DES IMMEUBLES

La revanche des anciens placements.--Toute richesse part de la

terre.--Stabilité de la propriété immobilière.--Un exemple

typique.--Relèvement de la valeur de la terre en France.--Hausse des

produits agricoles.--Sécurité de la propriété rurale, due, dans notre

pays, à son extrême division.--Le dépeuplement des campagnes est le seul

point noir.--Conseils pour la gestion des biens fonciers.--Les maisons

de rapport à Paris et dans les grandes villes.--Achat, construction et

entretien.--Les spéculations sur les terrains.--Les formes excentriques

de la propriété et leurs périls.

«Avoir du bien au soleil», et «avoir pignon sur rue»: ces deux

expressions proverbiales rappellent qu'au temps jadis nos pères

considéraient que la véritable fortune, durable et solide, consistait en

immeubles, en terres et en maisons. Pendant la longue période de

tranquillité relative, de stabilité, de prospérité et de développement

industriel qui a favorisé l'essor prodigieux des valeurs mobilières, la

vieille préférence de l'épargne française pour les placements fonciers

n'avait cessé d'aller en s'affaiblissant. La facilité du coupon touché

sans fatigue, souvent par l'intermédiaire d'une banque ou d'un receveur

de rentes, s'opposait aux tracas de la propriété: les locataires, les

fermiers, les impôts, les réparations et l'entretien.

Quelques années avant la guerre, une personne qui faisait l'acquisition

d'une ferme semblait déraisonnable et, en tout cas, rétrograde et

attachée aux préjugés d'un autre âge. L'achat ou la construction d'un

immeuble urbain, à moins que ce ne fût pour le revendre et comme

opération spéculative, finissait par être presque aussi mal jugé. A quoi

bon se donner les soucis de la propriété quand toute la gamme des

valeurs de Bourse était là?

Les épreuves de la guerre ont changé ce point de vue et montré que les

vieilles habitudes de placement étaient sages et fondées sur

l'expérience. Un spirituel Parisien, venu, comme presque tous les

Parisiens, de province, nous disait un jour: «Ayant quelques économies,

je les avais placées en fonds russes. Et j'ai pensé, depuis, au pré que

mon père aurait acheté avec cet argent-là. Au moins le pré serait

toujours à sa place.»

Non seulement le pré serait à sa place, mais sa valeur se serait

considérablement accrue. Un des effets de la guerre a été d'augmenter

presque partout le prix de la terre et des maisons. La dépréciation des

billets et des valeurs, la méfiance pour tout ce qui est papier, a eu

pour conséquence que les valeurs réelles ont été recherchées. Et quelle

valeur est plus réelle que la terre, d'où part toute richesse, que les

maisons, puisqu'il faut toujours se loger?

La véritable richesse est là. C'est une erreur de croire que nos pères

aient placé leur fortune en immeubles parce qu'ils ne connaissaient pas

d'autres sortes de placements. Sans doute les valeurs mobilières étaient

fort loin d'être développées. Elles étaient même dans l'enfance. Mais

enfin elles existaient. L'antiquité avait déjà connu les sociétés par

actions. Et les rentes sur l'Hôtel de Ville, les actions de la Compagnie

des Indes, qui ont laissé des souvenirs malheureux dans l'histoire,

qu'était-ce, sinon l'équivalent de nos fonds d'État et de nos titres

industriels? Lorsque plusieurs négociants s'associaient pour acheter un

navire, ils formaient une société de navigation. Et ainsi de suite.

Nos pères savaient fort bien, et par expérience, que les valeurs

mobilières, dont l'essence n'a pas changé, quelle qu'ait pu être la

forme qu'elles avaient de leur temps, étaient condamnées à périr. Leur

préférence pour les placements immobiliers était parfaitement fondée.

Car l'immeuble, qu'il s'agisse d'une maison ou d'une terre de culture,

n'offre pas seulement sur le papier l'avantage de la solidité

matérielle. Il a encore cette supériorité que son rendement se trouve

toujours, à travers les âges, égal à la valeur de l'argent dans un temps

donné.

Le célèbre économiste et financier Léon Say avait une profonde méfiance

des valeurs mobilières qui n'ont même plus la valeur du papier,

disait-il, «parce que quelque chose est écrit dessus». Il aimait à citer

l'exemple d'un petit domaine, la terre de Bourbilly, qui avait appartenu

un moment à Mme de Sévigné et qui, resté tel quel du XVIe siècle à nos

jours, avait toujours donné à ses propriétaires un revenu croissant. Ce

domaine, qui produisait 50 livres en l'an 1523, produisait 2.000 francs

en 1884. La puissance d'achat de 50 livres au XVIe siècle étant celle de

2.000 francs au XIXe, on voit en quoi consiste la seconde garantie qui

est attachée aux biens immeubles: leur rendement et leur valeur locative

se règlent exactement sur la valeur de l'argent, les denrées agricoles

étant elles-mêmes les régulatrices des prix. Au contraire, disait Léon

Say achevant sa démonstration, un capital mobilier égal à la valeur du

domaine de Bourbilly, qui eût rapporté 50 livres en 1523, en admettant

qu'il eût pu arriver intact aux mains des lointains héritiers de 1884,

n'eût rapporté que 50 francs[1].

[1] Les personnes que ces questions intéressent trouveront de nombreux

éclaircissements dans le beau livre de M. CAZIOT, la _Valeur de la

terre en France_ (J.-B. Baillière, éditeur).

