ODE A L'ILE DE SAINTE-HÉLÈNE.

1. Paix à toi, île de l'Océan! Salut à tes brises et à tes vagues! Salut

à tes rochers contre lesquels le perpétuel retour des marées fait écumer

le flot blanchâtre! Riche sera la guirlande que l'histoire tressera pour

toi! Immortelle en sera la verdure! Quand les nations, qui te laissent

aujourd'hui dans l'obscurité, fléchiront tour à tour le genou devant la

baguette de l'oubli, ta gloire ne sera pas changée,--ta renommée ne sera

pas ternie:--l'hommage des siècles rendra ton nom sacré.

2. Salut au guerrier qui repose sur ton sol le riche fardeau de sa

gloire[129]! Quand la mesure de ses jours sera comble, et que la

chronique de sa vie sera close, ses exploits seront consacrés dans les

annales de Clio! Sa valeur le rangera parmi les plus illustres preux de

tous les âges, et les monarques futurs s'inclineront devant son

génie:--les chants des poètes,--les leçons des sages--le diront la

merveille et l'ornement du monde. Devant toi, ô météore de la Gaule, les

autres météores de l'histoire s'évanouiront éclipsés par ta splendeur.

[Note 129: Cette strophe seule devra réconcilier le lecteur avec Lord

Byron, qui l'aura sans doute indisposé comme nous par l'amertume plus

que sévère avec laquelle il reprochait à Napoléon (Ode VIII) de ne

s'être pas tué après Waterloo.

(_N. du Tr._)]

3. De salutaires zéphirs rafraîchiront ton atmosphère, île éblouissante

de gloire! Des contrées les plus éloignées, il te viendra un peuple de

pélerins, tribu aussi indépendante que tes vagues! Ta grève, au loin

resplendissante, arrêtera le voyageur qui voudra jeter un rapide

coup-d'œil sur un lieu si renommé:--chaque touffe de gazon, chaque

pierre, chaque roc, retardera son séjour sur ce sol qu'auront sanctifié

les pas de l'exilé! car c'est de lui que tu recevras un lustre divin: le

déclin de son soleil a été le lever du tien.

4. Et quels bras l'ont enchaîné? les bras qui avaient lutté faiblement

contre le sien:--les nations qui l'avaient souvent bravé, mais n'avaient

pu le dompter jusqu'à ce jour! les monarques qui maintes fois courbèrent

la tête devant sa clémence, et reçurent de sa main les couronnes que

leur avait ravies la guerre!--Le vainqueur, aujourd'hui vaincu, l'aigle

aujourd'hui frappé à mort, laisserait-il leur vengeance sévère éteindre

les rayons de son étoile! Non: la gloire apparaît, vêtue d'une splendeur

nouvelle, et l'astre des siècles revient à l'ascendant.

5. Pure à jamais soit la bruyère de tes montagnes! riche la verdure de

tes pâturages! limpides et intarissables les eaux de tes fontaines!

Puissent tes annales n'être souillées d'aucuns désastres! Élève-toi sur

la surface de l'Océan, comme un magnifique autel, comme un saint

reliquaire cher aux prières du genre humain!--Vienne se briser contre

les rochers de ton rivage la rage de la tempête,--la lutte dévastatrice

des vagues et des vents!--Qu'au haut de tes créneaux déploie long-tems

ses ailes l'aigle, ton ornement; l'aigle, orgueil de l'univers.

6. Il se flétrira, le lis qui fleurit à cette heure! Où est la main qui

peut le nourrir? Les nations qui le relevèrent le regarderont dépérir:

les rosées froides jetteront sur lui une malédiction précoce. Alors la

violette qui fleurit dans les vallées chargera la brise de son vivifiant

parfum: alors, aussitôt que l'esprit de liberté ralliera les peuples

pour chanter une antienne funèbre sur la tombe de la tyrannie, la vaste

Europe craindra que ton étoile ne paraisse soudain sur l'horizon, et

n'éclipse les astres pestifères du septentrion.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 04 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 91 / 250 题