MONODIE

SUR LA MORT DU TRES-HONORABLE R. BRINSLEY SHÉRIDAN, PRONONCÉE AU THÉÂTRE

DE DRURY-LANE.

Quand les derniers rayons du soleil couchant se perdent dans les ombres

d'un crépuscule d'été, quel homme n'a pas senti le doux charme de cette

heure se répandre dans le cœur, comme la rosée sur les fleurs? Qui n'a

été absorbé d'un sentiment pur et auguste, tandis que la nature fait

cette pause mélancolique, et qu'elle exhale son dernier soupir sur cette

arche sublime que le tems a jetée entre la lumière et les ténèbres? Qui

n'a partagé ce calme si paisible et si profond, la muette pensée qui ne

peut s'exprimer qu'en pleurs, une sainte harmonie,--un vif regret, une

sympathie glorieuse avec l'astre qui s'évanouit? Ce n'est pas un deuil

cruel,--mais une peine douce, sans nom, chère aux cœurs bien nés d'ici

bas, sentie sans amertume,--un attendrissement complet et candide, une

heureuse tristesse,--une larme transparente, pure des chagrins du monde

ou des souillures de l'égoïsme, larme versée sans honte, larme secrète

sans douleur cuisante.

Semblable à l'attendrissement que nous inspire un jour d'été

s'évanouissant derrière les collines, une douce mélancolie remplit notre

cœur et fait couler nos larmes, lorsque la mort frappe le génie et

anéantit tout ce qui en lui était mortel. Un esprit puissant s'est

éclipsé,--un astre a passé du jour dans les ténèbres,--astre qui, à son

heure de lumière, fut sans égal,--sans nom digne de lui,--foyer

universel de tous les rayons de la gloire! éclairs d'esprit, splendeur

d'intelligence, flammes de poésie, feux d'éloquence, tout a disparu avec

le soleil qui en était la source;--mais il nous reste encore les

durables productions d'un génie immortel, les fruits d'une joyeuse

aurore et d'un midi glorieux, impérissable portion de celui qui périt

trop tôt. Mais ce n'est qu'une petite partie d'un tout merveilleux, ce

ne sont que des segmens du disque étincelant de cette ame qui embrâsait

tout,--éclairait tout pour égayer,--toucher,--plaire--ou épouvanter. Du

conseil que sa raison charmait, à la table qu'animait sa gaîté, c'était

le souverain maître des cœurs: les voix les plus illustres

l'applaudissaient à l'envi; les hommes comblés de louanges,--les hommes

remplis d'orgueil--s'enorgueillissaient à le louer. Lorsque l'Hindostan

opprimé poussa un cri aigu pour en appeler de l'homme au ciel[104],

c'est lui qui fut le tonnerre,--la verge vengeresse,--la colère,--la

voix de Dieu lui-même, qui ébranla les nations par la bouche de ce

mandataire choisi,--et tonna jusqu'à ce que les sénats tremblans eussent

obéi en admirant; et ici même, ici, dans cette salle, les riantes

créations de son génie vous charmeront, encore tout échauffées du feu de

la jeunesse: ce dialogue incomparable,--ces saillies immortelles qui ne

savaient pas tarir; ces étincelans portraits, frais de vie, qui portent

dans notre cœur la vérité où ils ont pris leur source; ces êtres

merveilleux, enfans de son imagination, éclos du néant à une soudaine

perfection par la volonté créatrice de sa pensée[105]; c'est ici qu'est

leur première patrie; c'est ici que vous pouvez les revoir animés encore

de la chaleur vitale que leur donna ce nouveau Prométhée. Lumineuse

auréole qui trahit la splendeur du disque éclipsé!

[Note 104: Voir Fox, Burke, Pitt, unanimes à louer le discours de

Shéridan sur les chefs d'accusation articulés contre M. Hastings dans la

Chambre des Communes. M. Pitt pria la Chambre d'ajourner l'affaire, afin

de considérer la question avec plus de calme que ne le permettait

l'effet immédiat de ce discours.]

