1. Angleterre! patrie de mes aïeux et la mienne! ô la plus noble des
contrées, la meilleure, la plus féconde en bravoure! Je pars le cœur
brisé; je pars délaissé: je résigne toutes les joies et toutes les
espérances que tu me donnas.
2. Terre chérie, mère de la liberté, adieu! La liberté elle-même me
fatigue. Calme tes battemens, ô mon cœur, et ne te révolte pas contre un
arrêt que la raison approuve.
3. Avais-je de l'amour?--Je te prends à témoin, Ciel puissant, qui vis
toutes mes faiblesses et mes craintes; j'adorais,--mais le charme est
rompu: puissent mes larmes en effacer la mémoire!
4. Combien il est brillant, le moment d'enthousiasme! qu'il est
éblouissant; mais que son éclat est passager! c'est une comète
flamboyante, et prompte à s'enfuir: c'est le héraut précurseur des
ténèbres et des ennuis.
5. Souvenirs des tendresses passées, des plaisirs perdus sans retour,
laissez-moi,--moi, proscrit, errant et solitaire,--laissez-moi dans le
deuil, sans me torturer l'ame.
6. Où donc--où mon cœur trouvera-t-il le repos? un refuge contre la
mémoire et la douleur? La gangrène qui le dévore; en quelque lieu que
j'aille, dédaigne un remède trompeur.
7. Si je pouvais découvrir ce fleuve fabuleux qui noie le souvenir dans
ses ondes, peut-être de nouveau luirait l'œil de l'espérance, l'aurore
d'un jour plus heureux.
8. Le vin a-t-il la vertu de l'oubli? peut-il ôter de la cervelle le
trait qui l'a blessée? La bouteille nous abuse peut-être une heure, mais
elle laisse toujours après elle régner le chagrin.
9. L'éloignement ou le tems guérissent-ils le cœur qui saigne d'une
blessure si profonde? L'intempérance en diminue-t-elle les douleurs?
Peut-on appliquer quelque baume à ce mal?
10. Si je cours aux confins du pôle, j'y verrai l'ombre que j'adore, le
fantôme qui tourmente mon ame, et se joue de mon stérile désespoir!
11. Le zephir du soir m'apportera le murmure de _sa_ voix, me semblera
humide de _ses_ pleurs et de _ses_ soupirs, et me demandera une larme
pour l'autel dé l'amour.
12. Dans les rêves de la journée, dans les visions de la nuit, mon
imagination étalera tous les attraits de cette femme à ma vue abusée,
égarée!
13. Arrière, vaines et passagères images! Arrière, sombres fantômes qui
troublez mon cerveau, pures illusions de l'esprit et des sens,
engendrées par la douleur et le délire!
14. N'ai-je pas, sur l'autel de la divinité, juré fidélité à celle que
j'adorais? Ne prononça-t-elle pas les sermens que j'avais prononcés, et
n'échangea-t-elle pas avec son époux un gage solennel?
15. Si mon amour faillit un instant, je m'empressai de réparer ma faute,
de baiser le cœur que j'avais blessé, de tout faire pour l'adoucir avant
qu'il ne se prît à soupirer.
16. N'ai-je pas courbé cette tête qui ne s'était jamais courbée? N'ai-je
pas prié, moi, qui avais coutume de commander? L'amour me força de
pleurer et de supplier, et l'orgueil fut trop faible pour résister.
17. Puis, une faiblesse comme la mienne, lavée dans les larmes de mon
repentir, devait-elle donc effacer les impressions divines, la foi et
l'affection de plusieurs années?
18. A-t-il été bien que l'orgueil, arbitre sévère, se soit interposé
entre la colère et l'amour, et qu'un cœur, jusqu'alors si clément, n'ait
commencé à prouver son inflexibilité que sur _moi_?
19. Hélas! a-t-il été bien, quand je m'agenouillai, de céler ta
tendresse à tel point, qu'en présence de tout ce que je sentais, ta
sévérité t'interdît toute expression de sensibilité?
