ODE A VENISE[112].

[Note 112: On entend ordinairement par ode un poème divisé en strophes

ou stances de même nombre de vers et de même rythme. Cette apostrophe à

Venise n'est donc pas une ode, sous le rapport de la versification; mais

elle en mérite bien le nom, si l'on a égard à la magnificence de poésie

qui s'y déploie.

(_N. du Tr._)]

O Venise! Venise! lorsque tes murs de marbre seront de niveau avec les

ondes, alors les nations pousseront un cri sur tes palais submergés, et

une lamentation bruyante se prolongera sur les flots qui t'engloutiront!

Si moi, voyageur du nord, je pleure pour toi, que devraient faire tes

enfans?--Ne devraient-ils que pleurer?--et pourtant ils ne murmurent que

dans leur sommeil. Qu'ils ressemblent peu à leurs pères!--Ce que la

vase, le sable verdâtre laissé à nu par la retraite de la mer, est aux

vagues écumantes de la haute marée qui jette le matelot naufragé

jusqu'au bord de sa demeure, voilà ce que les hommes d'aujourd'hui sont

aux hommes d'autrefois: ils se traînent, en rampant comme le crabe, à

travers les ruines de leurs antiques rues. Oh désespoir!--tant de

siècles ne pas recueillir de meilleurs fruits! Treize cents ans de

richesse et de gloire ont abouti à la poussière et aux larmes: tous les

monumens que l'étranger rencontre, églises, palais, colonnes,

l'accueillent avec un air de deuil le lion lui-même paraît tout abattu;

et le tambour barbare, aux sons âpres et discords, répète chaque jour,

comme un sombre écho la voix de ton tyran, le long de ces ondes

paisibles, charmées jadis du chant harmonieux qui s'élevait, au clair de

la lune, de mille et mille gondoles,--charmées de l'actif bourdonnement

d'êtres joyeux, dont les plus coupables actions n'étaient que la fièvre

du cœur et le débordement d'un bonheur trop grand, qui a besoin du

secours de l'âge pour isoler son cours de ce voluptueux torrent de

douces sensations, luttant sans cesse avec le sang. Mais cela vaut mieux

que les mornes orgies, le deuil des nations à leur déclin: alors le vice

promène partout ses irrémédiables terreurs; la gaîté n'est que rage, et

ne sourit que pour tuer; l'espoir n'est rien qu'un délai trompeur,

éclair de l'homme malade, une demi-heure avant le trépas. Ainsi la

défaillance, dernière source des peines mortelles et la torpeur des

membres, sombre début de la mort dans sa froide et vacillante carrière,

se glissent de veine en veine et s'avancent à chaque battement du pouls;

néanmoins c'est un tel soulagement pour l'argile épuisée de souffrances,

que le moribond y voit le renouvellement de ses esprits, et se croit

libre lorsqu'il n'est qu'engourdi par le poids de sa chaîne;--lors il se

met à parler de vie,--de ses forces qu'il sent revenir--peu à peu, et de

l'air plus frais dont il voudrait jouie; mais, comme il murmure ces

mots, il ne sait pas qu'il respire à peine, que son doigt effilé ne sent

plus ce qu'il touche; cependant, un voile tombe sur ses yeux,--la

chambre chancelante tourne, tourne, autour de lui;--des ombres rapides,

que sa main veut en vain arrêter, paraissent et disparaissent;--enfin,

le dernier râle étouffe sa voix suffoquée; tout est glace et

ténèbres,--et la terre, ce qu'elle fut avant l'heure de notre naissance.

Nul espoir pour les nations!--Interrogez les chroniques de mille et

mille années.--Que nous ont appris ces scènes journalières, ce flux et

reflux d'événemens ramenés par chaque siècle, cet éternel retour de ce

qui _a été_? rien ou peu. Toujours nous nous appuyons sur choses qui

pourrissent sous notre pied, et nous usons notre force en luttant contre

l'air; car c'est notre propre nature qui nous fait choir; les brutes, à

toute heure immolées pour nos fêtes, sont d'un ordre aussi élevé,--elles

vont partout où les pousse l'aiguillon de leur guide, même à la

sanglante hécatombe: et vous, hommes, qui pour les rois versez votre

sang comme l'eau, qu'est-ce que vos enfans ont reçu en revanche? un

héritage de servitude et de misères, un esclavage aveugle dont les coups

sont l'unique paiement. Quoi donc, ne vois je pas les socs de vos

charrues rougir d'une chaleur brûlante? N'y chancelez-vous pas dans une

épreuve perfide, vous qui croyez cela une preuve _réelle_ de la loyauté,

baisez la main qui vous guide aux tortures, vous faites gloire de

marcher sur les barres en feu? Tout ce que vos pères vous ont laissé,

tout ce que le tems vous lègue de liberté, et l'histoire de sublime,

sort d'une source différente!--Vous regardez et lisez, vous admirez et

gémissez, puis vous succombez et perdez votre sang! Sauf ces esprits, en

petit nombre, qui, en dépit de tous les obstacles réels et imaginables

engendrèrent soudain les crimes; en foudroyant les murs de la prison;

