LES ACTIONS DES CHEMINS DE FER ÉTRANGERS

La plus grande partie des bonnes lignes d'Europe constitue des

exploitations directes d'État.--Les Compagnies qui existent encore sont

dans une situation voisine de celle des chemins de fer français.--Un mot

alarmant de M. Lloyd George.--Le cas de la Compagnie du Sud de

l'Autriche: comment un chemin de fer est conduit à la ruine.--Crise

grave des chemins de fer américains avant la guerre européenne: pourquoi

cette crise menace de se représenter et d'être durable.--Le krach des

chemins de fer exotiques.--Conclusion: les actions de chemins de fer

sont le type de la valeur mobilière qui meurt.

Les États européens ont, en grand nombre, au cours de ces vingt-cinq ou

trente dernières années, racheté leurs chemins de fer, qu'ils exploitent

directement. C'est l'indication très nette d'une tendance générale à

enlever aux chemins de fer le caractère d'entreprises commerciales pour

les transformer en services publics. Cette tendance devant avoir pour

effet de réduire progressivement jusqu'à zéro le bénéfice des réseaux,

on comprendra dès lors que, à l'étranger comme en France, les

actionnaires de ces compagnies soient exposés à de désagréables

surprises et courent généralement des risques sans proportion avec les

chances non seulement d'accroître, mais même de conserver leur revenu et

leur capital.

Nous allons passer en revue les principales valeurs de chemins de fer

étrangers auxquelles le public français est intéressé ou susceptible de

s'intéresser. Depuis les premières années du XXe siècle, le même

phénomène se remarquait pour presque toutes, en Amérique comme en

Europe: augmentation du coefficient d'exploitation, décroissance du

produit net, ingérence continue et ruineuse de l'État dans

l'administration et les services, cherté croissante de la main-d'oeuvre

et des matières premières, amélioration sans cesse plus coûteuse des

traitements, salaires et retraites, etc... Ainsi se volatilisent tous

les bénéfices. Et il va sans dire, non seulement que ces causes

subsisteront après la guerre, mais encore qu'elles seront aggravées. En

sorte que le droit d'exploiter les réseaux de voies ferrées commence à

apparaître comme une charge beaucoup plus que comme une source de

profits, ainsi qu'on va pouvoir s'en rendre compte à l'aide de ce

document curieux.

Au mois de février 1908, un membre de la Chambre des Communes ayant

présenté un ordre du jour favorable au rachat des chemins de fer

anglais, le président du _Board of trade_ fit un exposé de la situation

des Compagnies, dont nous tenons à reproduire l'essentiel, résumé

d'après un compte rendu de son discours:

Le ministre a eu soin de faire ressortir dans quelles conditions

onéreuses les compagnies elles-mêmes ont à travailler. Mises à rançon

dès le début, du chef des expropriations que réclamaient les tracés,

on les sollicite aujourd'hui de toutes parts. On réclame d'elles la

majoration des salaires du personnel, le raccourcissement des heures

de travail, la multiplication des trains ouvriers: tout cela sans se

demander si, entreprises commerciales, tous ces sacrifices joints à

l'abaissement des tarifs, aux facilités sans cesse exigées, leur

permettraient de réaliser ou non un bénéfice raisonnable.

En voilà assez, pensons-nous, pour détourner les capitalistes français

de s'intéresser aux chemins de fer anglais, s'ils venaient à en

concevoir l'idée, surtout lorsque l'on saura que l'orateur qui traçait,

en 1908, cette sombre peinture, n'était autre que M. Lloyd George,

ministre dont les idées socialistes paraissaient alors effrayantes et

qui n'est plus aujourd'hui qu'un conservateur, tant il a été dépassé.

Ces paroles de M. Lloyd George nous invitent même à nous demander si les

États contemporains n'auraient pas, en matière de chemins de fer, une

secrète inclination à laisser les Compagnies aux prises avec une

situation difficile jusqu'au moment où ces Compagnies, menacées de

faillite, seraient disposées à se laisser racheter à vil prix.

C'est, d'ailleurs, la politique qu'avait suivie le défunt gouvernement

austro-hongrois vis-à-vis d'une Compagnie dans laquelle, par malheur,

les capitalistes français sont engagés très gravement, et qui a éprouvé

toutes sortes de vicissitudes au cours de son existence, longue d'une

soixantaine d'années déjà environ. L'histoire des chemins de fer du sud

de l'Autriche, appelés encore _Chemins Lombards_, est un exemple

frappant de la manière dont une grande entreprise, jouissant à l'origine

de toutes les apparences de la santé et de la prospérité, peut se

trouver insensiblement conduite à la ruine.

