Transformations et nécessités.--Le besoin de produire.--Les capitaux
sont la réserve des producteurs.--Aux générations nouvelles.--Le
«tempérament d'obligataire» et le «tempérament d'actionnaire».--Français
et Allemands.--Perspectives d'avenir.--La France ne peut plus être un
«pays de rentiers».
Les principes que nous avons exposés et les conseils que nous avons
donnés dans ce livre sont destinés à servir de guide pour conserver les
patrimoines et en prévenir, autant que possible, la dissolution. Les
méthodes que nous recommandons, appuyées sur le raisonnement et sur
l'expérience, sont donc avant tout _conservatoires_. Et c'est déjà
beaucoup, nous l'avons vu, quand on arrive à ce résultat que les
capitaux péniblement amassés ne se volatilisent pas.
Garder une fortune par le discernement, la prudence et l'économie, la
transmettre intacte à ses successeurs, c'est difficile et c'est même
très beau. Toutefois les temps dans lesquels nous sommes entrés
demandent autre chose.
Depuis de longues années, le but auquel tendaient, en France, la plupart
des classes de la société, c'était d'arriver, le plus tôt possible, à
vivre sans rien faire, fût-ce chichement, d'un revenu médiocre ou d'une
retraite payée par une grande administration ou par l'État. C'est ce
qu'on appelait jadis «vivre noblement». Ainsi la France tendait à
devenir peu à peu un pays de rentiers, puissant par sa prodigieuse
faculté d'épargne, mais où la notion du travail créateur se perdait.
Cette conception de la vie a été violemment secouée par la guerre. Dans
le bouleversement général, des milliers d'existences, arrangées pour une
médiocrité paisible et qui ne comptaient pas avec l'imprévu, ont été
atteintes avec dureté. L'honnête aisance dont se contentaient tant de
personnes commence à confiner à la misère. C'est un mot courant que,
d'ici longtemps, on ne reverra plus la «douceur de vivre» à laquelle la
tragédie de 1914 a mis fin.
On le répète de tous les côtés, et, ce qui est mieux, c'est une vérité
sentie par les nouvelles générations: il importe de produire, de former
de nouvelles richesses à la place de celles qui ont été anéanties. La
France n'est plus assez riche pour qu'une quantité d'oisifs et de
joueurs de dominos aussi forte que celle d'autrefois puisse encore
subsister. La France était un pays où il y avait trop de joueurs de
dominos, comme en Angleterre il y avait trop de joueurs de ballon.
Aujourd'hui la France a sa fortune à refaire. Elle ne recevra plus du
dehors tous les revenus qui, naguère, en faisaient la créancière du
monde et compensaient l'insuffisance de son commerce extérieur. Elle
s'est, au contraire, endettée envers l'étranger. Alors, si elle ne se
met pas à produire, c'est bien simple: rien, chez nous, ne gardera de
valeur, ni les rentes de l'État, ni les titres de toute sorte, ni la
terre elle-même, parce que ce qui nous reste de richesses, par l'excès
des importations, s'en ira au dehors, parce que la monnaie française
sera de plus en plus «avariée» par rapport à la monnaie étrangère, et
parce que notre actif deviendra peu à peu le gage de nos fournisseurs et
de nos créanciers américains qui se mettront peut-être à exploiter notre
pays pour leur compte, comme ils en manifestent déjà l'intention. C'est
le cas qui s'est produit aux siècles derniers pour l'Espagne, couverte
de gloire, mais inactive et endettée, et dont les ressources naturelles
ne profitaient qu'aux étrangers. Voilà comment une nation devient serve
et prolétaire.
Pour de longues années, pour quelques générations, peut-être, l'état de
rentier sera difficile sinon intenable. Le travail ne sera pas seulement
un devoir national mais une nécessité individuelle. Entre les mains des
hommes jeunes et actifs, le capital devra travailler lui aussi et
devenir un instrument de production, sous peine, s'il reste inerte, de
se consommer et de disparaître.
Les méthodes que nous avons recommandées, les observations que nous
avons consignées dans ce livre ne doivent donc pas être regardées comme
destinées à fabriquer et à multiplier des rentiers mais à préserver de
la ruine, de l'anéantissement et des mauvais conseillers nos capitaux
plus précieux que jamais, afin qu'ils soient conservés intacts pour ceux
qui pourront s'en servir d'une façon active et les faire produire à leur
tour.
