SUGGÉRÉES PAR UN EXAMEN DE COLLÉGE (1806).

Au milieu de l'assemblée, entouré de sa cour des pairs, Magnus[21] élève

son front ample et sublime; placé sur le fauteuil de président, il

semble un dieu qui, d'un signe, fait trembler les vétérans et les

nouveaux[22]. Lorsque tous, autour de lui, observent sur leurs siéges le

plus sombre silence, sa voix de tonnerre ébranle le dôme retentissant,

en adressant de sévères reproches aux misérables peu habiles à

s'évertuer aux mystères mathématiques. Heureux le jeune homme versé dans

les axiomes d'Euclide, quoique faible d'ailleurs dans tout autre art!

Heureux celui qui, sachant à peine écrire un vers anglais, scande les

mètres attiques avec le coup-d'œil d'un critique! Comment donc? Il ne

sait pas comment périrent ses aïeux, lorsque nos discordes civiles

entassaient les morts dans les champs, lorsqu'Édouard guidait ses

troupes conquérantes, ou que Henri foulait aux pieds l'orgueil de la

France; il s'étonne au nom de la Grande Charte; mais il récapitule fort

bien les lois de Sparte; il peut dire quels édits fit le sage Lycurgue,

tandis qu'il a laissé sur la planche de sa bibliothèque le livre de

Blackstone; il vante la gloire immortelle des drames grecs, lorsqu'il se

rappelle à peine le nom du barde de l'Avon.

[Note 21: Je n'entends donner lieu à aucune réflexion défavorable à

celui que je mentionne sous le nom de Magnus: il est simplement

représenté comme accomplissant une fonction indispensable de sa charge.

D'ailleurs le ridicule retomberait sur moi, puisque ce _gentleman_ est

aujourd'hui aussi distingué par son éloquence et par la dignité avec

laquelle il remplit sa place, qu'il l'était dans ses jeunes années par

son esprit et sa bonne humeur.]

[Note 22: _Sophs and freshmen_: les _sages_ et les _nouveaux_, termes

consacrés, à Cambridge, pour désigner les étudians de première et de

seconde année.

(_N. du Tr._)]

Tel est le jeune homme, dont le cerveau scientifique obtiendra les

honneurs scholaires, les médailles, les bourses, ou peut-être même le

prix de déclamation, s'il élève ses regards jusques à ce faîte glorieux.

Mais ce n'est point un talent ordinaire qui peut espérer d'atteindre à

cette coupe d'argent si enviée: non pas que nos esprits exigent beaucoup

d'éloquence, le style brûlant de l'orateur athénien ou le feu de

Cicéron; une matière claire ou animée est inutile, puisque nous

n'essayons pas de convaincre par la parole. Que d'autres orateurs soient

fiers du talent de plaire, nous parlons pour nous plaire à nous-mêmes,

et non pour émouvoir la multitude: notre gravité préfère, le ton du

murmure, un mélange approprié du cri et du gémissement; aucune grâce ne

doit être empruntée de l'action; le geste le plus léger déplairait au

doyen, et tous les gradués ébahis clabauderaient contre ce qu'ils ne

pourraient jamais imiter.

L'homme qui espère obtenir la coupe promise doit se tenir toujours dans

la même posture, et ne jamais lever les yeux, ni s'arrêter, mais manger

chaque mot, peu importe qu'on n'entende rien. Qu'il se presse donc sans

songer au repos; qui parle le plus vite est certain de parler le mieux;

qui prononce le plus de mots dans le plus court espace de tems, peut

espérer à coup sûr de gagner le prix à cette course de paroles.

Voilà donc les enfans de la science, ceux qui, récompensés ainsi,

vieillissent à l'aise sous les tranquilles ombrages de Granta[23]! Là,

sur les bords marécageux du Cam[24], ils demeurent oisifs, vivent sans

réputation, sans honneur,--meurent sans être pleurés. Sourds comme les

portraits qui ornent leurs salles, ils croient que tout savoir est

renfermé dans leurs murs. Grossiers dans leurs mœurs, exacts à de sottes

formalités, ils affectent de dédaigner tous les arts modernes; mais ils

prisent les notes de Bentley, de Brunck[25] ou de Porson[26], beaucoup

plus que le vers commenté par le critique. Vains comme leurs honneurs,

lourds comme leur ale, tristes comme leur esprit, et ennuyeux comme

leurs récits; morts à l'amitié, quoiqu'ils sachent encore être

sensibles, alors que leur intérêt ou celui de l'église requiert un zèle

fanatique. Ils vont en grande hâte faire leur cour au maître du pouvoir,

soit que Pitt ou Petty règle l'heure des audiences[27]. Ils inclinent

leurs têtes devant lui, avec un sourire suppliant, lorsque les mitres

sont étalées en perspective à leurs yeux; mais s'il était renversé par

l'orage de la disgrâce, ces hommes voleraient à la rencontre de son

successeur. Tels sont ceux qui gardent les trésors du savoir; telle est

leur coutume, telle est leur récompense. Au moins pouvons-nous nous

hasarder à dire que la prime ne peut excéder leur déboursé.

[Note 23: Nom poétique de Cambridge.

(_N. du Tr._)]

[Note 24: Le Cam, rivière de Cambridge.

(_N. du Tr._)]

[Note 25: Critiques célèbres.]

[Note 26: Professeur actuel de langue grecque au collége de la Trinité,

à Cambridge; homme dont les hautes facultés et les écrits justifient

peut-être une pareille préférence.]

[Note 27: Depuis que ces vers ont été écrits, lord H. Petty (aujourd'hui

marquis de Lansdown) a perdu sa place, et subséquemment, j'allais dire

conséquemment, l'honneur de représenter l'université: un fait si clair

n'a pas besoin de commentaire.]

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 04 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 44 / 250 题