1. Mère des rêves dorés, ô muse du roman! reine sacrée des joies
enfantines! toi qui guides au milieu de danses aériennes ton fidèle
cortége de jouvencelles et de jeunes garçons; enfin, tes charmes ne me
retiennent plus, je brise les fers de mon premier àge, je ne prends plus
part à ta ronde mystérieuse; mais j'abandonne tes royaumes pour ceux de
la vérité.
2. Et pourtant il est pénible de laisser les rêves qui habitent l'ame
libre de toute défiance, qui nous font voir chaque nymphe comme une
déesse dont les yeux rayonnent d'immortelles flammes, lorsque
l'imagination tient son sceptre tout-puissant, et qu'elle embellit tout
de mille couleurs variées, lorsque les vierges ne semblent plus une
chimère, que tout est vrai, jusques aux sourires de la femme.
3. Mais devons-nous avouer que tu n'es qu'un nom; et descendus de ton
palais de nuées, ne plus trouver une Sylphide dans chaque dame, un
Pylade[43] dans chaque ami? laisser tes royaumes aériens à la troupe des
fées; avouer enfin que la femme est aussi fausse que belle, et que les
amis ont de la sensibilité--pour eux seuls?
[Note 43: Il est à peine nécessaire d'annoter que Pylade fut le
compagnon d'Oreste et un héros de ces amitiés célèbres qui, avec celles
d'Achille et Patrocle, Nisus et Euryale, Damon et Pythias, ont été
transmises à la postérité, comme des exemples remarquables d'un
attachement qui, suivant toute probabilité, n'a jamais existé hors de
l'imagination du poète et de la page d'un historien ou d'un romancier
moderne.]
4. Je l'avoue avec honte, j'ai senti ta puissance: je me repens
aujourd'hui, ton règne est passé, je n'obéirai plus à tes préceptes, je
ne m'élancerai plus sur les ailes de l'imagination. Pauvre sot! aimer un
œil étincelant, et croire cet œil cher à la vérité; se confier à la
première coquette qui soupire, et mollir devant la coquette qui pleure.
5. O muse trompeuse! Dégoûté de tes illusions, je fuis loin de ta cour
bigarrée, où siégent l'affectation et la languissante sensibilité, dont
les sottes larmes ne peuvent jamais couler pour d'autres douleurs que
pour les tiennes; qui se détourne des maux réels pour baigner de pleurs
tes pompeuses idoles.
6. Unis-toi maintenant à la sympathie, vêtue de noir, couronnée de
cyprès, qui niaisement soupire avec toi, dont le cœur saigne pour toutes
les ames: appelle ta cour féminine et champêtre pour pleurer un
adorateur perdu à jamais, qui jadis put brûler d'une ardeur égale, mais
ne s'incline plus aujourd'hui devant ton trône.
7. Et vous, tendres nymphes, dont les larmes sont prêtes à couler à
grands flots en toute occasion, dont les cœurs gémissent sous le poids
de craintes imaginaires, et brûlent d'imaginaires délires: dites,
pleurerez-vous mon nom absent, pleurerez-vous un apostat de votre
aimable cortége? Un barde enfant peut du moins réclamer de vous quelques
accens de sympathie.
8. Adieu, troupe folâtre; adieu pour toujours! L'heure du destin
approche; déjà paraît le gouffre où vous devez être englouties sans
causer de regrets: je vois le lac noir de l'oubli, agité par des vents
que vous ne sauriez apaiser, abîme où vous et votre gracieuse souveraine
devez, hélas! périr ensemble.