1. Comme, à travers la voûte azurée, le flambeau nocturne des cieux
brille d'un doux éclat sur le rivage de Lora, où s'élèvent les blanches
tourelles d'Alva qui n'entendent plus le fracas des armes!
2. Et cependant la lune qui parcourt cet horizon fit souvent jouer ses
rayons sur les casques d'argent, et aperçut, au milieu de la nuit
silencieuse, les guerriers d'Alva revêtus de leurs étincelantes cottes
de mailles.
3. Et sur les rocs ensanglantés que le château domine, et qui semblent
menacer les sombres flots de l'Océan, elle vit, jetant sa pâle lueur
parmi les rangs clair-semés de la mort, maint brave étendu par terre
dans le râle de l'agonie.
4. Plus d'un regard, qui ne devait pas revoir le lever de l'astre des
jours, se détourna languissamment de la plaine sanglante, et se fixa,
mourant, sur la lumière mourante de l'astre des nuits.
5. Pour ces yeux défaillans, c'était naguère un flambeau d'amour, dont
ils bénissaient la propice lueur; mais maintenant elle flamboyait d'en
haut, comme une torche sombre et funèbre.
6. La noble race d'Alva s'est éteinte, et l'on voit encore au loin ses
tours grises; ses héros ne pressent plus la chasse, ne soulèvent plus
les rouges vagues de la guerre.
7. Mais quel fut le dernier rejeton du clan d'Alva? pourquoi la mousse
croît-elle sur la pierre d'Alva? ces tours ne retentissent plus du pas
des hommes, l'écho n'y répond qu'au bruit du vent.
8. Et lorsque ce vent est violent et fort, on entend dans ce château un
murmure qui surgit sourdement dans les airs, et vibre sur les murailles
vermoulues.
9. Oui, lorsque gémit l'ouragan, il ébranle le bouclier du brave Oscar;
mais on ne voit plus s'élever ses bannières, ni flotter son panache
noir.
10. Le soleil éclaira des feux brillans de son lever la naissance
d'Oscar; Angus bénit son premier-né; et les vassaux accoururent en foule
autour du foyer de leur chef, pour applaudir à cette heureuse matinée.
11. Ils savourent, sur la montagne, la chair du daim sauvage; le pibroch
perce l'air de ses accens aigus; pour égayer davantage ce festin de
highlanders, les sons de l'instrument se succèdent en mélodie martiale.
12. Et ceux qui entendirent cette musique âpre et guerrière espérèrent
qu'un jour les accords du pibroch précéderaient cet enfant du héros,
lorsqu'il guiderait les braves qui se revêtent du tartan.
13. Une autre année a passé vite; déjà Angus bénit un autre fils; cette
naissance est célébrée comme la première, et cette fête joyeuse ne fut
pas courte.
14. Instruits par leur père à bander l'arc sur les sombres et orageuses
montagnes d'Alva, les deux frères, dans leur enfance, chassaient le
chevreuil agile, et dépassaient leurs lévriers dans leur course.
15. Puis, avant que les années de la jeunesse soient passées, ils se
mêlent aux rangs des guerriers; ils manient, avec légèreté la brillante
claymore, et envoient au loin la flèche sifflante.
16. Les cheveux d'Oscar étaient noirs; c'était avec une majesté sauvage
qu'ils flottaient au gré de la brise. Mais la chevelure d'Allan était
brillante et blonde; sa joue était pensive et pâle.
17. Oscar avait l'ame d'un héros; les rayons de la vérité étincelaient
dans son œil noir. Allan avait de bonne heure appris à se maîtriser, et
ses paroles avaient été douces dès sa jeunesse.
18. Tous deux, oui, tous deux étaient vaillans: la lance du Saxon se
brisa plus d'une fois sous leur acier. Le cœur d'Oscar méprisait la
crainte, mais le cœur d'Oscar savait sentir.
19. L'ame d'Allan, au contraire, ne répondait pas à ses traits, indigne
qu'elle était d'une aussi belle enveloppe: rapide comme l'éclair de la
tempête, sa vengeance mortelle frappait ses ennemis.
20. De la tour lointaine du haut Southannon, vint une jeune et noble
dame; avec les terres de Kenneth pour dot, vint une vierge aux yeux
bleus, la fille de Glenalvon.
