LES VALEURS INDUSTRIELLES

Mot typique du baron de Rothschild.--Mal manger et bien dormir ou

mal dormir et bien manger?--Petit nombre de bonnes valeurs

industrielles.--Leur instabilité.--Nécessité de connaissances spéciales

pour les acquérir et les surveiller.--Sept conseils pratiques

essentiels.--Les _booms_ et les _krachs_.--Des mines et spécialement des

charbonnages français après la guerre.--Un mot sur le canal de

Suez.--Généralités sur les actions de jouissance et les parts de

fondateur.

On attribuait jadis ce mot au baron Alphonse de Rothschild. Lorsque des

gens du monde le consultaient sur l'emploi de leurs capitaux, il

répondait invariablement: «Voulez-vous bien dormir et mal manger?

Achetez des fonds d'État sérieux, des obligations, de la rente.

Voulez-vous bien manger et mal dormir? Achetez des valeurs

industrielles.»

Cette manière de présenter les choses correspondait à la situation du

marché des capitaux telle qu'elle existait voilà un quart de siècle

environ. Les excès que nous avons vus en ces dernières années n'avaient

pas encore été commis. Les anciennes habitudes de modération, de

prudence, et même de légitime méfiance qui sont propres aux classes

moyennes de notre pays restaient en honneur. C'est pourquoi il était

d'usage d'attribuer aux valeurs représentant des capitaux engagés dans

l'industrie une autre capitalisation que celle des valeurs à revenu

fixe. Le loyer de l'argent étant de 3 p. 100 pour les valeurs à revenu

fixe, c'était toujours un intérêt de 5 p. 100 qui était demandé, pour le

moins, aux valeurs industrielles, indépendamment des chances de

plus-value, et en compensation des risques à courir. En ce sens le vieux

baron de Rothschild dépeignait très exactement la situation du porteur

de valeurs à revenu fixe d'autrefois, réduit à la portion congrue mais

qui se croyait assuré d'avoir toujours cette portion, et le porteur de

valeurs industrielles, touchant des dividendes quelquefois copieux mais

aléatoires.

On a changé tout cela. D'abord il est apparu que les porteurs de valeurs

à revenu fixe, malgré les sacrifices qu'ils avaient consentis sur leur

revenu pour assurer la sécurité de leur capital, étaient exposés comme

les autres à la ruine ou au moins à de graves diminutions de leur

patrimoine. Ensuite les valeurs industrielles ont été l'objet d'un tel

engouement que la plupart d'entre elles, surtout parmi les plus

célèbres, ont été capitalisées à un taux inférieur à celui des

obligations ou des fonds d'État les mieux garantis. On a vu, par

exemple, l'action du canal de Suez s'établir à des cours qui la

capitalisaient à 2 1/2 p. 100 environ, les grands charbonnages français,

dont quelques-uns ne devaient pas tarder à être dévastés par l'invasion

allemande, se capitaliser à moins encore. Pendant la guerre, les mêmes

excès se sont renouvelés mais sur une échelle beaucoup plus vaste. Il

n'a pas été rare de voir les titres d'entreprises favorisées par leur

situation géographique ou par les bénéfices exceptionnels que leur

apportaient les circonstances monter à des cours auxquels ils donnaient

un revenu moindre que les meilleures valeurs à revenu fixe.

Rien n'est plus déraisonnable. Le sort des valeurs industrielles dépend

de multiples circonstances dont l'appréciation échappe à l'homme

incompétent. Pour une qui prospère, dix végètent ou disparaissent. Le

public est frappé de l'étonnante prospérité de quelques-unes d'entre

elles. Il est porté à croire que toutes les valeurs similaires sont

promises au même succès. Il retient l'exemple des fortunes qui se sont

faites sur certaines entreprises, et il oublie tous les cas de faillite

et de ruine, infiniment plus nombreux. Ainsi les épargnants français,

éblouis par le canal de Suez, avaient souscrit avec confiance et sans y

regarder de plus près aux actions du canal de Panama, parce que

l'affaire, lancée par le même homme, semblait identique. Il faut donc

être en garde contre les fausses analogies.

