PRONONCÉE A L'OUVERTURE DU THÉATRE DE DRURY-LANE, samedi, 10 octobre
1812.
Dans une nuit horrible, notre cité vit et pleura le palais de la muse du
drame, réduit de fond en comble en cendres; en moins d'une heure, les
flammes dévorèrent le temple, Apollon tomba, et Shakspeare cessa de
régner.
Vous qui contemplâtes ce spectacle admirable et triste, dont l'éclat
insultait à la ruine qui en fut illuminée; vous qui vîtes les fragmens
massifs du monument, au milieu des nuages de feu, chasser du ciel la
nuit, comme autrefois la colonne d'Israël[107]; qui vîtes la longue
pyramide des flammes tournoyantes agiter son ombre rougeâtre sur la
Tamise, épouvantée, la foule pressée autour de l'incendie, frissonner
d'effroi et trembler pour ses propres demeures, à mesure que le désastre
s'accroissait et répandait dans les airs la lumière funèbre d'éclairs
aussi terribles que ceux de la foudre; qui vîtes enfin les cendres
noires et un mur solitaire occuper le royaume des muses et en signaler
la chute: dites,--cet édifice nouveau, et non moins ambitieux, construit
où fut naguère l'édifice le plus puissant de notre île, jouira-t-il de
la même faveur que le premier? ce temple voué à Shakspeare--sera-t-il
digne de lui et de _vous_?
[Note 107: La colonne de feu qui guidait, pendant la nuit, le peuple
israélite à sa sortie d'Égypte.
(_N. du Tr_.)]
Oui,--il le sera:--la magie d'un pareil nom défie la faux du tems, la
torche de l'incendie; dédie encore le même lieu aux jeux de la scène, et
commande au drame, d'_être_ là où il a déjà _été_. La naissance de ce
monument atteste la puissance du charme:--favorisez notre honorable
orgueil? et dites: _c'est très-bien_[108]!
[Note 108: _How well_! combien bien! c'est le cri d'acclamation
correspondant à notre _bravo_.
(_N. du Tr._)]
Ainsi que ce temple s'élève pour égaler l'ancien, ainsi puissions-nous
du passé tirer nos présages! puisse une heure propice à nos prières
s'enorgueillir de noms tels que ceux qui consacrent à jamais le souvenir
du théâtre détruit! C'est à l'ancien Drury que l'art touchant de votre
Siddons[109] foudroya les cœurs sensibles, agita les cœurs les plus
sévères; c'est à Drury que grandirent les derniers lauriers de Garrick;
c'est ici que le moderne Roscius fit couler vos larmes pour la dernière
fois, soupira ses derniers remerciemens, et vous adressa, l'œil en
pleurs, ses derniers adieux. Mais pour les talens vivans peuvent encore
fleurir ces couronnes, dont les parfums s'exhalent en pure perte sur une
tombe. Ce que Drury réclama jadis; il le réclame encore;--ne refusez pas
le tribut nécessaire à la résurrection de sa muse qui sommeille. Ornez
de guirlandes la tête de votre Ménandre! et n'allez pas inutilement
réserver tous vos honneurs pour les morts!
[Note 109: Célèbre actrice, sœur des Kemble.
(_N. du Tr._)]
Bien chers nous sont les jours qui donnèrent tant de lustre à nos
annales, avant que Garrick disparût, ou que Brinsley[110] cessât
d'écrire! Héritiers de leurs travaux; nous sommes aussi vains de _nos_
ancêtres, que le sont des _leurs_ les héritiers d'un noble sang. Tandis
qu'ainsi le souvenir emprunte le miroir de Banquo[111], pour réclamer
ces ombres couronnées à mesure qu'elles passent; tandis que nous tenons
cette glace magique, qui représente les noms immortels, gravés sur notre
arbre généalogique; hésitez,--avant de condamner leurs faibles
descendans; songez combien il est difficile d'égaler de tels rivaux.
[Note 110: Shéridan.
(_N. du Tr._)]
[Note 111: Voir le _Macbeth_ de Shakspeare.
(_N. du Tr._)]
Amis du théâtre! vous, de qui comédiens et comédies doivent solliciter
un pardon ou un éloge; juges suprêmes, dont la voix et le regard usent
du pouvoir illimité d'applaudir ou de rejeter: si jamais la licence
conduisit à la renommée, et nous mit dans le cas de rougir de ce que
vous aviez cessé de blâmer; si jamais le théâtre dégradé put s'abaisser
à flatter un goût dépravé qu'il n'osait corriger: puissent les scènes
présentes répondre à tous les reproches passés, et réduire à un juste
silence les clameurs d'une sage censure! Oh! puisque vous mettez le
dernier sceau aux lois du drame, ne vous jouez plus de nous, en
applaudissant mal à propos: alors une noble fierté doublera les forces
de l'acteur, et la voix de la raison aura un écho dans la nôtre.
Après cette adresse solennelle, après l'accomplissement de l'antique
règle, après ce tribut d'usage que la muse du drame a payé par la bouche
de son héraut, recevez aussi _nos_ complimens de bienvenue, complimens
qui partent de nos cœurs, et voudraient bien gagner les vôtres. Le
rideau se lève;--puisse notre théâtre vous offrir des scènes dignes des
anciens jours de Drury-Lane! Puissions-nous toujours être agréés, et des
Bretons, nos juges, et de la nature, notre guide!--et vous,
puissiez-vous long-tems présider à nos fêtes!