qui voulurent boire à longs traits les douces ondes offertes par la

liberté,--alors que la multitude, dont les siècles ont changé la soif en

rage, se soulève en criant, alors que les hommes s'écrasent les uns les

autres pour obtenir la coupe où ils puissent trouver l'oubli de la

chaîne lourde et douloureuse--qui long-tems les attacha au joug de la

charrue, sur un sol dont les jaunes épis n'étaient pas pour eux; (car

leurs têtes étaient trop courbées, et leurs palais inanimés ne

ruminaient que la douleur):--oui, sauf ces esprits, en petit nombre,

qui, en dépit des forfaits qu'ils abhorrent, ne confondent pas la

sainteté de leur cause avec ces bouleversemens momentanés des lois de la

nature, bouleversemens qui, comme la peste et les volcans, ne frappent

que pour un tems, puis s'éteignent, et laissent le cours ordinaire des

saisons réparer, en quelques étés, les dommages de la terre, la

repeupler de villes et de générations,--belles quand elles sont

libres:--car sous toi, ô tyrannie, rien ne peut jamais fleurir!

Gloire, empire, liberté!--ô trinité divine!--ces tours furent jadis

votre siége! A l'heure où Venise fut un objet d'envie, la ligue des plus

puissantes nations put abaisser son noble orgueil, mais non

l'anéantir:--tout fut entraîné dans sa ruine: les monarques invités à

ses fêtes connaissaient et aimaient leur magnifique hôtesse; ils ne

pouvaient s'apprendre à la haïr, quelque humiliés qu'ils fussent:--la

foule des humains pensait comme les rois; Venise recevait les hommages

du voyageur de tous les jours et de tous les climats;--ses crimes

eux-mêmes naissaient de la source la plus douce,--de l'amour; elle ne

buvait point le sang, ne s'engraissait point de cadavres, mais portait

la joie partout où s'étendaient ses innocentes conquêtes; car elle

relevait la croix, gui d'en haut sanctifiait les bannières protectrices,

incessamment flottantes entre la Terre et le Croissant profane: si ce

croissant a pâli et décliné, le monde peut en rendre grâces à la cité

qu'il a chargée de chaînes dont maintenant le bruit retentit aux

oreilles des peuples qui doivent le nom de liberté à tant de glorieux

efforts: cependant Venise partage avec eux une misère commune: elle se

nomme «le royaume» d'un conquérant ennemi; elle sait ce que tous,--ce

que _nous_, plus que tous les autres; ne savons que trop bien; avec

quels termes dorés un tyran amuse ses esclaves.

Le nom de république a disparu sur les trois parties du globe gémissant.

Venise est abattue: la Hollande daigne reconnaître un sceptre, et

souffre le manteau de pourpre. Si la Suisse seule est libre encore, et

jouit sans entraves de ses montagnes, ce n'est que pour un tems: car, de

nos jours, la tyrannie est devenue fine; et, dans ses heures de

triomphe, étouffe sous ses pieds les étincelles de nos cendres. Une

grande contrée, séparée de nous par l'Océan, nourrit une race vigoureuse

dans l'amour de la liberté; pour laquelle leurs pères ont combattu, et

qu'ils leur ont léguée;--héritage d'orgueil et de bravoure! noble

distinction d'avec toute autre terre, dont les enfans doivent fléchir le

genou au gré d'un monarque, comme si son sceptre insensible fût une

baguette douée du magique pouvoir de la science occulte!--Oui, une

grande contrée, bravant le despotisme, lève encore ses drapeaux

invaincus et sublimes par delà l'Atlantique!--Elle a montré à une

nation, trop fière de son droit d'aînesse, que le pavillon hautain

d'Albion peut baisser devant ceux dont les épées ont conquis des

franchises que le sang ne paie pas trop cher. Oui, certes, mieux

vaudrait le sang de tout homme, fût-il une rivière, mieux vaudrait qu'il

coulât à pleins bords et même débordât, que de languir dans nos veines

oisives, de stagner comme dans un canal fermé de verroux et de chaînes,

d'avancer, comme un malade endormi, trois pas, puis s'arrêter:--mieux

vaut être là où les Spartiates massacrés sont encore libres, dans le

noble charnier des Thermopyles, que de croupir dans nos marais,--ou bien

il faut fuir sur l'abîme azuré, et ajouter un courant à l'Océan, une ame

aux ames de nos pères; et à toi, Amérique, un homme libre de plus!

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 04 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 85 / 250 题