ADIEU[133].

[Note 133: Ce sont les adieux de Lord Byron à sa femme.

(_N. du Tr._)]

Adieu! et si c'est pour toujours, encore une fois, adieu! Quoique tu

sois inexorable, mon cœur ne se révoltera pas contre toi. Plût au Ciel

qu'à tes regards s'ouvrît ce sein où ta tête a si souvent reposé,

lorsque tes sens cédaient à ce paisible sommeil que tu ne connaîtras

plus! Que ne peux-tu lire en ce sein les pensées les plus secrètes? tu

connaîtrais enfin que ce ne fut pas bien de le blesser ainsi. Il est

vrai que le monde t'en loue,--qu'il sourit au coup que tu me portas;

mais ces éloges doivent te choquer, ils sont fondés sur le malheur

d'autrui. Certes, plus d'une faute me souilla: mais n'y avait-il, pour

m'infliger une incurable blessure, d'autres bras que ceux qui venaient

de m'embrasser? Oh! ne t'abuse pas toi-même: l'amour peut s'évanouir par

un lent dépérissement; mais ne crois pas qu'une violence soudaine puisse

séparer ainsi les cœurs. Le tien conserve encore sa vie: le mien,

quoique saignant, palpite encore, et l'éternelle pensée qui le

tourmente, c'est--que nous ne devons peut-être plus nous revoir. Ce sont

paroles de douleur plus profonde que les lamentations sur la tombe des

morts. Nous vivrons tous les deux; mais chaque matin nous éveillera dans

une couche veuve; et, lorsque tu pourrais goûter quelque consolation,

lorsque notre fille balbutiera ses premiers mots, lui apprendras-tu à

dire «mon père!» quoique les caresses de son père doivent lui être

inconnues? Quand ses petites mains te caresseront, quand sa lèvre se

pressera contre la tienne, souviens-toi de l'homme dont la prière te

bénira; souviens-toi de l'homme que ton amour a béni! Si les traits de

l'enfant ressemblent à ceux que tu ne verras peut-être plus, alors un

doux tremblement agitera ton cœur, encore fidèle à ton époux. Tu connais

peut-être toutes mes fautes: personne ne connaît tout mon délire; toutes

mes espérances, partout où tu vas, s'en vont se flétrir, et pourtant

elles s'en vont toujours avec toi. Pas un de mes sentimens qui n'ait été

ébranlé: mon orgueil, qu'un monde n'aurait pu plier, plie devant

toi;--par toi délaissée, mon ame me délaisse moi-même. Mais c'en est

fait;--toutes paroles sont vaines, les miennes surtout sont stériles:

mais nous ne pouvons retenir nos pensées, qui se font jour malgré

nous:--Adieu!--Ainsi séparé de toi, arraché à tout lien de tendresse, le

cœur consumé, solitaire, malade,--pour comble de maux, je puis à peine

mourir.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 04 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 103 / 250 题