Les charbonnages français de la région du Nord ont rendu millionnaires

les familles qui y étaient intéressées depuis l'origine. On ne tient pas

compte des risques courus par les premiers participants des sociétés de

Bruay, de Lens, ou du fameux «denier d'Anzin». Ceux qui sont tombés du

premier coup sur le bon gisement, qui a donné mille pour un, sont le

très petit nombre. C'est ce qu'on appelait dans notre vieux langage

trouver la pie au nid. Nous connaissons un capitaliste lillois qui est

un des gros actionnaires de l'opulente société de Bruay. Quand on le

félicite de sa perspicacité, il ne manque jamais de répondre: «Bruay m'a

simplement rendu ce que, les miens et moi, nous avons exposé et perdu

ailleurs. Si nous avions placé en terres ou en rentes tout l'argent que

nous avons enfoui dans des recherches de filon, des prospections, des

mines mort-nées, je serais peut-être aussi riche qu'avec mes actions de

Bruay. Seulement nous avons produit.»

Cette observation montre la part du capital dans la création de la

richesse et détruit les thèses du socialisme sur le parasitisme

capitaliste. Elle montre aussi la part de risque qui est attachée à

l'industrie et que compensent les bénéfices.

C'est pourquoi il y a une différence considérable entre l'industriel qui

dirige lui-même son usine, influe par son intelligence et son activité

sur la marche des affaires, et l'actionnaire qui attend le dividende au

coin de son feu, ignorant tout, la plupart du temps, de l'entreprise à

laquelle il est intéressé. L'acheteur ou le souscripteur ordinaire de

valeurs industrielles devra donc toujours suivre les conseils suivants:

1º. Les valeurs industrielles, comportant des aléas de tout genre, ne

peuvent entrer que dans les portefeuilles abondants et bien garnis. Les

personnes d'une situation modeste commettraient toujours une grosse

imprudence en leur donnant une autre part que celle du billet de

loterie.

2º. L'imprudence inexcusable, qui confine à l'impéritie, consiste à

mettre la totalité ou la majeure partie de son avoir dans une ou deux

valeurs industrielles ou dans la même catégorie de valeurs. Les exemples

abondent d'industries tuées par une invention nouvelle ou par tout autre

cas fortuit.

3º. Observer toujours la plus vive méfiance à l'égard de la réclame et

de la publicité qui sont faites autour d'une entreprise industrielle. Le

capitaliste est rarement en état de juger par lui-même des possibilités

de développement d'une industrie. Des quantités d'intermédiaires sont

intéressés à le tromper. La lecture même des plans ne renseigne pas

toujours d'une manière infaillible ceux qui croient savoir les lire. A

moins d'une intuition spéciale et géniale, le moyen le plus sûr de

connaître le fort et le faible d'une affaire, c'est d'en être. Seules

les personnes qui ont des relations loyales et sincères dans le conseil

d'administration d'une société pourront suivre avec fruit les conseils

de cet administrateur ami. Il y a en France des industries prospères

dont les actions et la direction sont pour ainsi dire en famille. Dans

tous les autres cas, le capitaliste marche au hasard.

4º. Pour les valeurs non plus achetées en banque ou en Bourse, mais

souscrites à l'émission, la méfiance doit être la même. Pourtant, il

importe de retenir d'une manière invariable et absolue cette distinction

essentielle: une entreprise de grande envergure et qui fait appel au

crédit public pour des sommes considérables peut être bonne et avoir de

l'avenir; une petite entreprise qui cherche quelques millions ne peut

être que mauvaise, sauf un hasard extraordinaire. Il est exceptionnel

qu'une petite affaire vraiment bonne ait recours à une émission

d'actions par la voie de la presse et la distribution de prospectus.

Elle trouvera des commanditaires dans un groupe ou chez des banquiers

intelligents; ou bien ses propriétaires la garderont pour eux et leurs

proches sans offrir de partager leurs bénéfices avec des actionnaires

inconnus, ce qui serait de la pure philanthropie. Si par hasard

l'affaire lancée dans le public est vraiment sérieuse, le fondateur

passe la main en gardant la part du lion et en grevant la nouvelle

société de telle sorte que le dividende s'évanouit.

