau-venu, après

les avoir mesurées de l'œil plutôt deux fois qu'une; puis il dit: «O

géant très-illustre! sachez que je ne m'étonnerai plus désormais que

vous déraciniez et lanciez les arbres comme vous l'avez fait naguère:

mes propres yeux m'instruisent de vos forces. Dorénavant vous vous

montrerez l'ami aussi sincère et aussi parfait du Christ, que vous en

fûtes autrefois l'ennemi.

58. «Un de nos apôtres jadis, nommé Saül, persécuta la foi du Christ. Un

jour enfin, enflammé par le souffle du Saint-Esprit: «Pourquoi me

persécutes-tu ainsi?» dit le Christ. Lors, il ouvrit les yeux sur son

péché, et s'en fut prêchant en tout lieu et à toute heure le Christ:

trompette de la foi, ses accens résonnent et retentissent par toute la

terre.

59. «Ainsi ferez-vous, mon cher Morgant: un seul pécheur qui se

repent,--telle est la parole de l'évangéliste,--occasionne plus de joie

dans les cieux qu'une liste de quatre-vingt-dix-neuf bienheureux. Vous

pouvez être sûr que, si tous vos vœux aspirent à Dieu avec un juste

zèle, vous goûterez dans l'éternité le bonheur des saints,--vous qui

naguères étiez condamné à la perdition et à l'enfer.»

60. Ainsi l'abbé rendit de grands honneurs à Morgant, et durant

plusieurs jours on ne songea qu'au repos. Un jour qu'ils se promenaient

tous trois, et couraient çà et là au gré de leur caprice, l'abbé ouvrit

une chambre où se trouvaient plusieurs armures, et entr'autres certains

arcs: Morgant eut la fantaisie d'en prendre un, quoiqu'il pensât n'en

faire jamais aucun usage.

61. Ce lieu, étant tout-à-fait dépourvu d'eau, Roland dit en bon et

digne frère: «Morgant, vous me feriez plaisir en ce moment, si vous

alliez quérir de l'eau.--Vous serez toujours obéi, reprit Morgant; et

dès que vous aurez commandé.» Là-dessus, il plaça sur son épaule une

grande cuve, et se mit en chemin vers une fontaine, où il avait coutume

de boire, et qui était située au pied de la montagne.

62. Arrivé à la fontaine, il entend un prodigieux fracas, qui soudain

s'étend dans la forêt: aussitôt il tire de son carquois une flèche,

bande son arc, et lève la tête. Voici venir une immense troupe de

pourceaux, qui marche avec un bruit pareil à celui de la tempête, et se

dirige précisément aux bords de la source: ainsi notre géant se trouve

environné de ces immondes animaux.

63. Morgant décocha à tout hasard une flèche qui frappa un porc à

l'oreille, et lui perça la tête d'outre en outre; l'animal, blessé à

mort, tomba en gambillant. Un autre enfant de la race cochonne, brûlant

de venger son frère, courut contre le géant avec une ardeur farouche, et

franchit la distance d'un pas si rapide, que Morgant n'eut pas le tems

de tirer l'arc.

64. Voyant le verrat près de lui, Morgant lui donna sur la tête un tel

coup de poing[278], qu'il lui fracassa le crâne, et l'étendit roide mort

à côté de l'autre. Témoins d'un pareil coup, les autres pourceaux

s'enfuirent par la vallée. Morgante se mit sur la nuque le baquet rempli

d'eau, sans en répandre une seule goutte, sans y imprimer la moindre

secousse.

[Note 278:

_He gave him such a_ punch _upon the head.

Gli dette in sulla testa un gran punzone_.

Il est étrange que Pulci ait mot à mot employé par avance la phrase

technique de mon vieux maître et ami, Jackson, qui a porté l'art à son

plus haut degré de perfection. _A punch on the head_ ou _a punch in the

head_, «un punzone in sulla testa.» Voilà l'exacte et fréquente locution

de nos meilleurs pugilistes, qui se doutent peu de parler le pur

toscan.]

65. Le tonneau sur une épaule, et les deux porcs sur l'autre, il marcha

à grands pas vers l'abbaye qui se trouvait encore assez loin, et dans sa

course il ne perdit pas une gouttelette d'eau. Roland, l'apercevant

sitôt reparaître avec les porcs tués et ce vase plein jusqu'au bord,

s'étonna de voir un mortel doué d'une si grande force;--ainsi fit

l'abbé; et pour recevoir le géant, la porte fut toute grande ouverte.

66. Les moines se réjouirent à la vue de cette eau bonne et fraîche,

mais encore davantage en apercevant le porc: tout animal est joyeux à

l'aspect de la pâture. Ils laissent dormir leurs bréviaires, et se

mettent à l'œuvre avec une telle gloutonnerie, manient la fourchette

avec un tel plaisir, que la chair du cochon n'a pas besoin d'être salée;

il n'y a pas de danger qu'elle devienne rance et se pourrisse; car on

laisse en arrière tous les jeûnes.

