Au milieu de l'assemblée, entouré de sa cour des pairs, Magnus[21] élève
son front ample et sublime; placé sur le fauteuil de président, il
semble un dieu qui, d'un signe, fait trembler les vétérans et les
nouveaux[22]. Lorsque tous, autour de lui, observent sur leurs siéges le
plus sombre silence, sa voix de tonnerre ébranle le dôme retentissant,
en adressant de sévères reproches aux misérables peu habiles à
s'évertuer aux mystères mathématiques. Heureux le jeune homme versé dans
les axiomes d'Euclide, quoique faible d'ailleurs dans tout autre art!
Heureux celui qui, sachant à peine écrire un vers anglais, scande les
mètres attiques avec le coup-d'œil d'un critique! Comment donc? Il ne
sait pas comment périrent ses aïeux, lorsque nos discordes civiles
entassaient les morts dans les champs, lorsqu'Édouard guidait ses
troupes conquérantes, ou que Henri foulait aux pieds l'orgueil de la
France; il s'étonne au nom de la Grande Charte; mais il récapitule fort
bien les lois de Sparte; il peut dire quels édits fit le sage Lycurgue,
tandis qu'il a laissé sur la planche de sa bibliothèque le livre de
Blackstone; il vante la gloire immortelle des drames grecs, lorsqu'il se
rappelle à peine le nom du barde de l'Avon.
[Note 21: Je n'entends donner lieu à aucune réflexion défavorable à
celui que je mentionne sous le nom de Magnus: il est simplement
représenté comme accomplissant une fonction indispensable de sa charge.
D'ailleurs le ridicule retomberait sur moi, puisque ce _gentleman_ est
aujourd'hui aussi distingué par son éloquence et par la dignité avec
laquelle il remplit sa place, qu'il l'était dans ses jeunes années par
son esprit et sa bonne humeur.]
[Note 22: _Sophs and freshmen_: les _sages_ et les _nouveaux_, termes
consacrés, à Cambridge, pour désigner les étudians de première et de
seconde année.
(_N. du Tr._)]
Tel est le jeune homme, dont le cerveau scientifique obtiendra les
honneurs scholaires, les médailles, les bourses, ou peut-être même le
prix de déclamation, s'il élève ses regards jusques à ce faîte glorieux.
Mais ce n'est point un talent ordinaire qui peut espérer d'atteindre à
cette coupe d'argent si enviée: non pas que nos esprits exigent beaucoup
d'éloquence, le style brûlant de l'orateur athénien ou le feu de
Cicéron; une matière claire ou animée est inutile, puisque nous
n'essayons pas de convaincre par la parole. Que d'autres orateurs soient
fiers du talent de plaire, nous parlons pour nous plaire à nous-mêmes,
et non pour émouvoir la multitude: notre gravité préfère, le ton du
murmure, un mélange approprié du cri et du gémissement; aucune grâce ne
doit être empruntée de l'action; le geste le plus léger déplairait au
doyen, et tous les gradués ébahis clabauderaient contre ce qu'ils ne
pourraient jamais imiter.
L'homme qui espère obtenir la coupe promise doit se tenir toujours dans
la même posture, et ne jamais lever les yeux, ni s'arrêter, mais manger
chaque mot, peu importe qu'on n'entende rien. Qu'il se presse donc sans
songer au repos; qui parle le plus vite est certain de parler le mieux;
qui prononce le plus de mots dans le plus court espace de tems, peut
espérer à coup sûr de gagner le prix à cette course de paroles.
Voilà donc les enfans de la science, ceux qui, récompensés ainsi,
vieillissent à l'aise sous les tranquilles ombrages de Granta[23]! Là,
sur les bords marécageux du Cam[24], ils demeurent oisifs, vivent sans
réputation, sans honneur,--meurent sans être pleurés. Sourds comme les
portraits qui ornent leurs salles, ils croient que tout savoir est
renfermé dans leurs murs. Grossiers dans leurs mœurs, exacts à de sottes
formalités, ils affectent de dédaigner tous les arts modernes; mais ils
prisent les notes de Bentley, de Brunck[25] ou de Porson[26], beaucoup
plus que le vers commenté par le critique. Vains comme leurs honneurs,
lourds comme leur ale, tristes comme leur esprit, et ennuyeux comme
leurs récits; morts à l'amitié, quoiqu'ils sachent encore être
sensibles, alors que leur intérêt ou celui de l'église requiert un zèle
fanatique. Ils vont en grande hâte faire leur cour au maître du pouvoir,
soit que Pitt ou Petty règle l'heure des audiences[27]. Ils inclinent
leurs têtes devant lui, avec un sourire suppliant, lorsque les mitres
sont étalées en perspective à leurs yeux; mais s'il était renversé par
l'orage de la disgrâce, ces hommes voleraient à la rencontre de son
successeur. Tels sont ceux qui gardent les trésors du savoir; telle est
leur coutume, telle est leur récompense. Au moins pouvons-nous nous
hasarder à dire que la prime ne peut excéder leur déboursé.
[Note 23: Nom poétique de Cambridge.
(_N. du Tr._)]
[Note 24: Le Cam, rivière de Cambridge.
(_N. du Tr._)]
[Note 25: Critiques célèbres.]
[Note 26: Professeur actuel de langue grecque au collége de la Trinité,
à Cambridge; homme dont les hautes facultés et les écrits justifient
peut-être une pareille préférence.]
[Note 27: Depuis que ces vers ont été écrits, lord H. Petty (aujourd'hui
marquis de Lansdown) a perdu sa place, et subséquemment, j'allais dire
conséquemment, l'honneur de représenter l'université: un fait si clair
n'a pas besoin de commentaire.]