5º Toute entreprise atteint, à un moment, son apogée. Ensuite vient la

décadence. C'est une loi de ce monde. Pour quelques valeurs que l'on

cite (toujours les mêmes parmi des milliers) et qui, pendant trente,

quarante, cinquante années et plus n'ont cessé d'enrichir les familles

qui les possédaient, combien, après une période d'éclat, sont retombées

dans la médiocrité d'une existence difficile en attendant la fin! Rien

n'est éternel. De nouvelles habitudes, les transformations des goûts et

de la société, une disposition législative, parfois un simple arrêté

préfectoral suffisent à transformer une brillante affaire en affaire

médiocre, sinon à la ruiner. Des exemples comme ceux du _Petit Journal_

qui ne s'est pas encore relevé d'un événement politique, de la

_Compagnie Richer_, des _Bateaux Parisiens_, des _Bouillons Duval_,

viennent immédiatement à l'esprit. Telle industrie, brillamment conduite

par l'homme qui l'a créée ou relevée, végétera, après sa mort, entre les

mains de ses successeurs. Sans doute rien n'est plus difficile que

d'apprécier le moment où une affaire ne peut plus que décroître. C'est

une question de jugement personnel et de flair. Mais l'heureux

possesseur d'une valeur industrielle qui a beaucoup monté est presque

toujours bien inspiré en réalisant et en consolidant la plus-value. _Le

bénéfice que vous ne prendrez pas vous-même, les événements se

chargeront de vous le prendre un jour._ Cet axiome reçoit de

l'expérience des vérifications quotidiennes.

6º Étant donné ce principe, rien n'est pire que de courir après son

argent par le système des «moyennes». Certaines personnes, voyant

baisser la valeur qu'elles possèdent, rachètent des titres pour se

faire, dans l'ensemble, un cours moyen et compenser leur perte. Ce

calcul, sauf exceptions motivées, est puéril. C'est de la spéculation à

l'aveuglette. Si la valeur est bonne, elle remontera. Si elle ne l'est

pas, il est absurde de vous en charger davantage. D'ailleurs, à part les

cas de force majeure, si vous n'avez pas prévu la baisse de votre

valeur, c'est que vous étiez mal renseigné sur elle. Demandez-vous bien

si vous l'êtes mieux à présent.

7º. Les inventions qui ont apporté le développement industriel du XIXe

siècle ont donné lieu à la formation de grandes sociétés anonymes qui

ont enrichi leurs premiers possesseurs. Tel a été le cas des chemins de

fer, du gaz, etc... D'après ce précédent, on a tendance à croire que

l'exploitation des inventions nouvelles produira les mêmes effets. Mais

l'État ou les municipalités, en livrant cette exploitation à des

sociétés concessionnaires, ont bien soin aujourd'hui de limiter d'avance

leurs bénéfices. L'électricité, le Métropolitain n'ont pas enrichi leurs

actionnaires. La télégraphie sans fil non plus, même en Amérique,

quoique les _Marconi_ n'aient peut-être pas dit leur dernier mot. Mais

il serait prudent à l'avenir de ne plus se faire d'illusions à cet

égard. En règle générale, la société du XXe siècle n'admettra plus que

des services d'utilité publique donnent des dividendes aux particuliers.

Et ces dividendes apparaîtront un jour, qui n'est peut-être pas éloigné,

comme aussi monstrueux que les péages du temps jadis.

*

* *

Si une grande circonspection s'est toujours recommandée à l'égard des

valeurs industrielles, la même prudence s'imposera encore après la

guerre. Les capitaux seront sollicités de toutes parts. Les promesses

les plus alléchantes ne feront pas défaut. Les capitalistes, éprouvant

le besoin d'accroître un revenu souvent diminué et devenu insuffisant

par la cherté de toutes choses, auront besoin de beaucoup de lumières

pour ne pas se tromper.