67. Ils mangèrent comme s'ils eussent voulu se crever, et jouèrent si

bien de la mâchoire, que les os qu'ils laissèrent semblaient avoir

trempé dans l'eau: vive douleur pour le chien et le chat, qui trouvaient

à peine de quoi ronger! L'abbé fit grand honneur à tout le monde: puis,

quelques jours après cette scène de bombance, il donna à Morgant un beau

cheval bien harnaché, qu'il avait long-tems gardé pour son propre usage:

68. Morgant mena le cheval dans une prairie, afin de le faire galopper,

et de le mettre à l'épreuve; il croyait peut-être que l'animal avait une

échine de fer, ou se croyait lui-même assez léger pour ne point casser

les œufs. Mais la bête, accablée de fatigue, tomba par terre et creva.

Tandis qu'elle gisait immobile et froide, Morgant s'écriait: «Allons,

lève-toi, rosse rétive!» et il continuait à la piquer de l'éperon.

69. Mais, enfin, il jugea convenable d'abandonner la selle, et dit: «Je

suis pourtant léger comme une plume, et il est crevé;--qu'en dites-vous,

comte Roland?» Celui-ci repartit: «Vous me semblez plutôt un grand mât

avec sa hune en guise de front:--laissez cet animal; la fortune veut que

nous cheminions ensemble, moi à cheval, mais vous, Morgant, à pied.» A

quoi le géant répondit: «Je le veux bien.

70. «Quand l'occasion s'offrira, vous verrez comme je déploierai mon

courage dans le combat.» Roland dit alors: «Je crois, en vérité, que

vous serez, s'il plaît à Dieu, un brave chevalier, et vous ne me verrez

pas non plus m'endormir. Ne vous inquiétez plus de votre

cheval;--toutefois, il vaudrait mieux le porter en quelque bois caché,

mais je ne sais ni le moyen ni la route.»

71. Le géant dit: «Eh bien, je le porterai moi-même, puisque le lâche

n'a pu me porter;--je rendrai, comme Dieu, le bien pour le mal; mais

donnez-moi un coup de main pour le mettre sur mon dos.» Roland répliqua:

«Si mon conseil a quelque poids, Morgant, n'entreprenez pas de soulever

ou d'emporter ce cheval mort; qui vous fera ce que vous lui avez fait.

72. «Prenez garde qu'il ne se venge, quoique mort, et d'une vengeance

irréparable, comme fit jadis le centaure Nessus; je ne sais si vous avez

lu ou entendu cette histoire, mais il vous fera crever, soyez-en

sûr.--Aidez-moi à me le mettre sur le dos, dit Morgant, et vous verrez

quel fardeau je peux supporter, mon bon Roland; je porterais, à la place

de ce palefroi, ce clocher avec toutes ses cloches.»

73. L'abbé reprit: «Le clocher est bien là, mais, quant aux cloches,

vous les avez brisées.» Morgant répondit: «Ils en portent la peine dans

les enfers, ceux qui gisent roides morts dans cette grotte;» et hissant

sur ses épaules le cheval qui l'avait fait tomber: «Eh bien, dit-il,

regardez, Roland, si la goutte m'est descendue dans les jambes,--et si

j'ai la force nécessaire.» Et, à ces mots, il fit deux gambades avec le

cheval sur le dos.

74. Morgant étant constitué comme une montagne, il n'y avait aucun

prodige à le voir faire cela. Mais Roland le blâmait dans le fond de son

ame; il craignait que ce géant, qui était maintenant de sa famille, ne

se fît quelque mal ou ne s'estropiât; il l'engagea encore une fois à

déposer son fardeau: «Mettez-le à bas, ne le portez pas dans le désert.»

Morgant répondit: «Oh! certes, je l'y porterai.»

75. Il le porta, en effet, et le jeta dans quelque recoin; puis il se

hâta de retourner à l'abbaye. Roland lui dit: «Pourquoi demeurer ici

plus long-tems? Morgant! ici, il n'y a rien à faire, en vérité.» Il prit

un jour l'abbé par la main, et lui dit, avec une extrême politesse,

qu'il avait résolu de quitter sa Révérence; mais que, pour accomplir

cette résolution, il lui demandait pardon et congé:

76. Que les honneurs dont on les comblait sans cesse excédaient

peut-être la mesure de leurs mérites. Puis il ajouta: «J'ai intention de

réparer, et le plus tôt possible, les jours perdus du tems passé: mon

inaction est susceptible de blâme. Je vous aurais, il y a déjà plusieurs

jours, demandé permission de partir, mon bon père, mais j'éprouvais une

confusion réelle; et je ne sais même encore comment vous dévoiler ma

pensée, tant je vous vois content de notre long séjour.