21. Oscar réclama cette belle épouse, et Angus sourit à son Oscar:
l'orgueil féodal du père était flatté d'obtenir ainsi la fille de
Glenalvon.
22. Écoutez! les accords du pibroch sont gais. Écoutez! l'hymne nuptial
s'élève: les voix se répandent en accens joyeux, et prolongent encore le
chœur bruyant.
23. Voyez comme les plumes couleur de sang des héros assemblés flottent
dans le château d'Alva. Les jeunes montagnards prennent leurs plaids
bariolés, et attendent l'appel de leurs chefs.
24. Ce n'est pas la guerre que leurs regards demandent; le pibroch joue
le chant de la paix; les clans se pressent aux noces d'Oscar, et les
sons du plaisir ne cessent pas.
25. Mais où est Oscar? certes, il est tard; est-ce bien là l'ardente
flamme d'un fiancé? tandis que les hôtes en foule, que les dames
attendent, ni Oscar ni son frère n'arrivent.
26. Enfin Allan joignit la fiancée. «Pourquoi Oscar ne vient-il pas? dit
Angus.--Est-ce qu'il n'est pas ici? répliqua le jeune homme. Il n'était
pas venu se promener avec moi dans la clairière.
27. «Peut-être, dans l'oubli de ce jour solennel, il chasse le chevreuil
bondissant, ou les flots de l'Océan prolongent son absence; cependant la
barque d'Oscar est rarement retardée par les flots.
28.--Oh! non, non! répliqua le père, alarmé, ni la chasse, ni les flots
ne retiennent mon enfant; voudrait-il faire un tel affront à Mora? quel
obstacle l'empêcherait d'accourir auprès d'elle?
29. «Oh! cherchez, vous tous, amis! oh! cherchez tout à l'entour! Allan,
vole avec eux et parcours les domaines d'Alva! Trouvez Oscar, trouvez
mon fils; faites hâte, et n'osez pas répliquer.»
30. Tout est confusion... Le nom d'Oscar résonne en cris sourds dans la
vallée; il s'élève sur la brise qui murmure, jusqu'à l'heure où la nuit
étend ses ailes noires.
31. Ce nom interrompt le calme de la nuit; mais c'est en vain que les
échos le répètent à travers les ténèbres. Il retentit dans le brouillard
du matin; mais Oscar ne vient pas dans la plaine.
32. Durant trois jours, durant trois nuits sans sommeil, le chef du clan
d'Alva parcourut, à la recherche d'Oscar, toutes les cavernes de la
montagne: donc l'espoir est perdu. Abîmé dans la douleur, ce malheureux
père déchire les boucles flottantes de ses cheveux gris.
33. «Oscar! mon fils!... Toi, Dieu du ciel! rends-moi l'appui de mes
années chancelantes, ou, si cet espoir m'est désormais refusé, livre son
assassin à ma rage.
34. «Oui, sur quelque rivage désert et hérissé de rocs, les os de mon
Oscar doivent blanchir. Accorde-moi donc, ô grand Dieu! une seule grâce;
qu'auprès de lui périsse son père égaré par la fureur.
35. «Mais peut-être il vit encore..... Arrière, désespoir! Ah! sois
calme, mon ame, peut-être il vit encore... Cesse, ô ma voix, d'accuser
mon destin. Grand Dieu! pardonne-moi une prière impie.
36. «Quoi! si je l'ai perdu, je tombe oublié dans la poussière de la
mort; l'espoir des vieux jours d'Alva n'est plus. Hélas! de pareils
coups sont-ils justes?»
37. Ainsi pleura ce père infortuné, jusqu'à ce que le tems, qui adoucit
le plus cruel malheur, eût ramené le calme dans son esprit et tari la
source des larmes.
38. Car toujours survivait en son cœur un secret espoir qu'Oscar pouvait
un jour reparaître. Son espoir tour-à-tour s'affaiblit ou se réveilla,
tandis que le tems compta les heures d'une année allongée par l'ennui.
39. Les jours se suivirent; l'astre de lumière avait déjà terminé une
seconde fois sa course accoutumée; Oscar n'était point venu réjouir la
vue de son père, et le chagrin laissait une plus faible trace.