Ce n'est pas que nous détournions systématiquement la fortune française,

suivant le système si justement reproché aux grands établissements de

crédit, de commanditer l'industrie de notre pays qui aura besoin de

capitaux si l'on ne veut pas que la mise en valeur des ressources

nationales reste un vain mot. La participation à des industries

prospères est un des moyens par lesquels les patrimoines éprouvés

pourront se reconstituer. A une condition toutefois: c'est qu'ils ne

suivent que des guides probes et sérieux. Nous avons vu, depuis quelques

années, des groupes de banquiers honnêtes et actifs pousser au

développement industriel de plusieurs régions de la France, en

particulier celles de Nancy et de Grenoble. Les capitalistes qui les ont

écoutés n'ont eu, la plupart du temps, qu'à s'en féliciter. Il y a là

une question de confiance personnelle fondée sur l'expérience et les

services rendus. Il est hautement souhaitable que, partout en France, la

banque collabore avec l'industrie et le capital en y mettant la même

probité et la même intelligence. L'avenir et le salut du pays sont là.

On escompte pour les années à venir un renouveau prodigieux de la vie

économique. Ce renouveau est dans la nature des choses, car, de tous

côtés, après l'effroyable crise de la guerre, le besoin en produits

manufacturés sera immense. Toutefois la concurrence sera âpre entre les

nations. Les crises déterminées par la situation financière et monétaire

des divers pays belligérants seront fréquentes et redoutables,

entraînant avec elles des krachs et des faillites. En outre, et surtout,

l'industrie devra faire une part de plus en plus large à son personnel

ouvrier. L'augmentation des salaires et la réduction des heures de

travail pèseront sur les bénéfices. La journée de huit heures,

considérée jadis comme une revendication extrême qui devait mettre la

production en péril, sera bientôt un minimum. Il y a des syndicats

d'ouvriers anglais qui demandent déjà la semaine de trente heures. En

attendant qu'un équilibre s'établisse ou qu'une réaction salutaire

contre la «vague de paresse» se produise, l'industrie subira de

violentes secousses.

Il est d'ailleurs probable que la concurrence universelle incitera

certains pays où le travailleur est sobre et peu exigeant à produire

plus que les autres. Les rivalités économiques n'en seront que plus

terribles. Il n'est peut-être pas absurde d'imaginer que la Chine, par

exemple, où la main-d'oeuvre est abondante et bon marché,

s'industrialise sous l'influence européenne, américaine ou japonaise. Ce

serait alors une «invasion jaune» d'un genre imprévu. Sans aller

jusqu'en Chine, on peut redouter qu'une Allemagne travailleuse n'écrase

les marchés. L'avenir de l'industrie française dépend non seulement de

l'effort qui sera fourni par les individus mais de l'esprit public et

des méthodes du gouvernement.

Bien d'autres hypothèses peuvent être faites sur les difficultés qui

attendent l'industrie. En tout état de cause, ce qu'il ne faut pas

perdre de vue, c'est l'invincible mouvement qui emporte le XXe siècle

vers de nouveaux rapports du capital et du travail et de nouvelles

formes de la vie économique et sociale. Ces formes seront profondément

différentes de celles qu'a connues le siècle précédent, au commencement

de la grande industrie, qui fut l'âge d'or du capitalisme.

La régie et même peut-être la nationalisation des mines sont un

phénomène avec lequel il faudra principalement compter, dût-il être

passager. La tendance actuelle est de négliger les risques courus par le

capital qui a mis en valeur les exploitations minières pour considérer

qu'il n'est pas juste que des richesses naturelles, extraites de la

terre par le travail humain, profitent à des particuliers. De plus en

plus, l'État prélèvera donc une part sur les bénéfices. Les mines

nouvelles seront ainsi, dans l'avenir, condamnées à un médiocre

rendement jusqu'à ce que, les capitaux ne se trouvant plus pour faire

les frais d'exploitations nouvelles, on leur rende la liberté.

Les charbonnages français de la région du Nord ont une haute réputation

méritée par la richesse de leurs gisements. Mais l'erreur qui consiste à

croire qu'ils valent tous Anzin a entraîné plus d'une déception.