Le gouvernement de la monarchie autrichienne, en 1908, avait racheté la

Compagnie des chemins de fer dits _Autrichiens_ qui exploitaient les

réseaux du Nord et l'on pouvait penser qu'il ne tarderait pas à étendre

cette opération au réseau du Sud. Soit dit en passant, et en

vérification de nos observations du précédent chapitre, le rachat avait

été une excellente affaire pour les actionnaires des chemins autrichiens

du Nord. Leur dividende, fixé une fois pour toutes, était avantageux,

soustrait à tout aléa, et même susceptible de légères augmentations. Il

avait été en 1914 supérieur d'un quart à ce qu'il était en 1904. Et les

cours de l'action, avant la guerre, témoignaient du contentement que le

rachat avait causé aux porteurs. Mais que deviendront ces titres dans

l'effondrement de la monarchie des Habsbourg et la banqueroute qui

menace l'Autriche? C'est une bien sombre interrogation.

Quant aux chemins lombards, l'État autrichien n'avait pas songé une

minute à leur offrir le rachat. C'est que déjà, en 1908, leurs affaires

commençaient à aller mal. Depuis sept ans, ni intérêt ni dividende

n'avaient été distribués aux actions. L'amortissement des obligations

venait d'être suspendu et la compagnie, qui ne tenait déjà plus tous ses

engagements, était sur le chemin qui mène à la faillite. Loin de la

délivrer de ces soucis par un rachat qui eut été un acte de charité

semblable à ce qu'a été chez nous le rachat de l'Ouest, l'administration

autrichienne voyait avec plaisir la situation de la Compagnie

s'aggraver, et se plaisait même à lui imposer des dépenses nouvelles.

Enfin, en 1914, la Compagnie étant au bord de l'abîme, l'État avait

consenti à intervenir. Mais dans quelles conditions! Nous parlerons plus

loin des sacrifices considérables qui ont été imposés aux obligataires

des chemins lombards sans que, nous le verrons, ceux-ci aient la ferme

assurance que de nouveaux sacrifices ne devront pas leur être demandés

quelque jour, ce que fait craindre plus encore la triste situation

financière de l'Autriche après la guerre. Quant aux actions, elles n'ont

plus rien à espérer et elles ne conservent un semblant de valeur que par

la force de l'habitude, et la puissance de l'illusion.

Chose très remarquable, le réseau du sud de l'Autriche n'était nullement

improductif. C'était même un assez beau réseau, sur certaines parties

duquel le trafic était intense. La recette kilométrique en était

supérieure à la moyenne de beaucoup de chemins de fer qui réalisent des

bénéfices. Mais il est écrasé par le poids de sa dette. Ayant perdu ses

lignes de Lombardie après la guerre de 1859, ses lignes de Vénétie après

la guerre de 1866, il n'avait reçu du gouvernement italien que des

indemnités insuffisantes sous forme d'annuités. D'autre part, l'immense

majorité des actions et des obligations se trouvant aux mains

d'étrangers, le gouvernement austro-hongrois ne s'était senti tenu à

aucune espèce d'égards envers la compagnie et semblait même, au

contraire, s'être appliqué à lui demander des sacrifices plus lourds et

à la traiter avec plus de sévérité que les autres. Il y a là une leçon

qui ne doit pas être perdue. Et, sur ce point, nous renverrons le

lecteur à ce que nous avons dit précédemment à propos des dangers

auxquels la tendance croissante des gouvernements au nationalisme

économique expose les capitaux exportés dans les entreprises étrangères.

