_Tu semper amoris
Sis memor, et cari comitis ne abscedat imago_.
(VALÉRIUS FLACCUS.)
1. Ami de ma jeunesse! Quand nous errions ensemble, écoliers l'un de
l'autre aimés, embrasés de l'amitié la plus pure; le bonheur qui
emportait sur son aile ces heures de roses était une pluie de délices,
telle qu'il en tombe rarement sur les mortels d'ici-bas.
2. Le souvenir seul m'est plus cher que toutes les joies que j'aie
jamais connues. Loin de vous, c'est une peine; mais c'est encore une
peine agréable que de repasser en mémoire ces jours et ces heures, et de
soupirer encore le mot d'adieu!
3. Ma pensée mélancolique se nourrit de ces scènes dont je ne jouirai
plus, de ces scènes que je regretterai toujours; la mesure de notre
jeunesse est comblée, le rêve du soir de la vie est sombre et noir. Nous
rencontrerons-nous?... Ah! jamais!
4. Comme deux fleuves, enfans d'une même fontaine, en vain sortent
ensemble d'une commune source, bientôt, divergeant de cette unique
origine, suivent chacun, en murmurant, une route diverse, jusqu'à ce
qu'ils se confondent dans l'Océan:
5. Ainsi, nos vies désormais couleront séparées; leurs ondes, heureuses
ou funestes, quoique voisines, hélas! ne se mêleront plus comme naguère;
rapides ou lentes, noires ou limpides, elles arriveront au gouffre sans
fond de la mort, pour quitter à jamais le rivage.
6. Nos ames, ô mon ami! qu'animait auparavant un seul désir, qui
vivaient de la même pensée, sont aujourd'hui entraînées dans des sphères
différentes. Dédaignant les humbles amusemens de la campagne, c'est
votre destin de vous mêler à une cour élégante, et de briller dans les
annales de la mode.
7. Le mien est de perdre mon tems à l'amour, ou d'exhaler mes rêveries
en rimes, sans le secours de la raison; car le bon sens et la raison, au
su et au vu des critiques, ont abandonné tout poète amoureux, et ne se
sont laissés saisir par aucune de ses pensées.
8. Pauvre Little[28]! barde à la voix douce et mélodieuse! On vient de
traiter tes sublimes chants comme œuvres monstrueuses: celui qui dévoila
les secrets de l'amour devait être stigmatisé par les terribles
_Reviewers_, comme un être sans esprit et sans mœurs[29].
[Note 28: _Little_ (petit, enfant), nom sous lequel Thomas Moore publia
ses poésies érotiques.
(_N. du Tr._)]
[Note 29: Ces stances furent écrites peu de tems après qu'une _Revue_ du
nord eût inséré une critique sévère sur une nouvelle publication de
l'Anacréon anglais, Thomas Moore.]
9. Et cependant, lorsque tu as en partage les éloges de la beauté, ne te
plains pas de ton lot, harmonieux favori des neuf sœurs: on lira encore
tes lays délicieux, quand le bras de la persécution sera mort et que les
critiques seront oubliés.
10. Pourtant, je dois accorder quelque mérite à ces dignes personnages
qui châtient avec une implacable ardeur les mauvais vers et ceux qui les
composent; et quoique je puisse moi-même être le premier en proie aux
sarcasmes des critiques, certes je ne me battrai point avec eux[30].
[Note 30: Un poète (_horresco referens_) défia son _reviewer_ à un
combat à mort. Si cet exemple prévalait, nos censeurs périodiques
devraient se plonger dans le Styx; car comment se sauveraient-ils
autrement de la nombreuse armée de leurs assaillans furieux?]
11. Peut-être feraient-ils tout aussi bien d'écraser la lyre d'un tel
commençant, cette lyre aux sons âpres et rudes: celui qui offense si
impertinemment à dix-neuf ans, avant trente deviendra, je gage, un
pécheur endurci.
12. Maintenant, je reviens à vous, et certes, je vous dois des excuses.
Recevez donc mon apologie: en vérité, cher--, dans l'essor de mon
imagination, je vole à droite et à gauche; ma muse aime la digression.
13. Je vous disais, ce me semble, que votre destin serait d'ajouter une
étoile au royal empyrée; puisse un royal sourire vous accueillir! Sous
le règne d'un noble monarque, vous ne chercheriez pas en vain ce
sourire, si le mérite vous sert de recommandation.
14. Mais la cour abonde en périls; de perfides rivaux y étalent un éclat
trompeur. Puissent les saints vous garantir de leurs piéges! Puisse
votre amour ou votre amitié ne demander une tendre affection qu'à ceux
qui seront le plus dignes de vous.
15. Puissiez-vous ne pas vous écarter un moment du sûr et droit chemin
de la vérité; n'être jamais leurré par l'appât des plaisirs! Puissent
vos pas imprimer leur trace sur les roses; vos sourires être toujours
des sourires d'amour; vos larmes, des larmes de joie!
16. Oh! si vous souhaitez que le bonheur charme vos jours et vos années
à venir, et que les vertus couronnent votre front, soyez toujours ce que
vous étiez, aussi pur que je vous ai connu; soyez toujours ce que vous
êtes aujourd'hui.
17. Une part légère de gloire, qui viendrait réjouir mes ans à leur
déclin, me serait alors doublement chère; mais lorsque je bénis votre
nom chéri, je renoncerais à la renommée du poète pour être au moins ici
un prophète.