1. Quand je rôdais, jeune highlander[9], sur la bruyère sombre, et que
je gravissais ton sommet escarpé, ô Morven, mont de neige[10]! afin de
contempler le torrent qui grondait au-dessous comme un tonnerre, ou le
brouillard de la tempête qui se grossissait sous mes pieds: alors
j'errais, libre de la tutelle de la science, étranger à la crainte,
aussi âpre que les rocs où grandissait mon enfance; un sentiment unique
était cher à mon cœur: ai-je besoin de vous dire, ô ma douce Marie!
qu'il était concentré en vous seule?
[Note 9: Mot consacré à la désignation des montagnards écossais: nous
avons cru devoir le conserver, comme tous ceux qui donnent une couleur
locale à la poésie.
(_N. du Tr._)]
[Note 10: Morven, haute montagne dans l'Aberdeenshire: «Gormal, mont de
neige (_Gormal of snow_),» est une expression qu'on rencontre souvent
chez Ossian.]
2. Cependant, ce ne pouvait être l'amour, car je n'en savais pas le nom;
quelle passion peut habiter dans le sein d'un enfant? Mais j'éprouve
encore une vive émotion, la même que je ressentais dans mon jeune âge
sur les cimes des montagnes désertes: une seule image était gravée dans
mon cœur: j'aimais mon froid pays, je ne soupirais pas après de
nouvelles contrés: j'avais peu de besoins, car mes désirs étaient
comblés; mes pensées étaient pures, car mon ame était avec vous.
3. Je me levais avec l'aurore; et je bondissais, avec mon chien pour
guide, de montagne en montagne; je luttais contre les ondes du Dee[11]
ballottées par la marée, et j'écoutais de loin le chant du highlander:
le soir, je me couchais sur un lit de bruyères; mes songes ne
présentaient que Marie à ma vue; avec quelle brûlante ardeur mes
dévotions s'élevaient au ciel, car ma première prière était de vous
bénir!
[Note 11: Le Dee est une belle rivière qui prend sa source près de Mar
Lodge, et se jette dans la mer à New-Aberdeen.]
4. Je quittai ma froide demeure, et mes rêves ont fui: les montagnes se
sont évanouies et ma jeunesse n'est plus: dernier rejeton de ma race, je
dois me flétrir dans la solitude, et ne trouver la joie que dans le
souvenir des jours passés: ah! la grandeur, en élevant ma destinée, l'a
rendue amère; plus douces furent les scènes que connut mon enfance;
quoique mes espérances aient été déçues, je ne les ai point oubliées;
quoique mon cœur soit froid, il languit encore près de vous.
5. Quand je vois quelque noire montagne dresser sa crête vers le ciel,
je songe aux rochers qui couvrent Colbleen[12] de leur ombre; quand je
vois le doux azur d'un œil qui exprime l'amour, je songe à ces yeux qui
me faisaient chérir un sauvage séjour; quand, par hasard, je vois une
chevelure ondoyante, dont la teinte soit un peu semblable à celle de vos
blondes tresses, je songe à cette longue chevelure d'or, apanage sacré
de la beauté et de Marie.
[Note 12: Colbleen est une montagne à l'extrémité des Highlands, non
loin des ruines de Dee-Castle.]
6. Toutefois le jour peut venir, où les montagnes, encore une fois,
m'apparaîtront vêtues de leur manteau de neige: mais tandis qu'elles
seront ainsi suspendues au-dessus de moi, et telles qu'elles furent
toujours, Marie sera-t-elle là pour me recevoir? Hélas! non. Adieu donc,
ô collines où mon enfance fut nourrie! et toi aussi, Dee, dont les eaux
s'écoulent si paisibles, je te dis adieu! Nulle demeure n'abritera ma
tête dans la forêt: ah! Marie, quelle demeure pourrait être habitée sans
vous?