[Note 105: Il y a dans le texte: «_By the_ fiat _of his thought_,» mot à

mot, par le _fiat_ de sa pensée. C'est une allusion au _fiat lux_ de la

_Genèse_. Avons-nous eu tort de reculer devant la version littérale?

(_N. du Tr._)]

Mais, s'il est des hommes à qui l'échec fatal de la sagesse entraînée

par l'erreur doive procurer une basse jouissance; s'il est des hommes

qui triomphent de joie lorsqu'une voix céleste détonne au milieu du

chœur pour lequel elle est née, je leur commande le silence.--Ah!

combien ils savent peu que ce qui leur semblait vice m'était peut-être

que malheur! Dure est la destinée de celui sur qui les regards publics

sont à jamais fixés pour le blâme ou pour la louange! Le repos se refuse

à son nom, et le vulgaire se plaît au spectacle du martyre d'une grande

renommée. L'ennemi secret, dont l'œil ne s'endort jamais, et qui se fait

sentinelle,--accusateur,--juge,--espion; le rival,--le sot,--le

jaloux--et le vaniteux; l'envieux enfin, qui ne respire librement que

dans la peine d'autrui: voilà une armée de détracteurs, qui poursuit la

gloire jusques au tombeau; qui guette les fautes dont un génie hardi

doit la moitié à son ardeur native; qui défigure la vérité, amasse le

mensonge, et bâtit la pyramide de la calomnie! Tel est le partage de

l'homme public;--mais si, par surcroît d'infortune, la maigre pauvreté

se ligue à la maladie dévorante, si le génie doit oublier son vol élevé,

et descendre à terre pour combattre la misère qui assiége sa porte, pour

adoucir d'indignes fureurs,--rencontrer face à face une rage sordide, et

lutter contre la disgrâce, pour ne trouver dans l'espérance que les

caresses, les embrassemens nouveaux d'un serpent qui lui réserve de

nouvelles perfidies; si tels peuvent être les maux qui assaillent les

hommes, est-ce donc chose merveilleuse qu'enfin les plus puissans

succombent? Les êtres à qui fut départie toute la force du sentiment,

portent un cœur électrique,--surchargé du feu céleste, noir de rudes

froissemens, intérieurement déchiré, environné de nuages, entraîné par

l'ouragan, porté sur la nébuleuse atmosphère, source de ces pensées qui

tonnent,--éclairent--et foudroient. Mais, loin de nous et de notre scène

comique doivent être de telles images,--si toutefois elles ont eu

quelque réalité. Accomplissons ici un plus tendre désir, une tâche plus

douce; payons à la gloire le tribut qu'elle n'a pas besoin de réclamer;

pleurons l'astre évanoui,--et apportons notre grain d'encens pour prix

d'un long plaisir. Vous, orateurs! que nos conseils possèdent encore,

pleurez le héros vétéran de vos champs de bataille! le digne rival de

l'admirable Trinité[106]! l'homme, dont les paroles étaient des

étincelles d'immortalité! Vous, poètes! à qui la muse du drame est

chère, il était votre maître,--rivalisez _ici_ avec lui! Vous, hommes

d'esprit et de conversation éloquente! il était votre frère;--emportez

ses cendres d'ici! Tant que nous admirerons ces talens d'immense portée,

aussi parfaits que variés; tant que nous sentirons

l'éloquence,--l'esprit,--la poésie--et la bonne humeur, dont l'harmonie

plus humble charme les ennuis d'ici-bas; tant que nous serons fiers de

la noble prééminence du mérite, nous chercherons long-tems un génie

pareil,--et chercherons en vain; nous nous tournerons vers tout ce qui

nous reste de lui, en regrettant que la nature n'ait formé qu'un seul

homme de cette trempe, et qu'elle ait brisé son moule.--en y jetant

Shéridan!

[Note 106: Fox--Pitt--Burke.]

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 04 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 81 / 250 题