*

* *

En Espagne, les chemins de fer se trouvent encore sous le régime des

concessions, qui date de l'origine des compagnies. A la suite d'une

longue période où elles apparurent comme besogneuses et condamnées à

végéter, les compagnies espagnoles étaient parvenues depuis quelques

années à une prospérité relative. Ce phénomène semble contredire la

règle d'après laquelle les chemins de fer sont destinés à être de plus

en plus difficilement rémunérateurs. Cette exception s'explique par le

fait que l'Espagne a eu un développement économique particulièrement

tardif et qu'elle commence seulement à entrer dans l'ère de l'activité

industrielle. Mais surtout, en même temps que le trafic s'accroissait

sur les réseaux principaux, le change baissait peu à peu. En sorte que

les paiements en or que les compagnies se sont engagées à faire au

dehors pour le service de leur dette, après avoir été une charge

écrasante, sont devenus moins coûteux d'année en année. C'est ainsi que

la _Compagnie du Nord de l'Espagne_ avait pu, après une longue

suspension, recommencer la distribution de ses dividendes et la

_Compagnie de Madrid-Saragosse_ accroître les siens. Les personnes qui

se tenaient au courant du relèvement de la péninsule n'ont pas manqué de

profiter de l'occasion qui s'offrait. Les actions _Nord de l'Espagne_,

valaient, il y a une dizaine d'années, 150 francs environ, lorsque le

change était au cours déplorable de 40 p. 100, c'est-à-dire lorsqu'il

fallait donner 140 piécettes pour obtenir 100 fr. A la veille de la

guerre, le change était descendu à 4 p. 100 seulement et les mêmes

actions valaient, ou peu s'en faut, 450 francs. Peu de mouvements de

hausse auront été aussi mathématiquement faciles à prévoir que celui-là.

Mais, l'amélioration financière due au change n'a pas suffi longtemps à

conjurer le flot montant des dépenses. Les chemins de fer espagnols

n'ont plus devant eux que de très étroites perspectives, si même ils

n'offrent pas plus de chance de rétrograder que de maintenir leurs

cours. Pour eux comme pour les chemins de fer du monde entier, les

dépenses ont grandi infiniment plus que les recettes. La réduction du

produit net pour les chemins de fer espagnols a commencé et tout fait

entrevoir qu'elle ira en s'accentuant pour les mêmes raisons

qu'ailleurs: relèvement des salaires, adoucissement des conditions du

travail, etc... La cherté du charbon et des matières premières est aussi

un phénomène qui ne cessera pas de si tôt.

Les actions des _Chemins de fer portugais_ avaient suivi, quoique

d'assez loin, le retour de fortune des chemins de fer espagnols. Mais

les mêmes appréhensions doivent être conçues au sujet de l'avenir de ces

valeurs. Le Portugal, sous la monarchie parlementaire, se trouvait,

selon les propres paroles du roi don Carlos, «dans le gâchis». Il

n'apparaît pas que la République l'en ait tiré. Assez d'autres occasions

vont s'offrir aux détenteurs de capitaux pour que, de longtemps, ils ne

soient pas exposés à la séduction de s'engager dans les entreprises

portugaises.

En Italie, les chemins de fer dits _Méridionaux_, rachetés depuis

quelques années, nous donnent l'exemple d'un rachat dont les

actionnaires n'ont pas eu à se féliciter beaucoup. C'est, d'abord, que

l'État italien, excellent défenseur de ses intérêts et depuis longtemps

pénétré des conceptions du nationalisme économique, est assez coutumier

des opérations léonines. Dans ses rapports avec les sociétés

financières, il sait défendre ses droits et imposer le «fait du prince».

Aussi le rachat des Méridionaux n'a-t-il pas été un rachat de

magnificence comme le rachat de l'Ouest français. En outre, les

administrateurs de cette compagnie ont employé les éléments d'actif

restés propriété des actionnaires à diverses entreprises plus ou moins

heureuses. L'action des Méridionaux est ainsi devenue pour partie une

valeur industrielle reposant sur des affaires mal définies et qui n'ont

aucun rapport avec l'exploitation des chemins de fer. Ce sont de ces

surprises désagréables comme l'actionnaire, s'il n'est pas très diligent

et ne suit pas de près les faits et gestes des conseils

d'administration, est exposé à en éprouver souvent.

Il ne subsiste plus, dans les autres pays d'Europe, qu'un très petit

nombre de compagnies de chemins de fer, les réseaux, du moins les plus

importants, étant presque tous exploités directement par l'État. S'il se

présente quelques exceptions, c'est, par exemple, en Turquie. L'avenir

que la paix réservera à ce pays est douteux et la réserve s'impose.

Seuls, des capitalistes très bien renseignés sur les affaires d'Orient

pourront se porter sur ces valeurs. Nous ne parlons que pour mémoire de

la Russie dont les entreprises sont rayées pour longtemps de la liste

des vivants.