20. Et, lorsque la fille chérie, gage de notre amour, regardait sa mère
et souriait, dis, n'y eut-il rien qui te sollicitât à répondre à cet
appel de l'enfance?
21. Ce cœur, si dur et si glacé, si traître à l'amour et à moi, ne
s'est-il pas senti percer d'un trait déchirant, en repoussant la
supplique de cette innocente créature?
22. Cette oreille, qui était ouverte à tout le monde, fut
impitoyablement fermée à l'époux, ton seigneur; cette voix, qui
asservirait les démons, refusa une douce parole de paix.
23. Et penses-tu, ô ma bien aimée,--car toi seule es toujours la vie de
mon cœur, et, en dépit de mon orgueil et de ma volonté, je te bénis,
oui, je t'aime, ô mon épouse!
24. Penses-tu que l'absence te verse le baume qui portera remède à tes
maux, ou que le tems, en entraînant la vie sur son aile rapide, accorde
jamais un antidote à ta douleur.
25. Tes espérances sont frêles comme le rêve qui trompe les longues
heures de la nuit, mais se dissipe à la lueur du premier rayon échappé
des portes de l'orient.
26. Car lorsque, sur le visage heureux de ta petite fille, l'imagination
suivra du doigt mes traits entrelacés aux tiens, un charme irrésistible
t'enchaînera.
27. La fossette riante qui siége sur sa joue, les éclairs qui rayonnent
de ses yeux, les paroles qu'elle essaiera de bégayer, tout enfin mêlera
un soupir à tes sourires.
28. Alors, quoique les mers aient pu mettre entre nous leurs barrières
orageuses, c'est moi qui triompherai; loin de toi, hors de ton regard, à
mon insu, et sans être appelé, c'est moi, pourtant, qui sera là.
29. Ce n'est pas toi qui lanças contre moi le trait cruel (la cruauté
était étrangère et odieuse à ton cœur); ce n'est pas toi qui m'infligeas
une incurable blessure.
30. Hélas! oui, ce fut une autre main que la tienne qui troubla mon
repos; cette main frappa,--et, par un sort trop funeste, c'est moi qui
souffris le coup et toutes les misères qu'il engendra.
31. Ceux-là nous haïssaient tous deux, qui détruisirent les fleurs et
les promesses du printems. Qui donc, pour combler notre vide, nous
donnera de nouveaux liens, de nouvelles affections?
32. Ah! quels moyens peuvent rendre au cœur déchiré sa force première,
ou à l'arc une fois trop tendu le ressort qu'il possédait auparavant?
33. Le cœur déchiré saignera, s'ulcèrera, et se fanera comme la feuille
au souffle de la bise; l'if éclaté ne reviendra pas sur lui-même,
quoique vigoureux et dur jusqu'à la fin.
34. Je vais errer,--n'importe où; nul climat ne me rendra la paix, ni ne
déridera mon front, chargé de désespoir, par quelque lueur de joie
passagère.
35. Oh! avec quelle lenteur les heures s'écouleront! de quel ennui sera
la marche des années, alors que la vallée, la montagne et le bocage ne
feront que changer le théâtre de mes larmes!
36. Les monumens classiques qui sommeillent, le lieu cher à la science
et aux arts, le sarcophage, le temple, le gazon sacré, rien enfin ne
m'excite ni ne me ravit plus.
37. La cigogne, sur sa muraille en ruines, est cent fois plus heureuse
que moi; contente d'habiter au milieu des lierres, elle suspend sa
demeure dans les airs.
38. Moi, j'erre sans asile, le sein nu et en proie aux orages; victime
de l'orgueil et de l'amour, je cherche,--hélas! ce que je ne puis
trouver.
39. Je cherche ce qu'aucune peuplade ne me donnera; je demande ce que
nul climat ne m'accordera, un charme qui neutralise ma misère et sèche
les larmes de mon cœur.
