A THYRZA.

1. Sans pierre qui marque la place de ta cendre, et dise ce que la

vérité elle-même aurait dit, ce que tout le monde, hors un seul homme, a

déjà peut-être oublié; hélas! pourquoi gis-tu dans la tombe? Séparé par

tant de rivages, par tant de mers, je t'ai toujours aimée,--mais en

vain! Le passé,--l'avenir a fui pour toi, en nous condamnant à ne nous

revoir jamais,--non!--jamais! Si du moins--un mot, un regard m'eût dit

tendrement: «Je te quitte en t'aimant,» mon cœur eût appris à pleurer,

avec de plus faibles sanglots, le coup qui enleva l'ame de ton corps; et

puisque la mort préparait un dard léger pour te frapper soudain et sans

douleurs, ne soupiras-tu pas après celui que tu ne verras plus, qui

garde et garda encore ton image dans son sein? Oh! qui aurait veillé,

comme lui, sur toi? ou, comme lui, observé avec désespoir ton œil se

glacer à cette heure redoutée qui précède la mort, alors que la douleur

muette craint de pousser un soupir, jusqu'à ce que tout soit fini? Mais

dès que tu aurais cessé d'avoir affaire aux misères humaines, mon cœur

déchiré n'aurait plus retenu les torrens qui auraient ruisselé de mes

yeux avec autant d'abondance qu'aujourd'hui. Ah! comment ne fondrais-je

pas en pleurs à la vue de ces tours, maintenant désertes pour moi, ou,

avant de te quitter pour quelque tems, nous avons souvent confondu nos

douces larmes! Dirai-je tout notre bonheur? Ces regards que personne ne

voyait, les sourires que personne ne pouvait comprendre, la pensée à

voix basse exhalée de deux cœurs étroitement unis, l'étreinte électrique

des mains, les baisers si innocens, si purs, que l'amour se défendait

tout désir plus ardent? Tes beaux yeux révélaient une ame si chaste, que

la passion elle-même eût rougi de réclamer davantage. Tes accens

m'instruisaient à me réjouir, lorsqu'oubliant ton exemple j'étais prêt à

m'affliger: dans ta voix, le chant me semblait une harmonie céleste;

mais il ne m'était doux que dans ta voix. Dirai-je les gages sacrés que

nous échangeâmes?--je porte encore le mien; mais où est le tien?--hélas!

où es-tu toi-même? J'ai souvent soutenu le fardeau du malheur; mais je

n'avais pas encore plié sous lui jusqu'à ce jour! Tu m'as laissé, à la

fleur de la vie, la coupe de misère à épuiser. La tombe ne fût-elle

qu'un lieu de repos, je ne souhaiterais pas de te revoir ici-bas. Mais

si, dans des mondes plus heureux que le nôtre, tes vertus cherchent une

sphère digne d'elles-mêmes, répands sur moi une portion de ton bonheur

pour me délivrer de mes angoisses d'ici-bas. Instruis-moi; devais-je

l'être sitôt par toi à porter la vie, à donner et recevoir un pardon!

Sur la terre, ton amour fut d'un tel prix pour moi que je ne voudrais

avoir rien de plus à espérer dans le ciel.

2. Arrière, arrière, accens de douleur! silence, chants autrefois doux à

mon cœur! ou je fuis d'ici; car, hélas! je n'ose de nouveau abandonner

mon oreille à ces sons, qui me parlent de jours plus brillans;

sommeillez, cordes de la lyre: ah! je ne dois plus songer, je ne puis

plus arrêter mon regard à ce que je suis,--à ce que je fus. La voix qui

donnait à ces sons tant de douceur est aujourd'hui muette, et tous leurs

charmes s'en sont envolés; leur plus tendre mélodie n'est plus qu'un

psaume funèbre, une antienne de mort! Oui, Thyrza! oui, ces chants ne

respirent que toi, poussière bien aimée, puisque tu es poussière: ce qui

fut naguère harmonie, est pour moi pis que bruit discord! Tout est

silencieux!--mais un écho trop connu retentit en mon oreille; j'entends

une voix que je voudrais n'entendre pas, une voix qui maintenant,

pourrait bien se taire: cependant, maintes fois elle ébranle mon ame

déçue par l'illusion. Ces gracieux accens enchantent mon sommeil jusqu'à

l'instant où mes sens s'éveillent, où vainement j'écoute encore, après

la fuite du rêve. Douce Thyrza! dans le sommeil ou dans la veille, tu

n'es plus pour moi qu'un songe aimable; une étoile qui jeta un moment

sur les flots sa tremblante lumière, puis détourna de la terre ses

délicats rayons. Cependant, celui qui doit achever l'odieux voyage de la

vie sous les nuages de colère dont le ciel s'est voilé,--celui-là

déplorera long-tems l'éclipse de l'astre qui répandait l'allégresse sur

la route.