Ce qu'il ne faut pas perdre de vue, en tout cas, c'est que les valeurs

étrangères pour lesquelles, au milieu d'un retentissant concert de

publicité, le public français se voit sollicité à l'improviste, ont

presque toujours enrichi depuis longtemps leurs détenteurs primitifs qui

cherchent à réaliser leurs bénéfices sur un autre marché, aux dépens de

dupes mal renseignées. Cette histoire est précisément celle de

l'introduction des valeurs de chemins de fer américains en France.

Au mois de janvier 1911, l'action _Atchison, Topeka et Santa-Fé_ valait

à New-York environ cent dollars, un peu plus de 500 francs. Le titre

n'offrait plus d'ailleurs, à ce moment-là, de perspectives très

séduisantes. Il venait d'assez loin et les améliorations obtenues dans

l'exploitation du réseau n'étaient plus guère susceptibles de

développement, comme la suite l'a d'ailleurs prouvé. Cependant la hausse

continua sur ces titres jusqu'au mois de juin 1911, date à laquelle les

actions Atchison furent introduites sur le marché français au prix

excessif de 605 francs. Les émetteurs américains n'avaient pas fait une

mauvaise opération. L'affaire était moins belle pour les porteurs

français. Il est juste de dire (ce qui n'ôte rien à la morale de cette

histoire) que, pendant la guerre, l'action Atchison a retrouvé et même

dépassé, grâce au bénéfice du change américain, son cours d'émission,

tandis qu'en 1914, elle ne valait plus guère que 500 francs,

c'est-à-dire ce qu'elle valait en Amérique quand le prochain lancement

sur le marché de Paris n'était encore le secret que d'un petit nombre

d'initiés.

Les chemins de fer américains souffrent d'ailleurs des mêmes maux que

les chemins de fer européens. Le temps n'est plus où la «libre Amérique»

apparaissait comme une sorte de paradis des grandes affaires, où toutes

les manifestations de l'activité humaine pouvaient se déployer à l'abri

de l'intervention de l'État, sans connaître d'autres lois que celles de

la concurrence. Les compagnies américaines, après avoir connu les

inconvénients du régime de la liberté absolue, qui a multiplié les

lignes rivales et inutiles, obligé les anciennes sociétés à racheter

très cher les réseaux concurrents, sont étroitement soumises aujourd'hui

au contrôle de l'État. Quoique propriétaires, et non concessionnaires de

leurs réseaux, ces compagnies dépendent autant que les nôtres des

pouvoirs publics. Elles ne sont plus maîtresses de leurs tarifs depuis

1906, date à laquelle l'Interstate Commerce Commission, qui représente

le gouvernement fédéral, a été investie du droit de les fixer.

Accroissement des impôts, exigences du législateur, relèvement des

salaires par pression syndicale sinon par le moyen des grèves, les

compagnies américaines présentent exactement tous les genres de fissures

par lesquelles s'écoulent les bénéfices des chemins de fer dans les

autres pays.

Jusqu'à ces dernières années, les actions des chemins de fer américains

apparaissaient comme des valeurs au plus haut degré spéculatives, qui

obéissaient à toutes les fluctuations de la prospérité américaine, et

douées par là même d'une élasticité considérable.

Ces conditions ont bien changé. Les crises industrielles, qui offrent

des retours périodiques en Amérique comme ailleurs, mais plus

particulièrement marqués en Amérique qu'ailleurs, continuent bien

d'influer sur leurs bénéfices. Mais l'accroissement incessant des

charges pèse sur les compagnies d'une façon bien plus grave, parce

qu'elle est permanente. Les chemins de fer américains, comme les nôtres,

accroissent tous les ans leur dette. Leur produit net s'abaisse, et

nombreuses (on en comptait quatorze du 1er janvier 1913 à fin juin 1914)

ont été celles qui ont suspendu ou diminué leurs répartitions. On a

calculé que, de 1906 à 1914, la valeur en Bourse des titres des chemins

de fer des États-Unis (actions et obligations) avait baissé de la somme

formidable de trois milliards de dollars, c'est-à-dire de quinze

milliards de francs.

La crise financière universelle de l'année 1913 avait évidemment

contribué à porter cette dépression à son point le plus bas. Mais, en

dépit de la prospérité que la guerre européenne a value aux États-Unis,

il ne faudrait pas compter, pour l'avenir, sur une reprise durable. La

politique du gouvernement fédéral, en matière de chemins de fer, semble

consister (selon les termes d'un rapport très intéressant de M. H. de

Saint-Laurent, consul de France à Chicago) à procéder à une estimation

de la valeur des réseaux et à accorder un revenu moyen d'environ 5 p.

