ODE A NAPOLÉON BUONAPARTE[113].

[Note 113: L'empereur Népos fut reconnu par le _sénat_, par les

_Italiens_ et par les provinces de la _Gaule_: ses qualités morales et

ses talens militaires furent hautement célébrés: et ceux qui tiraient de

son gouvernement quelque avantage particulier annoncèrent, en chants

prophétiques, la restauration de la félicité

publique..............................

Par cette honteuse abdication, il prolongea sa vie de quelques années,

dans une position équivoque, tout à la fois empereur et exilé, jusqu'à

ce que--»

(GIBBON, _Décadence et chute_, etc.)]

«_Expende Annibalem_:--_quot libras in duce summo Invenies_?--»

(JUVÉN. _Sat. X._)

1. C'en est fait:--mais hier encore tu étais roi, et, les armes en main,

tu combattais contre les rois:--maintenant, il n'y a pas de nom qui te

convienne; te voilà si bas,--et tu vis encore! Est-ce là l'homme aux

mille trônes, qui jonchait notre terre d'ossemens ennemis? et peut-il

ainsi se survivre à lui-même? Depuis celui que nous appelons, sans

raison, du nom de l'étoile du matin[114], nul mortel, nul démon n'est

tombé de si haut.

[Note 114: Lucifer, nom du chef des démons, est dans la mythologie

païenne et d'après son etymologie (_Lucem fero_) l'étoile de Venus,

quand elle précède et annonce le lever du soleil.

(_N. du. Tr._)]

2. Homme mal inspiré! pourquoi te fis-tu le fléau de tes semblables, qui

s'agenouillaient devant toi? Devenu aveugle à force de te contempler

toi-même, tu appris à voir au reste du monde. Maître souverain du

pouvoir,--tu n'as laissé pour don unique que le tombeau à ceux qui

t'adoraient; et, jusqu'à l'heure de ta chute, les humains ne purent

deviner combien l'ambition a de bassesse.

3. Rendons grâces au ciel pour une telle leçon;--elle instruira les

guerriers à venir plus que tous les discours de la haute philosophie,

discours si vains jusqu'à ce jour. Le charme qui fascinait l'esprit des

hommes est désormais rompu pour ne plus renaître; charme qui forçait

d'adorer ces idoles de l'empire du sabre, ces colosses au front d'airain

et aux pieds d'argile.

4. Le triomphe et la vanité, l'enivrement du combat[115], la victoire

dont la voix ébranle la terre, et qui pour toi était le souffle de vie:

l'épée, le sceptre, et ce pouvoir, sous le joug duquel l'homme ne

semblait fait que pour obéir, et avec lequel la renommée fut

liguée;--tout est anéanti!--Esprit de ténèbres, quelle doit être la rage

de ton souvenir!

[Note 115: _Certaminis gaudia_, expression d'Attila dans sa harangue à

son armée, avant la bataille de Châlons, harangue donnée par

Cassiodore.]

5. Le désolateur est enfin désolé! le vainqueur, renversé! l'arbitre de

la destinée d'autrui supplie pour la sienne propre! Y a-t-il encore

quelque espérance impériale qui puisse lutter avec calme contre un tel

changement? ou bien, est-ce la seule crainte de la mort? Mourir

prince,--ou vivre esclave,--ton choix est lâchement courageux.

6. Cet athlète[116], qui jadis voulut rompre un chêne, ne songea pas au

redressement élastique des fragmens: saisi par l'arbre qu'il avait en

vain brisé,--solitaire,--quels regards jetait-il alentour? Toi, dans

l'orgueil de ta force, tu as fait enfin une imprudence égale, et tu as

rencontré un destin plus sombre: lui, il fut la proie des hôtes

farouches des forêts; mais toi, tu devras dévorer ton cœur!

[Note 116: Milon.]

7. Un Romain[117], dont le cœur brûlant s'était désaltéré dans le sang

de Rome, jeta loin de lui le poignard,--osa, par une grandeur sauvage,

quitter l'empire pour ses foyers domestiques. Il osa quitter l'empire

avec un suprême dédain des hommes qui avaient supporté un tel joug, et

qui le laissèrent toutefois jouir en paix de son sort. Sa seule gloire

fut cette heure où il abandonna de plein gré le pouvoir dont il s'était

emparé.

[Note 117: Sylla.]

8. Le monarque espagnol[118], quand le plaisir de la puissance eut perdu

la vivacité de son charme, rejeta ses couronnes pour des rosaires, son

empire pour une cellule: calculateur exact des grains de son chapelet,

subtil argumentateur sur des articles de foi, il amusa bien sa folie;

pourtant, il eût mieux fait de ne jamais connaître, ni le reliquaire du

bigot, ni le trône du despote.