40. Car il restait encore le jeune Allan, maintenant unique joie de son
père; et le cœur de Mora fut vite gagné, car la beauté couronnait le
front de ce jeune homme à la blonde chevelure.
41. Mora songeait qu'Oscar était descendu dans la tombe, et que le
visage d'Allan était d'une merveilleuse beauté; que si Oscar vivait
encore, quelque autre femme avait subjugué son cœur infidèle.
42. Et Angus leur disait que si une année encore s'écoulait dans une
vaine espérance, ses plus tendres scrupules cesseraient, et qu'il
fixerait le jour de leur hyménée.
43. Les mois se succédèrent à pas lents; mais enfin, mille fois bénie,
arriva la matinée au bonheur consacrée; cette année d'anxiété et de
crainte une fois passée, quels sourires embellissent le visage des
amans!
44. Écoutez! les accords du pibroch sont gais. Écoutez! l'hymne nuptial
s'élève: les voix se répandent en accens joyeux et prolongent encore le
chœur bruyant.
45. De nouveau le clan, foule vive et gaie, se presse à la porte du
château d'Alva; des bruits de fête frappent au loin les échos et
rappellent la joie d'autrefois.
46. Mais quel est celui dont le noir sourcil reste sombre au milieu de
la gaîté générale? Devant les farouches éclairs de ses yeux languissent
les flammes bleues du foyer.
47. Noir est le manteau qui l'enveloppe; son haut panache est d'un rouge
de sang; sa voix est comme l'ouragan qui s'élève; mais sa marche est
légère et ne laisse aucune trace.
48. Il est minuit: on porte les toasts à la ronde; on boit à grands
traits à la santé du fiancé; les voûtes retentissent de mille cris, et
tous les convives unissent leurs voix pour célébrer cette heureuse
journée.
49. Tout-à-coup l'étranger se leva, et la foule bruyante fit silence, et
le front d'Angus exprima la surprise, et la joue délicate de Mora rougit
soudainement.
50. «Vieillard, s'écria-t-il, ce toast est fini; tu m'as vu boire
moi-même et célébrer les noces de ton fils: maintenant je réclamerai de
toi un autre toast.
51. «Tout ici n'est que fête et que joie pour bénir le destin fortuné de
ton Allan; mais, dis-moi, n'as-tu jamais eu d'autre enfant? Dis,
pourquoi donc Oscar serait-il oublié?
52.--Hélas! répondit le malheureux père, laissant échapper de grosses
larmes à mesure qu'il parlait, quand Oscar quitta mon château ou mourut,
ce cœur vieilli fut presque brisé.
53. «Trois fois la terre a renouvelé sa course, sans que l'aspect
d'Oscar vînt réjouir mes yeux: Allan est ma dernière espérance, depuis
la mort ou la fuite du vaillant Oscar.
54.--C'est bien, répliqua le grave étranger, et son œil, roulant dans
son orbite, lançait de farouches éclairs; j'apprendrais volontiers le
destin de ton Oscar; peut-être le héros n'a pas péri.
55. «Peut-être, si ceux qu'il a tant aimés l'appelaient, ton Oscar
reviendrait: peut-être le guerrier n'a fait qu'errer au loin; et pour
lui ton _beltane_[15] peut encore brûler.
[Note 15: _Beltane tree_: arbre qu'on plante au premier mai (jour de
fête dans les _Highlands_), et autour duquel on allume des feux
brillans.]
56. «Remplis le bowl tout entier, et qu'il fasse le tour de la table.
Nous ne réclamerons pas ce toast par surprise: que chacun ait sa coupe
pleine de vin. Bois avec moi à la santé d'Oscar absent.
57.--De tout mon cœur, dit le vieil Angus, et il remplit son gobelet
jusqu'aux bords: je bois à la mémoire de mon enfant, mort ou en vie; je
ne retrouverai jamais un fils comme lui.
58.--Tu as bravement porté ce toast, vieillard; mais pourquoi Allan
est-il là tout tremblant? Viens, bois à la mémoire du mort, et lève ta
coupe d'une main plus ferme.»
59. La rougeur éclatante du visage d'Allan fit soudain place au teint
d'un fantôme; la sueur de la mort tombait en rosée glaciale.
