[Note 140: Ce poème et le suivant ont été composés avant le mariage de
Lord Byron.]
1. Il y a peu d'années, toi et moi étions intimes amis, au moins de nom:
et la joyeuse sincérité de l'enfance fit long-tems durer nos tendres
sentimens.
2. Mais aujourd'hui tu sais trop bien, comme moi, quels riens le cœur
nous rappelle souvent; et que ceux qui ont le plus aimé autrefois
oublient trop tôt qu'ils aient aimé le moins du monde.
3. Et tels sont les changemens qu'offre le cœur, si frêle est le règne
de l'amitié du premier âge, que le court espace d'un mois, d'un jour,
peut-être, verra ton ame me redevenir étrangère.
4. S'il en est ainsi, ce n'est, certes, pas moi qui déplorerai jamais la
perte d'un tel ami: la faute n'en serait pas à toi, mais à la nature qui
te fit volage.
5. Comme on voit osciller les ondes inconstantes de l'Océan, ainsi va le
flux et reflux des sentimens humains. Qui donc se fierait à ce cœur
toujours embrâsé de passions orageuses?
6. Peu importe qu'élevés ensemble, nous ayons, aux jours de notre
enfance, goûté des joies communes; le printems de ma vie a fui
rapidement, et toi aussi, tu as cessé d'être un enfant.
7. Et quand nous disons adieu au jeune âge, devenus esclaves d'un monde
trompeur, nous soupirons un long adieu à la vérité: ce monde corrompt
l'ame la plus noble.
8. Oh! joyeuse saison, où l'esprit ose tout hardiment, sauf le mensonge;
où la pensée s'échappe avant la parole, et brille dans un œil paisible!
9. Il n'en est plus ainsi, dans un âge plus mûr, où l'homme n'est qu'un
instrument; où l'intérêt gouverne nos espérances et nos craintes; où
tous doivent aimer et haïr suivant la règle.
10. Nous apprenons enfin à cacher nos fautes avec les fous que la
parenté du vice nous unit; et ceux-là, oui, ceux-là seuls peuvent
réclamer le nom d'ami, nom désormais prostitué.
11. Tel est le lot commun de la condition humaine. Pouvons-nous donc
échapper au joug de la folie? pouvons-nous renverser l'ordre général, et
n'être pas ce que tous nous devons être tour à tour?
12. Quant à moi, chaque période de la vie m'a porté une destinée si
noire, j'ai tant de haine pour l'homme et pour le monde, que je me
soucie peu de l'heure où je quitterai ce théâtre.
13. Mais toi, esprit frêle et léger, tu brilleras un instant, et puis tu
passeras: ainsi le ver-luisant[141] étincelle dans la nuit, mais n'ose
soutenir l'épreuve du jour.
[Note 141: M.A.P., au lieu de _ver-luisant_, dit: _le lampyris_. C'est
très savant: c'est comme qui dirait, au lieu d'écrevisse, un _astacus_.
(_N. du Tr._)]
14. Hélas! tu te rends toujours à l'appel de la folie, toutes les fois
qu'elle t'invite aux cercles de parasites et de princes, (car, choyés
d'abord dans les palais des rois, les vices nous y attirent par un
accueil gracieux.)
15. Chaque soir, tu viens ajouter un insecte à la foule bourdonnante, et
toujours ton cœur frivole est heureux de se joindre aux ames vaines, de
courtiser les ames orgueilleuses.
16. Là, tu voles de belle en belle, et promènes partout tes rapides
sourires, comme le long d'un riant parterre le papillon gâte les fleurs
qu'il goûte à peine.
17. Mais, dis-moi, quelle nymphe prisera cette flamme, qui semble, comme
fait une vapeur marécageuse, s'enfuir de dame en dame? cette flamme,
véritable feu follet d'amour?
18. Quel ami daignera, pour toi, malgré le plus tendre penchant, avouer
une fraternelle tendresse? Qui abaissera son cœur d'homme à une amitié
que le premier sot peut partager?
19. Arrête, il en est tems encore: cesse de paraître si basse créature
au milieu de la foule; cesse de passer tes jours dans une vie si
oiseuse: sois quelque chose, autre chose du moins--qu'un être vil.