77. «Mais, dans mon cœur, j'emporte, partout où j'irai, le souvenir de

l'abbé, de l'abbaye et de ce lieu désert,--tant j'ai conçu d'amour pour

vous en si peu de tems! Puisse, du haut des cieux, vous rendre tout le

bien que vous m'avez fait, ce vrai Dieu, ce maître éternel et puissant,

dont le royaume est ouvert pour vous à la fin du monde! Pour le moment,

nous attendons votre bénédiction, et nous nous recommandons vivement à

vos prières.»

78. Quand l'abbé entendit le comte Roland, il fut tout attendri jusqu'au

fond de son cœur, tant chaque parole allumait en son sein une douce

ferveur. «Chevalier, dit-il, si j'ai paru ne pas accorder à votre mérite

autant de bienveillance et de courtoisie qu'il convient d'en montrer à

un si noble sang (car je sais que j'ai trop peu fait en cette

occurrence), n'accusez que notre ignorance et la pauvreté du lieu.

79. «Nous ne pouvons, en vérité, que vous prodiguer les messes; les

sermons, les bénédictions et les _Pater noster_; soupers chauds, bons

dîners, se trouvent mieux ailleurs que dans les cloîtres. Mais mon cœur

est épris d'un tel amour pour vous, à cause des mille et mille vertus

que vous nourrissez en votre ame, que je serai partout où vous irez, et

que d'autre part, néanmoins, vous resterez avec moi.

80. «Ceci renferme une apparente contradiction; mais je sais que vous

êtes sage, que vous entendez et goûtez mes paroles, que vous me

comprenez avec une entière conviction. Pour vos justes et pieux

exploits, puissiez-vous recevoir les hautes récompenses et la

bénédiction du Seigneur, qui vous a envoyé dans ce désert! C'est à sa

grande miséricorde que nous devons notre liberté; nous en rendons grâces

à lui et à vous.

81. Vous avez sauvé tout à la fois notre vie et notre ame; ces géans

nous inspiraient une telle épouvante, que nous avions perdu les voies

qui pouvaient guider heureusement nos pas jusques à Jésus et à l'armée

céleste. Votre départ fait naître ici une telle douleur, que nous

restons tous inconsolables. Mais vous ne pouvez perdre les mois et les

années dans l'oisiveté, et vous n'êtes pas né pour revêtir notre modeste

costume,

82. «Mais pour porter les armes et manier la lance; et en vérité, on

peut, sous les armes, faire œuvres aussi méritoires que sous ce

capuchon; en preuve de quoi je vous invite à lire l'Écriture. Quant à ce

géant, son ame peut gagner le ciel, grâce à votre miséricorde: qu'-il

aille donc en paix! Je ne cherche pas à découvrir votre état et votre

nom; mais, si l'on m'interroge, je dirai, pour réponse, qu'un ange est

descendu, ici, du haut des cieux.

83. «Si vous avez besoin d'armures ou de quelque autre chose, venez,

examinez notre garde-robe, et prenez-y ce que vous voudrez; choisissez

de quoi couvrir la nudité de ce géant.» Roland répondit: «Si il y avait

quelque armure qui pût servir à l'usage de mon compagnon, avant de nous

mettre en voyage, j'accepterais le présent avec plaisir.» L'abbé reprit

alors: «Venez voir.»

84. Ils entrèrent dans une chambre dont la muraille était couverte de

vieilles armures comme d'un vernis, et l'abbé leur dit: «Je vous donne

tout cela.» Morgant secoua, une à une, ces armures poudreuses qui se

trouvèrent toutes trop petites, hormis une seule cuirasse, dont les

mailles n'avaient pas non plus échappé à la rouille. Il l'essaya, et ce

fut merveille de voir avec quelle exactitude elle s'ajustait à sa

taille, comme aucune peut-être n'avait jamais fait.

85. C'avait été la cuirasse d'un géant démesuré, qui, plusieurs années

auparavant, était tombé devant l'abbaye, sous les coups du grand Milon

d'Angrant. L'histoire était parfaitement figurée sur le mur; on avait

peint les derniers momens du cruel ennemi qui, long-tems avait fait à

l'abbaye, une guerre implacable; le combat était dessiné, et Milon était

là qui renversait son adversaire.

86. Voyant cette histoire, le comte Roland dit en son cœur: «O Dieu! qui

sais tout! comment Milon vint-il ici pour donner la mort au géant?» Puis

il lut, en pleurant, certaines lettres; il ne pouvait s'empêcher de

mouiller de larmes son visage,--comme je vous l'expliquerai dans la

suivante histoire.--De mal toujours vous garde le glorieux roi du ciel!

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 04 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 244 / 250 题