1. Quoique les jours de mon bonheur ne soient plus, et que l'étoile de
ma destinée ait marché vers son déclin, cependant ton tendre cœur a
refusé de découvrir en moi les fautes que tant d'autres hommes pouvaient
trouver. Quoique ton ame n'ignorât point ma douleur, elle n'a pas frémi
de la partager avec moi. Ah! l'amour que mon esprit s'était peint, je ne
l'ai jamais trouvé qu'en toi.
2. Si la nature autour de moi sourit, ce seul sourire, qui désormais
réponde au mien, je ne le crois pas trompeur, parce qu'il me rappelle le
tien. Si les vents sont en guerre avec l'Océan, comme le sont, avec moi,
les cœurs en qui je m'étais confié, les vagues soulevées n'excitent en
moi quelque émotion, que parce qu'elles m'emportent loin de toi.
3. Quoique le roc où se réfugia ma dernière espérance soit aujourd'hui
brisé, et que les débris s'en soient abîmés dans les flots; quoique je
sente que mon ame soit livrée à la douleur:--pourtant, mon ame ne sera
pas l'esclave de la douleur. Je suis en butte à maintes angoisses: on
peut m'accabler, mais non me mépriser,--me torturer, mais non me
soumettre:--c'est à toi que je songe,--non pas à mes ennemis.
4. Humaine créature, tu ne me trompas point; femme, tu ne me fus pas
infidèle: aimée, tu ne te plus pas à m'attrister; calomniée, tu ne fus
jamais abattue;--je t'offris ma confiance, et tu ne la désavouas point;
tu me quittas, mais non pour t'enfuir: tu veillas sur moi, mais non pour
me diffamer; quand tu gardas le silence, ce ne fut pas devant les
mensonges du monde.
5. Toutefois, je ne blâme ni ne méprise le monde, ni la guerre de tant
d'ennemis ligués contre un seul:--si mon ame n'était pas faite pour le
priser, ce monde,--c'était folie de ne pas le fuir plus tôt; et, si
cette erreur m'a coûté cher, et plus que je ne pus jamais le prévoir,
j'ai trouvé que, quelle que fût ma perte, il a été impossible de me
priver de toi.
6. De ce naufrage de mes biens passés, il me reste encore beaucoup: j'ai
appris par là que ce que je chérissais le plus méritait, en effet,
d'être l'objet le plus cher à mon cœur. Dans le désert, jaillit encore
une fontaine; dans cette immense désolation, un arbre est encore debout;
et, dans la solitude, chante encore un oiseau qui me parle de toi.