40. Je le demande,--je le cherche,--mais en vain,--depuis l'Indus
jusques au pôle du nord; nulle attention,--nulle pitié--pour les
plaintes où s'exhale la douleur de mon ame.
41. Quel sein soupirera quand je sangloterai? quels pleurs répondront à
mes pleurs? quelles lamentations feront écho à mes lamentations? quel
œil remarquera les veilles de mes yeux?
42. Toi-même, ô chère enfant, en apprenant à babiller,--tandis que
j'erre au loin,--tu compteras au nombre de tes devoirs, de _haïr_ celui
que la nature te commande d'_aimer_.
43. La langue impure de la malice va carillonner à ton oreille mes vices
et mes fautes, et t'enseigner, avec un zèle diabolique, à craindre
l'affection d'un père.
44. Hélas! si, quelque jour; ton oreille est jamais frappée des sons de
ma lyre, si la voix sincère de la nature s'écrie jamais: «Ce peut être,
ce doit être mon père.»
45. Peut-être, qu'à ton œil prévenu, mes traits paraîtront odieux; la
nature, elle-même, sera sourde à mes soupirs, et le devoir me refusera
une larme.
46. Mais certes, dans cette île où mes chants ont retenti de la montagne
à la vallée, toutes les bouches ne rediront pas le triste récit de mes
torts, sans aucune émotion de reconnaissance.
47. Quelques jeunes ames, qui auront apprécié mes vers et se seront
enflammées à mes récits, se hasarderont peut-être à dire: «Ses
faiblesses furent celles d'un homme.»
48. Oui, ces _faiblesses_ étaient humaines; mais l'envie, la malice et
le mépris les grossirent; alors tous les sentimens naturels se
soulevèrent et repoussèrent avec haine le masque sous lequel on les
cachait.
49. La faute fut d'un homme:--et pourtant, combien fut sévère, combien
fut cruelle la condamnation prononcée! L'orgueil lui-même laissa tomber
quelques gouttes de pleurs, en maudissant mon amour.
50. C'est fini: la grande lutte est passée; le combat s'est apaisé dans
mon sein; le terrible flux et reflux de la passion n'y précipite plus
ses impétueux courans.
51. C'est fini: mes affections s'en vont, les liens de la nature sont
brisés pour moi, je n'obéis plus qu'aux inspirations de l'orgueil, et je
romps le joug humiliant de l'amour.
52. Je m'envole, comme un oiseau des airs, à la recherche d'une demeure
et d'un lieu de repos, d'un baume contre les souffrances de
l'inquiétude, d'une consolation pour un cœur désolé.
53. Rapide comme l'hirondelle qui plane, hardi comme l'aigle qui
s'élance, et pourtant, sombre comme la chouette, dont les accens font
peine au noir démon de la nuit:
54. Je vais où brillent les splendeurs joyeuses de l'Orient, les danses
et les riches festins: je m'emmène aux fêtes du luxe pour exiler de mon
esprit la beauté que j'adorais.
55. Dans le verre empli jusqu'aux bords, je boirai les douces ondes du
Léthé: je m'unirai au rire des bacchanales, et sauterai dans la ronde
des fées.
56. Partout où le plaisir m'invitera, je courrai pour étouffer le sombre
souvenir de mes ennuis, moi, exilé, sans espérance et sans patrie, moi,
fugitif chassé par le désespoir.
57. Adieu donc, terre des braves! Adieu, terre de ma naissance! Quand
les tempêtes séviront autour de toi,--puissent-elles toujours respecter
tes vertus!
58. Femme, enfant, patrie, amis, vous n'amuserez plus mon imagination:
je fuis loin de vos prestiges et je cours pleurer sur quelque rivage
meilleur.
59. Le hideux démon de l'orage qui gronde dans ce cœur agonisant,
élèvera toujours, devant mon regard, son ombre pestifère, jusqu'à ce que
la mort calme ce tumulte à jamais.