60. Trois fois il éleva son gobelet, et trois fois ses lèvres refusèrent
d'y goûter; car trois fois il surprit l'œil de l'étranger fixé sur le
sien avec une mortelle indignation.
61. «Et c'est ainsi qu'un frère célèbre ici la mémoire chérie d'un
frère? Si la force de l'amitié a un tel effet, qu'attendrions-nous donc
de la crainte?»
62. Excité par l'ironie, il éleva le gobelet: «Plût à Dieu qu'Oscar
partageât aujourd'hui notre joie!» Une terreur intime glaça son ame; il
dit, et jeta la coupe à terre.
63. «C'est lui, j'entends la voix de mon meurtrier!» s'écrie un sombre
spectre de feu. «La voix d'un meurtrier!» répondent les voûtes du
château, et l'ouragan qui éclate grossit de plus en plus.
64. Les flambeaux pâlissent, les guerriers frissonnent, l'étranger s'en
est allé.--Au milieu de la foule, on voit un spectre en tartan vert,
ombre terrible, qui grandit de moment en moment.
65. Un large ceinturon attachait ses vêtemens, son panache noir ondoyait
sur sa tête; mais sa poitrine était nue, avec de rouges blessures, et
morne était l'éclat de son œil, comme s'il eût été de verre.
66. Et trois fois, de son sinistre regard, il sourit à Angus, en pliant
le genou; et trois fois il lança un sombre coup-d'œil sur un guerrier
tombé à terre, que la foule ne regarde plus qu'en tremblant d'horreur.
67. On entend crier les verroux d'un bout du château à l'autre; les
tonnerres mugissent dans les airs, et le fantôme, au milieu des nuages,
est emporté en haut sur l'aile de la tempête.
68. La fête fut glacée, le repas interrompu.--Qui est là étendu sur la
dalle? L'ame oppressée du vieil Angus avait tout oublié; enfin son pouls
bat de nouveau et le rend à la vie.
69. «Arrière, arrière! que l'art essaie de rouvrir les yeux d'Allan à la
lumière.» C'en est fait de son argile, sa course est achevée; ah! jamais
Allan ne se relèvera!
70. La poitrine d'Oscar est froide comme la poussière; ses cheveux sont
soulevés par la brise; la flèche empennée d'Allan est restée dans son
sein: il gît dans la noire vallée de Glentanar.
71. Et d'où vient le terrible étranger? Ou qui était-il? Aucun être
mortel ne peut le dire; mais on ne peut douter de la forme que revêtit
le spectre de feu, car les fils d'Alva connaissaient bien Oscar.
72. L'ambition donna la force au bras d'Allan: son dard vola sur l'aile
d'un démon triomphant de joie, quand l'envie agita ses brûlans tisons et
répandit son venin dans le cœur du jeune homme.
73. Rapide fut le trait qui, parti de l'arc d'Allan, se souilla d'un
sang abominable: le panache noir du brun Oscar est tombé; le dard fatal
a tari en lui les sources de la vie.
74. C'est Mora dont le regard rendit Allan coupable; c'est elle qui fit
révolter son orgueil blessé. Hélas! ces yeux qui étincelaient des rayons
de l'amour devaient pousser une ame à un crime infernal.
75. Regarde, ne vois-tu pas un tombeau solitaire qui s'élève sur la
cendre d'un guerrier? il brille d'un éclat sombre à travers le
crépuscule: c'est le lit de noces d'Allan.
76. C'est loin, bien loin du noble sépulcre qui renferme les mânes
illustres de son clan. Nulle bannière ne flotte au-dessus de ses restes,
car elle serait souillée du sang fraternel.
77. Quel ménestrel aux cheveux gris, quel barde aux blancs cheveux
célébrera, sur la harpe, les exploits d'Allan? Le chant du poète est la
plus belle récompense de la gloire; mais qui peut chanter les louanges
d'un meurtrier?
78. La harpe doit rester immobile, insonore: nul ménestrel n'ose
réveiller cette histoire; sa main paralysée se glacerait en punition de
sa faute, et les cordes de sa harpe se briseraient.
79. Aucune lyre illustre, aucun hymne solennel ne répandra sa gloire
dans le monde. Quel en serait l'écho? la malédiction amère d'un père
expirant, le gémissement d'un frère assassiné!