100 au capital reconnu par la Commission comme ayant été réellement

investi dans les réseaux. Ce serait en somme un rachat dissimulé, mais à

la suite d'évaluations dont le résultat semble extrêmement peu rassurant

pour les actionnaires, si l'on tient compte de l'orientation du

gouvernement fédéral.

Étant donné ces menaces; étant donné l'immense variété des compagnies de

chemins de fer américains, la complexité de leur organisation

financière, l'énormité et l'enchevêtrement des réseaux, qui prêtent le

flanc à toutes les surprises, il faut conclure que le capitaliste

européen qui se rend acquéreur d'actions de cette nature opère dans

l'inconnu et joue à une espèce de jeu qui ressemblerait beaucoup à celui

de la roulette ou du baccara, s'il y avait chance d'y gagner.

Deux actions de chemins de fer du continent américain, auxquels le

public français s'est trouvé intéressé, auront toutefois, en ces

dernières années, donné de la satisfaction aux porteurs. Ces deux cas

s'expliquent par des causes exceptionnelles. Le _Canadian Pacific_ n'est

pas seulement un chemin de fer; c'est un grand propriétaire foncier dans

un pays neuf qui vient de passer par une phase de développement

magnifique. Les bénéfices répartis aux actionnaires proviennent en

réalité de bénéfices réalisés sur les ventes de terrains, car les

recettes de l'exploitation elle-même sont de plus rongées par les

dépenses. Ces bénéfices sont et resteront considérables tant que la

population du Canada s'accroîtra et ils sont destinés à varier avec le

mouvement de la population dans ce pays. D'ailleurs, le domaine

territorial de la Compagnie, pour une part urbain, reste un des plus

vastes qui appartiennent dans le monde à une société privée (environ

sept ou huit départements français). Il n'en est pas moins destiné à

s'épuiser un jour. En outre, il n'échappe pas aux observateurs que le

_Canadian Pacific_ fait tous les ans appel au crédit pour des sommes

considérables et ne cesse d'accroître ses charges. Il serait donc

imprudent de s'attendre à des plus-values illimitées.

Une autre valeur de chemins de fer a donné aussi quelque satisfaction:

l'action des _chemins de fer de Santa-Fé_, dans la République argentine.

Mais il s'agit là d'un cas de sauvetage plutôt que d'autre chose. Après

avoir subi divers accidents, être arrivée au bord de la faillite et

avoir été contrainte de demander un concordat, cette société,

administrée par des mains plus habiles, a réussi à se relever. En

réalité, la prospérité en est toute relative et ce n'est que par

comparaison avec la détresse antérieure de la Compagnie qu'il est

possible de parler de la bonne situation des chemins de fer de Santa-Fé.

La marge des bénéfices reste très étroite et à la merci des crises

économiques, de l'état des récoltes et même des intempéries.

La vérité est que, presque toujours, les capitaux engagés dans les

chemins de fer des pays neufs ou exotiques doivent être considérés comme

dangereusement aventurés. C'est une vérité dont l'épargne française a

fait, au Brésil et ailleurs, une cruelle expérience. Les chemins de fer

ne peuvent être productifs que dans les pays où la population est dense,

la richesse stable, le commerce et l'industrie développés. Or ces

pays-là sont presque tous parvenus à un état politique et social qui est

essentiellement défavorable à l'exploitation des voies ferrées par des

sociétés privées. Nous voyons des pays comme les États-Unis, qui

ignoraient naguère le régime de l'étatisme, s'y acheminer. Il faut, dans

ces conditions, conclure avec la plus grande netteté que les actions de

chemins de fer sont devenues universellement des valeurs dangereuses,

aléatoires et, même pour les meilleures, dépourvues d'avenir. En sorte

qu'il convient aux capitalistes prudents de les éviter ou de n'en plus

surcharger leurs portefeuilles comme ont pu le faire, soit impunément

soit même avec profit, les deux générations qui ont précédé la

génération actuelle.

Les actions des chemins de fer sont, de tous les éléments des fortunes

modernes, celui qui aura le plus rapidement vieilli. Y rester

aveuglément fidèle, par esprit de tradition familiale ou par habitude

personnelle, serait s'exposer à la ruine de gaieté de coeur. C'est

surtout des patrimoines qu'il est vrai de dire qu'ils ne se baignent ni

ne se rafraîchissent deux fois dans le même fleuve.

Comment placer sa fortune · 第 20 / 51 题