Il serait absurde d'exiger que tout le monde mît son argent dans
l'industrie pour la raison qu'il est certain la France doit produire ou
mourir. Il y a quantité de personnes qui ne peuvent courir le risque des
affaires et qui font mieux de s'en éloigner. Elles y perdraient ce
qu'elles possèdent, faute d'expérience et de jugement. Seuls les mauvais
financiers y gagneraient quelque chose. Les hommes âgés et qui ne
peuvent recommencer leur vie, les veuves, les personnes qu'une
profession libérale rend étrangères aux affaires d'argent: tous ceux-là
ont besoin surtout qu'on leur indique les moyens d'assurer la sécurité
de leur fortune, dans la mesure où l'esprit humain peut prévoir les
événements. De même un industriel, un commerçant heureux ne peuvent pas
indéfiniment étendre leurs affaires. Le jour vient où ils ont besoin de
consolider leurs bénéfices, ne fût-ce que passagèrement. Ceux-là aussi
doivent, autant que possible, pouvoir se faire une idée personnelle sur
la manière dont il convient de placer leur fortune au lieu de s'en
rapporter au hasard ou au premier venu.
On a dit qu'une des infériorités des Français, avant la guerre, était
dans leur «tempérament d'obligataires» tandis que les autres peuples,
ceux qui avaient grandi et qui s'étaient enrichis, surtout les
Allemands, avaient un «tempérament d'actionnaires». C'est vrai dans une
large mesure. A l'avenir, les Français auront besoin d'être plus
«actionnaires», c'est-à-dire plus créateurs de richesses et plus
associés à la création des richesses qu'ils ne l'étaient autrefois.
Cependant ce serait une erreur de s'imaginer que tous les Allemands
d'avant la guerre, comme tous les Américains, ne cessaient pas de
risquer leur argent dans des affaires nouvelles. Ils soufflaient
parfois. Ils abritaient une partie de leurs bénéfices dans les valeurs
sûres et dans les obligations et ils ne dédaignaient pas la puissance
d'accumulation de l'épargne sans laquelle la puissance de création
s'épuise vite. Malgré sa forte tendance au nationalisme économique,
l'Allemagne possédait, elle aussi, de grandes quantités de valeurs
étrangères, mais mieux choisies et réparties que les nôtres. C'était
surtout des valeurs américaines, dont il y avait un marché important à
Berlin et qui lui ont été plus utiles pendant la guerre que notre
portefeuille bourré de russe, d'austro-hongrois et d'ottoman.
Produire, c'est surtout la tâche de la génération nouvelle. Mais elle ne
fera fructifier le capital que s'il lui est transmis dans de bonnes
conditions. Que cette précieuse réserve ne soit pas étourdiment gérée,
inconsidérément gaspillée.
Avec un grand labeur, de belles chances s'offrent aussi aux Français
d'aujourd'hui et de demain. Les jeunes à qui échoit une fortune, qui est
souvent le débris d'un patrimoine plus gros, n'auront jamais trop de
reconnaissance pour ceux qui l'auront amassée et conservée. Les jeunes
doivent considérer ce capital comme un outil et un principe d'activité.
Beaucoup de travail, un peu de peine, ajoutés à cette mise de fonds, ne
tarderont pas à apporter leur récompense. De nos provinces, soulevées
l'une après l'autre par un besoin ardent de renaître, s'élève un appel à
l'argent qui féconde, à l'intelligence et à l'activité. Notre «houille
blanche» attend qu'on la prenne. La paix ajoute à la merveilleuse
Algérie la possession indiscutée de ce Maroc où les Allemands avec leur
«tempérament d'actionnaires» nous ont montré, par leur convoitise, par
leurs installations mêmes, ce qu'il y avait à récolter. Enfin, celui qui
reçoit en partage de la bonne terre de France, qu'il la fasse valoir
lui-même. Elle lui rendra vite les soins qu'il lui aura donnés.
En fermant ce livre, nous voudrions que le lecteur en gardât cette
impression qu'il n'a pas été écrit pour encourager les Français à rester
un peuple de rentiers.