1. Si quelquefois dans les demeures des hommes ton image peut s'évanouir
en mon sein, l'heure de la solitude m'offre de nouveau les traits
enchanteurs de ton ombre: cette heure triste et silencieuse peut ainsi
me rendre encore beaucoup de ce que je trouvais en toi, et la douleur
sans témoin peut alors exhaler la plainte qu'elle n'osait exprimer aux
yeux du monde.
2. Oh! pardonne si dans la foule je dissipe parfois une pensée qui t'est
due, et si, tout en me condamnant moi-même, je souris et parais infidèle
à ta mémoire! Ne crois pas que cette mémoire me soit moins chère, parce
qu'alors je ne semble pas affligé; ah! je ne voudrais pas que les cœurs
frivoles entendissent un soupir que j'adresse tout entier à _toi_.
3. Si je ne laisse point passer le verre sans le vider, ce n'est pas que
je boive pour bannir le chagrin; il faut qu'elle contienne un breuvage
de mort, la coupe qui sera le Léthé du désespoir! Si l'oubli pouvait
délivrer mon ame des visions qui la troublent, je briserais contre
terre, quelque douce que fût la liqueur, le vase où se noierait une
seule des pensées que je garde de toi.
4. Si tu disparaissais de ma mémoire, où mon cœur vide se tournerait-il?
Qui donc resterait après moi pour honorer ton urne abandonnée? Non,
non,--ma douleur s'enorgueillit de remplir ce dernier et si doux devoir;
tout le monde peut t'oublier, mais moi, je dois me souvenir toujours.
5. Car, je le sais, tels auraient été les regrets de ton sensible cœur
pour le mortel qui maintenant quittera sans être pleuré ce théâtre
d'ici-bas, où il n'intéressait que toi. Oh! je sens trop que c'était
_là_ une félicité qui n'était pas faite pour moi; tu ressemblais trop à
un rêve du ciel pour que tout amour terrestre ne fût pas indigne de toi.