1. Oh! honte à toi, terre de la Gaule! honte à tes enfans et à toi!
Imprudente dans ta gloire, et vile dans ta chute, combien ton partage
est misérable! Dans ton abandon, tu seras en butte aux coups de
l'ironie, d'une ironie qui ne mourra jamais: les malédictions de la
haine et les sifflemens du mépris chargeront ton atmosphère; et, sur tes
ruines, retentiront à jamais les rires du triomphe, les insultantes
railleries du monde!
2. Oh! où donc est l'esprit de tes anciens jours, l'esprit qui animait
tes fils, alors que l'étoile de la bravoure était leur fanal, et que la
passion de l'honneur les guidait à la mort? Tes orages ont troublé leur
sommeil. Entends-tu les gémissemens qui s'élèvent du fond des tombeaux.
Ces dignes preux murmurent de colère, pleurent de désespoir, à voir la
tache impure imprimée sur ton sein; car, où est la gloire qu'ils te
remirent en dépôt? elle est perdue dans les ténèbres, foulée dans la
poussière.
3. Va, parcours de ton regard tous les royaumes de la terre, depuis
l'Indus jusques au pôle; quelque peu de bonté, d'honneur et de vertu
mêlera son éclat aux ténèbres du péché. Mais toi, tu n'as rien que ta
honte; le monde ne peut offrir rien de pareil à toi; l'horreur et le
vice ont défiguré ton nom au-delà de toute comparaison; étonnante de
forfaits, tu nous fourniras, à l'avenir, un modèle, un proverbe, pour la
perfidie et le crime.
4. Tant que le triomphe couvrit de gloire le glaive de ton maître; tant
que le héros fut debout, tes éloges suivirent partout ses pas, et
applaudirent à l'effusion du fleuve de sang. Et cependant la tyrannie
siégeait sur l'impériale couronne, et flétrissait au loin les nations;
mais, à tes yeux, le despote mérita un renom brillant, jusqu'à l'heure
où la fortune abandonna son char; _alors_ tu te dérobas à ton chef,--tu
t'empressas de l'outrager, tu fus la première à le trahir.
5. Tu oublias ses exploits, les travaux qu'il avait supportés pour ta
cause; tu tournas tes hommages vers le nouveau soleil qui se levait, et
entonnas d'autres hymnes de gloire. Mais l'orage se mit à gronder,
l'adversité obscurcit l'astre de lumière; l'honneur et la foi furent la
fanfaronnade d'une heure, et la loyauté elle-même, rien qu'un
rêve.--Celui que tu avais banni reçut de nouveau tes sermens; et qui
avait été le premier à l'insulter, fut aussi le premier à l'adorer.
6. Quel tumulte ébranle ainsi les airs? quelle foule environne son
trône? C'est un cri d'enthousiasme, ce sont des millions de sujets qui
jurent de n'obéir qu'à son sceptre. Les revers feront éclater leur zèle;
l'infortune rendra sacré le nom de l'empereur. Le monde, qui le
persécute, va sentir avec douleur quel esprit, quelle ardeur
inextinguible anime les Français, dès que leurs cœurs sont embrasés; car
ils ont le héros qu'ils aiment, ils ont le chef qu'ils admirent.
7. Leur héros s'est précipité au combat: une ombre couvre ses
lauriers.--Où est le zèle qui ne devait jamais céder, la loyauté qui ne
devait jamais s'évanouir? En un moment, la désertion et la perfidie
abandonnèrent le vaincu à ses ennemis: les lâches, à qui son sourire
avait donné les honneurs et la puissance, le délaissèrent et le
renièrent dans son adversité; et les millions de Français qui avaient
juré de périr pour le sauver, le virent fugitif, captif, esclave!
8. O terre de la Gaule! les contrées les plus sauvages, les plus
désertes, sont plus nobles et meilleures que toi! Tu es pour les hommes
un objet de surprise et d'horreur, tant la perfidie te défigure! Si tu
étais le lieu où je fusse né, je m'arracherais soudain de tes bras, je
fuirais aux extrémités du monde, et te quitterais pour toujours; oui,
pour toujours. Si jamais je pensais à toi après longues années, cette
pensée appellerait encore la rougeur sur mon front, et les larmes sur ma
paupière.
9. Oh! honte à toi, terre de la Gaule! honte à tes enfans et à toi!
Imprudente dans ta gloire, et vile dans ta chute, combien ton partage
est misérable! Dans ton abandon, tu seras en butte aux coups de
l'ironie, d'une ironie qui ne mourra jamais: les malédictions de la
haine et les sifflemens du mépris chargeront ton atmosphère, et sur tes
ruines retentiront à jamais les rires du triomphe, les insultantes
railleries du monde[132]!
[Note 132: La révolution de juillet vient de donner un glorieux démenti
aux anathèmes que semblait mériter, en 1815, la France humiliée par le
second retour des Bourbons. Nous voilà redevenus _la grande nation_!
(_N. du Tr._)]