1. Mon ame est sombre.--Oh! hâte-toi de saisir cette harpe que je puis
encore entendre sans déplaisir; fais-en jaillir sous tes doigts rapides
ces sons délicieux auxquels je prête une oreille attendrie. S'il y a
encore dans mon cœur quelque douce espérance, ces accords la ranimeront:
si dans mes yeux roule encore une larme, elle s'échappera et cessera de
brûler mon cerveau[171].
[Note 171: Les poètes anglais parlent souvent du cerveau (_brain_) comme
organe des facultés intellectuelles et morales: ce qui est conforme à la
vérité. Nous autres Français, nous préférons _mon cœur souffre_,
_gémit_, etc., _mon sein_, etc; expressions dues aux fausses théories
des anciens, et même de quelques modernes, qui placèrent le siége de
l'intelligence et des passions dans le cœur ou autres viscères.
Cependant, à y bien réfléchir, il est aussi faux et ridicule de dire:
«_Mon cœur vous aime_,» que de dire avec Homère: «_Mon diaphragme vous
aime_ (φρὴν ou φρένες).» Nous avons donc toujours traduit _brain_ par
_cerveau_, et non point par _tête_, _cœur_, _front_ ou _sein_, comme
fait M.A.P. Nous désirons, autant qu'il est en notre minime pouvoir,
naturaliser en France une locution juste.
(_N. du Tr._)]
2. Mais choisis une mélodie sévère et grave, et ne débute point sur le
ton de la joie. Je te le dis, ménestrel, il faut que je pleure: sinon,
mon cœur succombera au fardeau qui l'accable, car il s'est nourri de
chagrins, et a long-tems souffert dans un silence sans sommeil:
aujourd'hui il est condamné à connaître un pire destin,--à se briser--ou
à céder au charme de l'harmonie.