Plusieurs d'entre eux, et des meilleurs, ont souffert de la guerre et

des dévastations allemandes. C'est, par exemple, le cas de _Courrières_.

Il faudra des sommes énormes et du temps avant que leur exploitation

normale puisse reprendre. Certaines personnes croiront peut-être qu'avec

la paix les dividendes d'avant 1914 vont immédiatement reparaître. Avant

d'effectuer des placements de cette nature, elles seront sages de se

renseigner avec soin.

Dans leur immense variété, les mines de toutes sortes ont un trait

commun: c'est qu'elles sont sujettes à s'épuiser. C'est ainsi qu'on a vu

mourir, dans ces dernières années, plusieurs mines, notamment de cuivre,

jadis prospères. Les professionnels sont renseignés sur la durée des

gisements. C'est une chose que le grand public ignore ou connaît mal.

Faute d'être informé, on s'expose donc à des surprises désagréables.

Les mines d'or ont une durée particulièrement brève qui, parfois,

n'excède pas une dizaine d'années. Ainsi s'explique qu'elles se

capitalisent parfois à 8 et 10 pour 100. Les personnes qui sont séduites

par ce gros revenu apparent ne se doutent pas, au premier abord, qu'il

s'agit d'un revenu éminemment passager et périssable.

Les actions des mines d'or sont surtout des valeurs spéculatives. Elles

ne peuvent être touchées avec profit que par les personnes renseignées,

qui suivent la Bourse de près et qui manient et remanient constamment

leur portefeuille. Leur caractère est très bien illustré par cette chose

vécue. Il y avait une fois un savant économiste qui employait sa science

à la bonne administration de ses biens. Cet économiste avait une parente

dont le pécule était modeste et il avait promis de lui donner, à la

première occasion, un conseil de placement profitable. L'économiste tint

parole. Ayant été des premiers à discerner l'avenir des mines d'or du

Transvaal, il fit signe à sa cousine. Et les mines d'or montèrent,

montèrent. Le jour vint où l'économiste expérimenté jugea que

l'ascension était suffisante et même excessive et il réalisa son

bénéfice. Cependant il avait oublié sa parente. Et les mines d'or

redescendirent aussi vite qu'elles avaient monté. Après le _boom_ ce fut

le _krach_. Après avoir touché la fortune, la pauvre femme fut ruinée.

Cette histoire vraie montre que, pour se porter sur certaines valeurs,

il faut être un spécialiste et même, dans toute la force du terme, un

savant. Elle prouve aussi la vérité de l'axiome que nous avons énoncé

plus haut: tout bénéfice qu'on ne prend pas soi-même, les événements se

chargent de le prendre. A combien d'autres valeurs que les mines d'or

qui ont eu une prospérité éphémère, à combien de sociétés de caoutchouc,

de pétrole, de soie artificielle, etc... s'appliquerait l'anecdote que

nous venons de raconter!

Il n'y a pas de progrès indéfini. Toute entreprise atteint un jour sa

limite. On pourrait faire une liste nécrologique de celles qui passaient

jadis pour être hors de pair. Souvent aussi une valeur vit encore sur sa

vieille réputation alors qu'elle porte déjà en elle-même le principe de

son dépérissement.

Un mot, pour finir, de la reine des valeurs industrielles, qui est le

_Canal de Suez_. Ses actions et ses titres divers (parts de fondateur,

société civile, obligations) jouissent de la faveur la plus légitime.

L'actionnaire de cette puissante compagnie est l'associé d'une compagnie

plus puissante encore: l'Angleterre qui possède les 176 000 actions

vendues par le prodigue Ismaïl en 1875 et que le gouvernement français

négligea d'acheter. Gomme le disait alors le _Times_: «La position d'une

compagnie dont le propriétaire principal est la première puissance

maritime et coloniale du monde est tout autre chose que celle d'une

compagnie composée d'une multitude de petits actionnaires français.

Toute éventualité qui porterait atteinte aux droits de la compagnie

trouvera devant elle, non plus une faible association d'actionnaires,

mais toute une nation qui peut se faire respecter.»

