14 mars 1812.

1. Si quelquefois dans les demeures des hommes ton image peut s'évanouir

en mon sein, l'heure de la solitude m'offre de nouveau les traits

enchanteurs de ton ombre: cette heure triste et silencieuse peut ainsi

me rendre encore beaucoup de ce que je trouvais en toi, et la douleur

sans témoin peut alors exhaler la plainte qu'elle n'osait exprimer aux

yeux du monde.

2. Oh! pardonne si dans la foule je dissipe parfois une pensée qui t'est

due, et si, tout en me condamnant moi-même, je souris et parais infidèle

à ta mémoire! Ne crois pas que cette mémoire me soit moins chère, parce

qu'alors je ne semble pas affligé; ah! je ne voudrais pas que les cœurs

frivoles entendissent un soupir que j'adresse tout entier à _toi_.

3. Si je ne laisse point passer le verre sans le vider, ce n'est pas que

je boive pour bannir le chagrin; il faut qu'elle contienne un breuvage

de mort, la coupe qui sera le Léthé du désespoir! Si l'oubli pouvait

délivrer mon ame des visions qui la troublent, je briserais contre

terre, quelque douce que fût la liqueur, le vase où se noierait une

seule des pensées que je garde de toi.

4. Si tu disparaissais de ma mémoire, où mon cœur vide se tournerait-il?

Qui donc resterait après moi pour honorer ton urne abandonnée? Non,

non,--ma douleur s'enorgueillit de remplir ce dernier et si doux devoir;

tout le monde peut t'oublier, mais moi, je dois me souvenir toujours.

5. Car, je le sais, tels auraient été les regrets de ton sensible cœur

pour le mortel qui maintenant quittera sans être pleuré ce théâtre

d'ici-bas, où il n'intéressait que toi. Oh! je sens trop que c'était

_là_ une félicité qui n'était pas faite pour moi; tu ressemblais trop à

un rêve du ciel pour que tout amour terrestre ne fût pas indigne de toi.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 04 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 128 / 250 题