Dangers de la spéculation à terme.--La partie est inégale et
déloyale.--Ceux qui jouent à coup sûr contre ceux qui jouent à
l'aveuglette.--La contre-partie.--La spéculation au comptant.--Dans
quelle mesure on peut s'y livrer.--Les arbitrages.--Nécessité d'une
étude attentive des mouvements de Bourse: c'est une science et un
métier.--Conseils pour la vente et l'achat des valeurs et la gestion des
patrimoines.--Dangers des engouements et des paniques.
La spéculation consiste essentiellement à vendre des marchandises qu'on
ne possède pas ou bien à acheter des marchandises sans avoir l'argent
qu'il faudrait pour les payer. Dans le premier cas, on parie que le prix
de la marchandise diminuera, et l'on joue à la baisse. Dans le second
cas, on parie que ce prix montera et l'on joue alors à la hausse.
On spécule ainsi sur les métaux, la farine, le café, etc... A la Bourse
des valeurs, les marchandises sont des fonds d'État, des actions, des
obligations. Ce jeu est organisé. Il est légal autant que celui des
courses. Il n'en constitue pas moins un des moyens les plus immoraux qui
soient de détrousser le public à qui les agents de change, officiers
ministériels, offrent le moyen de perdre son argent.
Nous n'exposerons pas le mécanisme de la spéculation à terme. On sait,
en gros, qu'il suffit de fournir une «couverture» suffisante et de payer
les intérêts de quinzaine ou «reports» pour se livrer à ces opérations.
Les lecteurs de cet ouvrage n'ont besoin de connaître qu'une chose: les
raisons qu'il y a de ne jamais céder à la tentation de mettre le doigt
dans cet engrenage, ni aux tentateurs qui promettent monts et
merveilles.
On cite des fortunes qui se sont faites à la Bourse. Ces bénéfices n'ont
pu être obtenus que par la ruine d'autres joueurs. En face des gagnants,
il y a les perdants. On peut dire que les uns et les autres se recrutent
dans deux catégories éternelles: les naïfs qui se fient à la chance ou à
des raisonnements mal étayés et qui sont généralement victimes d'une
réclame éhontée, et les habiles qui disposent, non seulement de vastes
capitaux et de puissants moyens par lesquels ils peuvent au besoin
influencer le marché, mais encore de renseignements qui ne sont pas à la
portée des simples mortels. La partie n'est pas égale. Les dés sont
pipés et c'est la lutte du pot de terre contre le pot de fer.
Deux exemples aujourd'hui historiques suffiront, pensons-nous, à
dégoûter de jamais tenter la chance de la Bourse. On sait que la
première guerre balkanique, celle de 1912, fut engagée par l'initiative
du roi Nicolas de Monténégro. Ce prince peu scrupuleux se livrait à
l'agiotage, et, cette fois, il s'y livra à coup sûr car, en déclarant la
guerre à la Turquie, il détermina lui-même une chute des cours sur tous
les marchés européens. Il était donc certain de gagner en prenant à
l'avance une position à la baisse. De même, dans l'été de 1914, le
fameux baron Rosenberg et quelques autres financiers austro-allemands de
Paris qui savaient que la guerre était imminente et décidée par
l'Allemagne, empochèrent de nombreux millions en vendant de la rente
française, ce qui constituait à leurs yeux une simple avance sur la
contribution dont Guillaume II se proposait de frapper la France
vaincue.
On voit combien il est téméraire et même absurde, dans ces conditions,
d'affronter les risques de la Bourse. Le vulgaire joue les yeux fermés
contre des gens qui connaissent le dessous des cartes. Il joue, en
outre, avec des ressources faibles et limitées contre des détenteurs de
capitaux considérables. Sans compter que les calculs les plus savants
peuvent être dérangés par des événements imprévus. Il est arrivé de se
tromper à Talleyrand lui-même qui trafiquait à la Bourse de ses
renseignements diplomatiques et de son expérience. A plus forte raison,
l'homme qui ne suit la marche des choses que d'après des journaux
souvent influencés à dessein par les grands spéculateurs, ou qui s'en
rapporte à de vagues «on dit», à ce que l'on appelle des «tuyaux»,
est-il condamné d'avance à perdre, croyant à son flair après quelques
occasions où la chance l'aura servi.
Comment lutter, par exemple, avec ce banquier qui, averti
professionnellement par des signes ignorés des profanes, suppute les
variations prochaines du marché de l'argent avec un risque d'erreur
minime? Comment lutter encore avec ces administrateurs d'une société qui
savent, trois mois avant tout le monde, si le dividende sera augmenté ou
diminué, si le titre montera ou baissera, et qui, souvent, propagent des
bruits exactement contraires à la vérité? Ce qu'on appelle la
_contre-partie_ n'est pas seulement la basse escroquerie d'intermédiaire
véreux. Faire le contraire de ce qu'on dit est l'usage de la Bourse. Les
vieux Parisiens ont souvent conté l'histoire de ce financier qui, tous
les jours, et jusqu'en famille, répétait: «Les Lombards vont bien. Les
Lombards monteront.» Et son fils, jeune homme sans expérience, de se
mettre à la hausse sur les Lombards. La baisse n'ayant pas tardé à se
produire, le fils fit des reproches à son père. «Imbécile, lui dit
l'autre, sache donc que je m'entraînais à dire que les Lombards allaient
bien parce que j'étais moi-même vendeur, sachant qu'ils allaient mal.»