3. Encore un effort, et je suis délivré des angoisses qui déchirent mon

cœur: encore un long soupir, pour la dernière fois, à l'amour et à toi;

puis rentrons dans le tourbillon de la vie. Il me convient fort de me

mêler maintenant aux choses qui m'avaient toujours déplu auparavant:

quoique toute joie ait été ensevelie avec toi, quel chagrin désormais

peut me toucher? Allons, servez-moi du vin, servez le banquet, l'homme

n'est pas fait pour vivre seul: je serai cette légère et

incompréhensible créature qui sourit avec tous, et ne pleure avec

personne. Il n'en fut point ainsi dans des jours plus chers à mon cœur,

il n'en aurait jamais été ainsi; mais tu m'as quitté, et m'as laissé

seul ici-bas: tu n'es plus rien, tout n'est rien désormais pour moi. En

vain mon luth voudrait produire un léger murmure! Le sourire que la

douleur essaiera de feindre ne fait qu'insulter à la misère qui gémit à

côté, comme ferait une guirlande de roses sur un sépulcre. Quoique de

gais compagnons, le verre en main, chassent un instant le sentiment du

malheur; quoique le plaisir embrase l'ame délirante, ah! le cœur--le

cœur est toujours vide[143]! Maintes fois, dans la solitude d'une belle

nuit, il me fut doux de fixer mon regard sur la voûte étoilée; car alors

je songeais que la lumière céleste brillait d'un gracieux éclat à ton

œil mélancolique. Souvent, lorsqu'à la clarté des rayons de Diane[144]

je naviguais sur les ondes de la mer Égée, je pensais en moi-même: «A

présent Thyrza contemple cette lune.»--Hélas! cette lune éclairait la

tombe de Thyrza! Étendu sur le lit sans sommeil de la fièvre, tandis que

le frisson parcourait mes veines palpitantes: «C'est du moins une

consolation, disais-je d'une voix faible, que Thyrza ne sache pas mes

souffrances.» Comme la liberté à l'esclave usé par les ans n'est plus

qu'un présent stérile, ainsi la nature me rendit en vain à la vie quand

Thyrza eut cessé de vivre. Gage d'amour, que je reçus de ma Thyrza dans

des jours meilleurs, alors que j'étais également neuf dans l'amour et

dans la vie, comme mon regard te trouve aujourd'hui changé! comme le

tems a jeté sur toi une teinte de douleur! Le cœur qui se donna avec toi

est muet.--Ah! pourquoi le mien ne jouit-il pas du même repos? aussi

glacé qu'un cœur mort le peut être, il sent encore, il souffre de ce

froid. Et toi, gage amer! emblême de deuil! je te bénis malgré tes

pénibles souvenirs! reste à jamais sur mon sein! veille, veille à jamais

sur mon amour, ou brise le cœur que tu presses! L'amour est apaisé par

le tems, mais non détruit: il devient plus sacré quand toutes ses

espérances sont envolées. Oh! que sont les amours de mille beautés

vivantes à l'amour qui ne peut délaisser une cendre!

[Note 143: Ces quatre vers:

_Though gay companions o' er the bowl

Dispel awhile the sense of ill;

Though plesure fires the maddening soul,

The heart--the heart is lonely still_.

sont un plagiat de Byron sur lui-même, à l'exception d'un seul mot. Voir

_Heures de loisir_, pièces fugit. IX, st. 4. Le seul mot différent est

ici _fires_ (embrase), au lieu de _stirs_ (agite).

(_N. du Tr._)]

[Note 144: Le texte anglais désigne la lune sous un nom encore plus

classique, celui de Cynthia (Diane est née sur le mont Cynthus à Délos).

(_N. du Tr._)]

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 04 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 121 / 250 题