ODE TRADUITE DU FRANÇAIS[124].

[Note 124: Voir la première note de l'Ode à Venise.

Nous ne connaissons pas le texte original de cette prétendue traduction.

(_N. du Tr._)]

Nous ne te maudissons pas, Waterloo! quoique le sang de la liberté ait

arrosé tes plaines; ce sang fut versé sur un sol où il ne s'abîma pas:

il jaillit de chaque blessure, comme la trombe s'élève de l'océan; et,

d'un mouvement vigoureux et de plus en plus rapide, il s'élance, et se

mêle dans l'air avec celui de l'infortuné Labédoyère:--avec celui du

guerrier dont la tombe honorée renferme le plus brave entre les

braves[125]. Il s'amoncelle en nuages rouges de feu; mais il retombera

sur la terre dont il s'est élevé: quand la mesure sera comble, l'orage

éclatera:--jamais n'aura été entendu tonnerre pareil au tonnerre qui

alors frappera le monde de surprise;--jamais n'aura été vu éclair pareil

à l'éclair qui alors brillera sur la voûte céleste! Telle, l'étoile

d'absinthe, prédite par le saint prophète des anciens jours, fera

pleuvoir sur la terre un déluge de feu, et changera les rivières en

sang[126]!

[Note 125: Le maréchal Ney, prince de la Moskowa.

(_N. du Tr._)]

[Note 126: Voir l'_Apocalypse_, ch. VII, verset 7, etc. «Le premier ange

sonna de la trompette, et il s'ensuivit de la grêle et des flammes

mêlées à du sang, etc.»

Verset 8. «Et le second ange sonna de la trompette, et il sembla qu'une

grande montagne de feu fût jetée dans la mer; et le tiers de la mer

devint sang, etc.»

Verset 10. «Et le troisième ange sonna de la trompette, et il tomba du

ciel une grande étoile, brûlant comme une torche, et elle tomba sur le

tiers des rivières et sur les sources des eaux.»

Verset 11. «Et le nom de l'étoile est _Absinthe_; et le tiers des eaux

devint _absinthe_; et plusieurs hommes moururent des eaux qui étaient

devenues amères.»]

Le héros est tombé; mais non par vous, vainqueurs de Waterloo! Tant que

le soldat citoyen ne commanda à ses concitoyens--que pour les guider sur

les champs de bataille, où la gloire souriait au fils de la

liberté,--qui donc, parmi tous les despotes ligués, lutta contre le

jeune héros? qui put se vanter d'avoir vaincu la France, avant que la

tyrannie n'eût usurpé tous les droits? avant que le grand homme, leurré

par les attraits de l'ambition, ne fût plus devenu qu'un roi? Alors il

tomba:--ainsi périssent tous ceux qui voudraient asservir les hommes à

l'homme!

Et toi aussi, guerrier au panache de neige, toi, à qui ton royaume a

refusé même un tombeau[127], mieux aurait valu pour toi continuer à

conduire la France contre des armées mercenaires, que te vendre toi-même

à l'infamie et à la mort pour un vil nom de roi, tel que celui du

monarque de Naples, qui porte aujourd'hui le titre que tu achetas au

prix de ton sang. Tu songeais peu, lorsque, sur ton cheval de bataille,

tu te précipitais, comme un fleuve qui déborde, à travers les rangs

armés, lorsque les casques fendus et les sabres entrechoqués

étincelaient et tombaient en éclats autour de toi:--tu songeais peu à la

destinée que tu trouvas au bout de la carrière! Ton panache hautain fut

mis à bas par le coup déshonorant qu'y porta un esclave!

Jadis,--semblable à la lune qui commande au flux et reflux de la mer, il

parcourait les airs et guidait le guerrier; au milieu de la nuit créée

par la noire et sulfureuse fumée du combat, le soldat cherchait des yeux

ce superbe cimier, et, comme il le voyait toujours marcher en avant,

ainsi marchait-il lui-même contre nos ennemis. Là où les traits rapides

de la mort immolaient le plus de victimes, où la guerre entassait le

plus de débris sous la bannière triomphante de l'aigle à l'aigrette

flamboyante,--de l'aigle qui volait au sein des orages et des tonnerres,

dont rien ne pouvait arrêter l'aile impétueuse, et qui lançait les

foudres de la victoire:--oui, lorsque la ligne des ennemis se brisait,

que la mort éclaircissait les rangs, ou que la fuite les dispersait dans

la plaine, là, soyez-en sûrs, Murat chargeait! Hélas! il ne chargera

plus désormais!

[Note 127: Les restes de Murat ont été, dit-on, exhumés et livrés aux

flammes.]

Les envahisseurs foulent nos gloires passées: la victoire pleure sur les

ruines de ses arcs de triomphe.--Mais que la liberté se réjouisse, que

sa voix révèle son cœur! Sa main appuyée sur son épée, elle recevra un

double hommage. La France a reçu deux fois une leçon morale chèrement

achetée:--son salut ne gît point dans un trône, sur lequel siége Capet

ou Napoléon[128]; mais dans l'égalité des droits et des lois; mais dans

l'union des cœurs et des bras pour une grande cause,--la liberté, telle

que Dieu l'a donnée à tous ceux qui vivent sous le soleil, avec le

souffle vital, et dès l'heure de la naissance;--la liberté, que le crime

veut en vain chasser du monde, en dispersant, d'une main farouche et

prodigue, les richesses des nations comme les grains du sable, en

versant, comme l'eau, le sang des nations dans un impérial océan de

carnage!

[Note 128: Il paraîtrait que M.A.P. n'a pas osé traduire cela; il dit:

«Son bonheur ne dépend point du trône, il dépend de l'égalité, etc.» Sa

traduction serait donc aussi timide sous le rapport politique que sous

le rapport poétique.

(_N. du Tr._)]

Mais les mortels uniront leurs cœurs, leurs esprits et leurs voix: qui

donc fera tête à cette noble ligue? Le tems n'est plus où le glaive

soumettait les peuples. L'homme peut mourir;--les idées renaissent. Même

ici bas, dans ce monde de misères, la liberté ne peut manquer d'avoir un

héritier. Des millions d'hommes ne respirent que pour recueillir ce

précieux héritage. La liberté a pris un essor que rien ne peut dompter:

si elle assemble encore une fois ses armées, les tyrans seront forcés de

croire et de trembler:--sourient-ils de cette simple menace? Des larmes

de sang couleront encore.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 04 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 89 / 250 题