En résumé, nous ne saurions assez conseiller de fuir les spéculations de
Bourse, qui ont ruiné tant de malheureux imprudents, et de fermer
l'oreille aux suggestions de courtiers malhonnêtes et intéressés, qui
proposent des combinaisons mirifiques.
Par contre, il est tout à fait inoffensif et même recommandable, lorsque
le marché à terme est en pleine activité, d'y recourir pour acheter des
titres dont on se propose d'obtenir livraison ou pour vendre des valeurs
que l'on possède effectivement. Le marché à terme, plus large que le
marché au comptant, permet d'opérer sur de plus grandes quantités et
avec de moindres variations de cours. Ce qu'on doit éviter et regarder
comme un jeu pire que le baccara ou la roulette, c'est l'achat ou la
vente à découvert, c'est-à-dire sans argent pour lever les quantités
achetées ou sans titres pour livrer les quantités vendues.
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Les opérations au comptant n'offrent pas les mêmes risques et elles
peuvent augmenter les revenus des personnes adroites et prudentes. Au
fond, l'acquéreur d'une valeur mobilière, comme celui d'une maison ou
d'un pré, pense toujours faire une bonne affaire et espère une
plus-value. D'autre part, comme nous l'avons vu, il est imprudent de
s'endormir sur le portefeuille en apparence le mieux composé. Il y a des
valeurs qui vieillissent et qu'on a intérêt à vendre pour les remplacer
par d'autres. Le rentier modeste lui-même, nous l'avons dit plus haut,
ne doit pas cesser de se renseigner, d'être vigilant et actif autant
qu'économe, sous peine de voir son capital fondre par l'usure du temps.
Le capitaliste intelligent, sans se départir de la plus stricte
prudence, peut faire de temps en temps, dans la composition de ses
valeurs, des changements avantageux qu'on nomme en Bourse des
_arbitrages_. Les titres les plus solides sont sujets à des fluctuations
que l'homme avisé sait mettre à profit. Remplacer une valeur par une
autre de la même catégorie et de la même qualité en réalisant un
bénéfice, parfois léger sans doute, mais absolument sûr, est une
opération recommandable, une occasion que le père de famille se doit de
ne pas laisser échapper.
Le type de l'arbitrage sans danger est fourni par nos obligations de
chemins de fer, considérées comme valeurs de tout repos. Les obligations
3 p. 100 des grandes compagnies françaises et algériennes donnent lieu
chaque jour à des transactions abondantes. Elles offrent souvent des
différences de cours sensibles dont il faut savoir profiter. Leurs
échéances étant variées, il est possible aussi, par des arbitrages
adroits, de toucher non pas deux coupons semestriels seulement, mais
trois ou quatre. Les boursiers désignent dédaigneusement du nom de
«margoulins» ceux qui se livrent à ce trafic modeste. C'est parfois,
pour les personnes oisives et qui n'ont pas mieux à faire, un moyen de
doubler le revenu de valeurs d'un rendement réduit, mais sûr. Il va sans
dire, d'ailleurs, que pour se livrer à des arbitrages, il faut laisser
ses titres au porteur et ne pas les mettre au nominatif.
Les personnes très attentives, qui ont le don de l'observation et de la
mémoire, peuvent développer les opérations au comptant. Certaines
valeurs ont des hauts et des bas périodiques, un rythme plus ou moins
régulier. Les personnes qui ont étudié ces mouvements peuvent vendre ou
acheter tour à tour avec bénéfice. Ce genre de spéculation ne peut
porter d'ailleurs que sur un tout petit nombre de valeurs qui exigent
des spécialistes. C'est une véritable science qui n'est pas, elle non
plus, à la portée de tout le monde. Les profits qu'elle peut donner
récompensent un travail assidu. C'est, dans toute la forme du terme, un
métier. On ne peut donc l'exercer sans application et sans étude. Dans
son _Manuel du spéculateur_, Proudhon, de son temps, décrivait ainsi la
besogne du petit nombre des privilégiés qui savent gagner de l'argent à
la Bourse:
Les prudents, disait-il, font, d'un bout de l'année à l'autre, des
opérations d'arbitrage. Ce sont des capitalistes qui n'achètent jamais
au delà de leur fortune disponible. Ils profitent de la baisse pour
placer leurs fonds et se contentent, en attendant la hausse, de palper
leurs dividendes. Ils réalisent leur avoir quatre, cinq ou six fois
par an, plus ou moins, selon les circonstances. Ils vont du Mobilier
au Foncier, du Foncier à la Rente, de la Rente aux Chemins de fer, des
Chemins de fer aux Petites Voitures, etc...