C'est pourquoi, pendant la guerre, malgré la réduction du trafic et des

dividendes, les titres de Suez se sont maintenus à de hauts cours. Pour

protéger le canal menacé par les Allemands, l'Angleterre a fait un

effort considérable. Placée sous la sauvegarde de l'Empire britannique,

entourée de garanties internationales, cette propriété privée possède

des privilèges exceptionnels, indépendamment de ses propres causes de

prospérité.

Il est probable qu'avec la reprise de l'activité maritime dans le monde,

les recettes du canal de Suez ne tarderont pas à regagner leur niveau

d'avant la guerre. On peut même entrevoir des bénéfices encore plus

considérables avec la mise en valeur de la Mésopotamie et de l'Arabie,

le développement de l'Afrique du Sud, etc...

On n'oubliera pas, cependant, que le canal de Suez lui-même sera soumis

tôt ou tard à la loi commune qui veut que tout change et que tout meure.

Sans doute aucune concurrence, ni par voie de terre ni par le canal de

Panama, ne le menace sérieusement. La victoire de l'Allemagne lui eût

porté un coup redoutable. Ce péril n'existe plus. Le canal semble assuré

d'une longue tranquillité.

Et pourtant, qui sait?

Qui sait si, un jour, le réveil des nationalités, après avoir embrasé

l'Europe orientale, ne s'étendra pas à l'Orient proprement dit?

L'occupation de l'Égypte par les Anglais se heurte déjà à un

nationalisme égyptien capable de devenir la source de grosses

difficultés. Et qui sait aussi, dans un autre ordre d'idées, si les

transports aériens ne sont pas appelés à prendre une extension imprévue?

C'est une idée qui commence à rencontrer moins d'incrédules qu'hier,

puisque les gouvernements se préoccupent de réglementer la navigation

aérienne.

Admirables valeurs, les actions du canal de Suez ne doivent pas être

regardées comme un mol oreiller sur lequel les porteurs actuels, ou du

moins leurs enfants, pourront éternellement dormir.

*

* *

Le public est en général peu informé de la nature réelle des valeurs

industrielles qui sont en circulation. Il ne doit pas perdre de vue,

cependant, que le _nominal_ de l'action se distingue de son _cours en

Bourse_. Prenons par exemple une action du canal de Suez au nominal de

500 francs. C'est à 500 francs que sera remboursée chaque action d'après

le tirage au sort. En outre le porteur reçoit une action de dividende ou

de jouissance.

La différence entre ce capital de 500 francs et le cours de Bourse,

généralement représentée à peu de chose près par le cours de l'action de

jouissance, est ce que les Anglais appellent «de l'eau», c'est-à-dire

une estimation des bénéfices de l'entreprise. Mais, à la liquidation

finale (fin de concession, par exemple, pour le canal de Suez), les

actionnaires ne sont nullement certains de retrouver cette valeur dans

l'actif de la société, actif qu'ils auront à se partager. C'est le cas

que nous avons vu pour les mines à épuisement rapide dont l'actionnaire

doit amortir lui-même le capital. C'est un fait que beaucoup de

personnes perdent de vue et qui les expose à des surprises désagréables.

Les _parts de fondateurs_ ne doivent être acquises qu'à bon escient. En

premier lieu, elles n'ont aucun droit sur l'actif social mais seulement

sur les bénéfices. Elles ne sont donc que «de l'eau». En second lieu,

leur participation aux bénéfices varie selon les statuts de la société.

Parfois, mais pas toujours, le dividende des parts croit beaucoup plus

vite que celui des actions. Les personnes informées sont au courant et à

l'affut de ces particularités.

Les augmentations de capital des entreprises prospères donnent souvent

lieu à des manoeuvres que nous devons signaler. Les administrateurs font

une publicité réduite pour écarter autant que possible les actionnaires

de la souscription et user de leur droit à leur place. La publicité est

toujours considérable pour les valeurs mauvaises ou médiocres. Elle est

presque secrète pour les bonnes. Aux porteurs de s'occuper de leurs

affaires et de les suivre avec attention. Il n'y a pas de philanthropie

en affaires.

Comment placer sa fortune · 第 24 / 51 题