A. E. N. L. Esq.
_Nil ego contulerim jucundo sanus amico_.
(HOR. _Epist._)
Cher L***, dans cette retraite isolée, quand tout autour de moi est
plongé dans le sommeil, les jours heureux de notre vie passée renaissent
et se déroulent au regard de l'imagination. Ainsi, lorsque au milieu de
l'orage, et malgré les nuages amoncelés qui obscurcissent le jour, je
vois une bande étincelante de couleurs variées se dessiner sur
l'horizon, alors je salue l'arc céleste qui répand le signal de la paix
future, et qui commande aux élémens de cesser leur guerre. Ah! quoique
le présent n'apporte que des peines, je songe que ces jours d'autrefois
peuvent revenir; ou si, dans un moment de noire mélancolie, une crainte,
envieuse de mon bonheur, se glisse par surprise en mon sein, combat ma
plus chère pensée et interrompt mon songe doré,--j'exorcise le malin
esprit, et je m'abandonne encore à ma rêverie accoutumée. Quoique nous
ne devions plus désormais répéter dans la vallée de Granta la leçon du
pédant, ni poursuivre à travers les bocages de l'Ida nos délicieuses
visions; quoique la jeunesse ait fui sur ses ailes de rose, et que l'âge
mûr fasse valoir ses droits sévères, le tems ne détruira pas toute
espérance, et nous accordera quelques heures d'une joie modérée.
Oui, j'espère que l'aile vaste du tems versera autour de nous quelques
rosées printanières; mais si la fatale faux doit moissonner toutes les
fleurs de ces bosquets magiques, où la riante jeunesse se plaît à
demeurer, où les cœurs palpitent d'un naïf enthousiasme; si l'âge mûr,
au front sombre, aux froides contraintes, arrête l'entraînement de
l'ame, glace dans l'œil les larmes de la pitié, ou comprime le soupir de
la sympathie, s'il entend sans émotion le gémissement de l'infortune, et
qu'il m'ordonne de n'avoir plus de sensibilité que pour moi seul, oh!
puisse mon cœur n'apprendre jamais à étouffer ses naïfs et généreux
instincts! puisse-t-il toujours mépriser un sévère censeur, et n'oublier
jamais le malheur d'autrui! Oui, tel que vous m'avez connu dans ces
jours sur lesquels mon souvenir s'arrête encore, puisse-je errer
toujours sans guide, sans sociales entraves, et jusques au déclin de
l'âge, rester enfant par le cœur! Quoique emportée aujourd'hui par
d'aériennes visions, mon ame est toujours la même pour vous; ç'a été
souvent mon destin de pleurer, et toutes mes anciennes joies sont
refroidies. Mais; loin de moi, heures aux couleurs noires! votre sombre
empire est passé, mon chagrin n'est déjà plus; j'en jure par toutes les
félicités que connut mon enfance; ma pensée ne se fixera plus sur votre
ombre. Ainsi, quand la colère de l'ouragan est tombée, et que les
cavernes de la montagne ne laissent plus échapper leurs tristes
mugissemens, nous ne songeons plus à la bise d'hiver, invités au repos
par la douce haleine du zéphir. Trop souvent ma muse enfantine mit au
ton de l'amour sa lyre languissante; mais aujourd'hui, sans objet aucun
que je puisse choisir, mes chants expirent en soupirs à demi formés.
Hélas! mes jeunes nymphes ont fui; E--est épouse, C--est mère, Caroline
soupire solitaire, Marie s'est donnée à un autre, et Cora, dont le
regard se promenait naguère sur moi, ne saurait plus aujourd'hui ranimer
mon amour. En vérité, cher L***, il est tems de fuir, car le regard de
Cora brille pour tous. Et quoique le soleil dispense également à tous la
lumière de ses rayons bienfaisans, et que l'œil d'une femme soit un
_soleil_, ce dernier ne devrait luire que pour un seul. Le méridien de
l'ame ne convient pas à celles dont le soleil dispense un universel
_été_. Ainsi, toutes mes anciennes flammes sont éteintes; et l'amour,
pour moi, n'est plus qu'un nom. Quand les flammes de l'incendie
s'affaissent, ce qui naguères en accroissait la lumière et la dévorante
ardeur, en disperse maintenant dans l'ombre toutes les étincelles: ainsi
fait le feu des passions, lorsque le jeune garçon ou la jeune fille se
souviennent encore, mais que toute la force de l'amour expire et
s'éteint sur une braise mourante. Mais aujourd'hui, cher L***, il est
minuit, et les nuages obscurcissent la lune vaporeuse, dont je ne
redirai pas les beautés, décrites dans les vers de tous les écoliers;
car pourquoi marcherai-je dans le sentier que tout barde a foulé avant
moi? Toutefois, avant que ce flambeau argenté des nuits ait trois fois
parcouru son cercle accoutumé, trois fois renouvelé sa course de lumière
et chassé les ténèbres profondes, je compte, ô mon aimable ami, que nous
verrons son disque errant au-dessus du séjour paisible et chèrement aimé
qui servit naguère d'asile à notre premier âge. Là, nous nous mêlerons à
la bande joyeuse de ceux que connut notre enfance; maint récit des jours
passés emportera les heures riantes, et nos ames s'inonderont de la
rosée sacrée des plaisirs intellectuels, jusqu'à ce que le croissant de
Diane pâlisse et luise à peine à travers le brouillard du matin.