Encore ne faut-il pas exagérer ce genre de trafic. Il importe de s'y
livrer avec assez d'à-propos pour ne pas jouer la fable de l'homme qui,
à la fin, se trouvait avoir changé un boeuf contre un oeuf. En outre, le
plus habile ne peut se flatter d'apprécier avec exactitude le moment où
une valeur atteint le tuf de la baisse ou l'apogée de la hausse. Il y a
là une part d'incertitude sans compter qu'à trop étendre son clavier et
à courir d'une valeur à l'autre on risque, au lieu d'agir à coup sûr, de
se charger de titres qu'on connaît peu ou mal.
Hâtons-nous d'ajouter que ce métier stérile pour la société n'est pas de
ceux où nous voudrions voir entrer la jeunesse nouvelle qui, avant tout,
doit produire. Ces exercices conviennent à des invalides ou à des
vieillards.
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Comme en toutes choses, la modération et le bon sens constituent les
qualités maîtresses nécessaires à la conservation et à l'accroissement
d'un patrimoine. Pour administrer une fortune, il faut de la réflexion
et un jugement qui s'acquiert par l'expérience. Combien de personnes,
étourdies, crédules ou présomptueuses n'ont jamais fait que des
placements malheureux! Contre leurs propres entraînements ou contre les
exploiteurs, doivent être en garde, surtout, les veuves, les novices qui
héritent d'une fortune, et toutes les personnes qui, habituées à un
travail intellectuel, sont accessibles aux idées générales et promptes
d'imagination, mais que leur profession a toujours éloignées de la
pratique des affaires, comme les médecins, les officiers, les
ecclésiastiques. C'est dans cette catégorie qu'une réclame financière
impudente fait le plus de dupes et qu'on s'abandonne le plus facilement
à l'illusion que, sans études préalables, avec de l'inspiration, il est
facile de gérer et d'accroître ses capitaux.
Vendre, acheter, arbitrer ne doit se faire qu'à bon escient et à tête
reposée. Il est aussi dangereux de céder aux engouements qu'aux
paniques. Les professionnels de la Bourse savent très bien que le public
achète à la hausse et vend à la baisse. C'est ainsi qu'en peu de temps
on se ruine au profit des malins à l'affût des bons coups. Quand on
s'aperçoit qu'une valeur périclite ou qu'elle est en danger, il faut
s'en défaire sans hâte et avec sang-froid sans jeter le paquet
par-dessus bord et à n'importe quel prix. L'homme maladroit, l'impulsif
achète toujours au plus haut et vend au plus bas. L'homme réfléchi
s'engraisse à ses dépens.
Que l'on commence par diviser judicieusement sa fortune selon les règles
que nous avons données et l'on supportera avec calme les vicissitudes
des valeurs mobilières. Nous avons vu, en 1905 comme en 1917, les
personnes qui possédaient une quantité raisonnable de fonds russes
demeurer paisibles, et attendre des jours meilleurs. Les autres
s'énervaient et, atteintes dans une partie essentielle de leur revenu,
perdaient la tête et vendaient avec une grosse perte, croyant tout
compromis. Pourtant, depuis que la Russie a suspendu ses paiements, le
cours des rentes russes s'est relevé à plusieurs reprises quand les
événements ont laissé espérer la chute du bolchevisme.
En même temps, il faut savoir ne pas reculer devant un sacrifice
indispensable et nécessaire. Mieux vaut, dit la sagesse des nations, se
couper un bras que de perdre sa tête. L'entêtement est aussi funeste que
la précipitation. Parce qu'une valeur a été bonne à un moment donné, ce
n'est pas une raison pour qu'elle le redevienne. Beaucoup de gens
pensent le contraire. Or, nous l'avons vu, il y a des valeurs qui
meurent. Si l'on cherche, selon l'expression consacrée, à se faire une
«moyenne» en achetant de nouvelles quantités des titres qui ont baissé,
on risque tout simplement d'aggraver sa perte. Les actions des chemins
de fer de Paris-Lyon, qui passaient pour des valeurs de pères de
famille, n'ont cessé de s'effriter depuis vingt ans. Quiconque se serait
acharné à acheter de ces actions pour se faire une moyenne n'aurait
réussi qu'à multiplier la perte contre laquelle il aurait cherché à se
couvrir.
Nous croyons en avoir dit assez pour convaincre nos lecteurs de la
précarité et de la fragilité des valeurs mobilières. Seuls le travail et
l'épargne conservent les fortunes après les avoir créées. Il faut y
joindre, pour la bonne gestion de ses biens, la sagesse, la prudence, le
savoir et la raison.