[Note 118: Charles-Quint.]

9. Mais toi,--c'est malgré tes efforts que la foudre a été arrachée de

tes mains;--trop tard tu quittes la haute puissance à laquelle s'accola

ta faiblesse. Quoique tu sois un ange de malheur, c'est assez pour

nâvrer notre cœur que de voir le tien sans nerf; que de songer que le

monde, chef-d'œuvre de Dieu, a servi de marchepied à un être si vil.

10. Et la terre a prodigué son sang pour celui qui peut ainsi ménager le

sien! Et les monarques, devant lui, ont fléchi leurs genoux tremblans,

lui ont rendu grâces pour un trône! Céleste liberté! combien nous devons

te chérir, lorsque tes plus puissans ennemis ont ainsi témoigné leur

crainte dans la plus humble attitude! Oh! puisse aucun tyran ne laisser

jamais un nom plus brillant, qui éblouisse le genre humain!

11. Tes forfaits sont écrits dans le sang, et non écrits en vain;--tes

triomphes ne parlent plus de gloire, ou plutôt ils grossissent la tache

de ton honneur.--Si tu étais mort comme meurt le courage, peut-être un

nouveau Napoléon viendrait-il encore une fois déshonorer le monde;--mais

qui voudrait s'élancer jusqu'à la hauteur du soleil pour tomber ensuite

dans une nuit si noire?

12. Mise dans la balance, la poussière du héros n'a pas plus de valeur

que l'argile vulgaire. L'équilibre, ô humanité! est le même pour tous

les trépassés. Mais pourtant je croyais que le grand homme vivant était

animé de quelques étincelles plus nobles pour éblouir et pour

épouvanter, et je n'imaginais pas que le mépris pût ainsi se jouer de

ces conquérans de la terre.

13. Et ta fiancée, triste fleur de l'orgueilleuse Autriche, princesse

encore impériale, comment son cœur supporte-t-il l'heure de tourment?

Attache-t-elle ses pas à ton coté? Doit-elle aussi courber la tête,

partager le repentir tardif et le long désespoir de l'homicide détrôné?

Ah! si elle t'aime toujours, conserve avec soin ce diamant, qui vaut

bien ta couronne évanouie!

14. Hâte maintenant ta course vers ton île maudite, et fixe ton regard

sur la mer: cet élément peut rencontrer ton sourire, il ne fut jamais

gouverné par toi! Ou bien, de ta main oisive, trace nonchalamment sur le

sable que la terre est à présent aussi libre que l'océan, et que le

pédagogue de Corinthe[119] t'a désormais transféré son proverbe.

[Note 119: Denis le jeune, après avoir été chassé de Syracuse par

Timoléon, passe pour s'être fait maître d'école à Corinthe. Il fut

toujours cité comme un exemple mémorable de l'instabilité des choses

humaines. «_Tantâ mutatione majores natu, ne quis nimis fortunæ

crederet, magister ludi factus ex tyranno docuit_.» (Valer. Max. VI, 9.)

Philippe ayant écrit d'un ton menaçant aux Lacédémoniens, ceux-ci ne lui

firent d'autre réponse que cette phrase passée en proverbe: _Denis à

Corinthe_.

(_N. du Tr._)]

15. Timour! te voilà donc à ton tour dans la cage de ton

prisonnier[120]! Quels pensers seront les tiens? Dans ta rage captive,

tu ne nourriras qu'une idée, une seule:--«Le monde _fut_ à moi!» A moins

pourtant que tu n'aies le sort du souverain de Babylone[121], que tu ne

perdes tout sentiment avec le sceptre, que les liens de la vie ne

retiennent pas plus long-tems cet esprit si ambitieux,--si long-tems

obéi,--de si peu de valeur!

[Note 120: Cage où Bajazet fut enfermé par l'ordre de Tamerlan--ou

Timour.]

[Note 121: Nabuchodonosor changé en bœuf.....]

16. Ou comme celui[122] qui déroba le feu du ciel, feras-tu tête au

choc? partageras-tu avec ce misérable, qui n'obtint jamais de pardon,

son vautour et son rocher? Damné déjà par Dieu,--maudit par l'homme, la

dernière scène de ton drame, sans être la plus coupable, a été

_l'archi-risée_[123] du démon: Satan, dans sa chute, garda sa fierté, et

s'il eût été mortel, c'est avec la même fierté qu'il serait mort!

[Note 122: Prométhée.]

[Note 123: _Arch mock_..... Allusion aux vers de Shakspeare:

«_The fiend's arch mock_--

_To tip a wanton, and suppose her chaste_.--»]

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 04 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 87 / 250 题