Nous avons déjà commencé, depuis la guerre, à assister à un phénomène du

même genre et dont la marche a été extraordinairement rapide. A la

dépréciation du papier-monnaie, à l'avilissement de l'argent, a

correspondu une hausse considérable des produits de la terre et du prix

de la terre elle-même. Nos paysans, qui se sont enrichis, achètent les

moindres parcelles à des prix qui eussent paru fantastiques il y a

quelques années. Sans le savoir, ils raisonnent comme des écononomistes

savants.

D'abord, comme Léon Say, ils n'ont pas confiance dans le papier. Ils ont

hâte de transformer leurs billets de banque ou leurs bons de la Défense

nationale en quelque chose de tangible. Ensuite ils sentent bien que les

produits de la terre, c'est-à-dire les aliments indispensables à

l'homme, donneront un intérêt correspondant au capital engagé.

Plus la monnaie d'un pays est dépréciée, et plus la terre est

recherchée, plus elle vaut cher. La hausse de la terre est même un signe

précurseur de crise de toutes les autres valeurs, y compris le

papier-monnaie. Ainsi, en 1917, en Hongrie, pays agricole, un

demi-hectare de terres labourables avait été vendu 22 000 couronnes et

cette enchère semblait alors fantastique et absurde. L'acquéreur

semblait ne devoir jamais retrouver l'intérêt de son capital. Mais, en

1919, la couronne valait à peine 17 centimes (au lieu de 1 fr. 05)

tandis qu'inversement le prix du quintal de froment avait monté en

conséquence. L'enchère insensée avait été parfaitement raisonnable.

La terre, en France, avait subi une dépréciation considérable à partir

de 1880. Dès l'année 1908, le relèvement était devenu sensible. Il n'a

fait, depuis, que s'accentuer. Le préjugé hostile à la propriété rurale

a disparu et le moindre lopin, dans les bons pays de culture, trouve

aujourd'hui dix acquéreurs pour un. La valeur locative de la terre

suivra naturellement la hausse de l'hectare. En sorte que les

propriétaires fonciers, frappés, il y a trente ans, dans leur capital et

leur revenu, connaîtront de nouveau des jours prospères. Déjà, dans les

régions où le métayage est en honneur, les propriétaires ont participé

directement aux bénéfices réalisés pendant la guerre par les

cultivateurs.

C'était donc bien à la légère qu'on dénigrait les vieilles méthodes de

placement et qu'on faisait fi de l'expérience de nos ancêtres. La

propriété rurale prend aujourd'hui sa revanche et les inconvénients

qu'elle offre (quelle forme de propriété n'a les siens?) semblent peu de

chose quand on les compare aux risques de disparition totale qui sont

attachés aux valeurs mobilières. Nous sommes d'avis que, dans notre

siècle comme à toutes les époques agitées, il n'y a pas de fortune

solide sans assise terrienne.

En France, notamment, l'extrême division de la propriété rurale

constitue une garantie de premier ordre. La question agraire ne se pose

pas dans notre pays parce que les _latifundia_ n'existent pas et que les

domaines un peu étendus y sont même extrêmement rares. Il est difficile

d'imaginer une seule hypothèse dans laquelle, chez nous, la terre serait

l'objet de mesures socialistes, tant il y a de degrés de la petite

propriété à la moyenne et à la grande.

Quant à la crainte des impôts, s'il est vrai qu'il est difficile que la

terre échappe au fisc, il y a aussi une compensation: c'est que, par la

force des choses, la valeur des denrées agricoles tend toujours à

équilibrer toutes les charges. Pour employer une expression vulgaire,

celui qui tient le bon bout, c'est le détenteur du sol d'où vient tout

ce qui se mange et tout ce qui se boit. Tôt ou tard le propriétaire

terrien retrouve son heure.

Le danger social qui menace la propriété rurale est d'une autre nature.

Il est particulier à la France: c'est la dépopulation. Avant 1914, on a

vu des régions entières de plus en plus désertées. C'était le cas des

départements situés dans la vallée de la Garonne, vallée jadis célèbre

par sa fertilité. C'était le cas aussi de nombreux départements de l'Est

où la main-d'oeuvre rurale passait dans l'industrie. Dans toutes ces

parties de la France, la valeur de la propriété rurale ne cessait de

s'effondrer. Au contraire, en Bretagne, peu favorisée par la nature,

mais où la natalité était forte et où les habitants émigraient peu, la

terre était toujours mieux cultivée, toujours plus recherchée, et le

prix de l'hectare s'est élevé constamment.

La guerre, malheureusement, a frappé surtout la classe rurale et, en

plus d'un endroit, c'est une question angoissante de savoir s'il y aura

encore des bras pour tenir la charrue. Il y a là un phénomène beaucoup

plus inquiétant que la hausse du salaire de l'ouvrier agricole.

Cependant on peut espérer que le dépeuplement des campagnes ne

s'accélérera pas et même qu'il y aura un reflux, la profession de

cultivateur étant redevenue et devant rester longtemps encore

rémunératrice. L'extension de la culture mécanique, l'accroissement des

engrais (potasse d'Alsace) contribueront sans doute à maintenir cette

situation favorable.

Il n'en est pas moins vrai que, d'une façon générale, la région ouest de

la France est la vraie région agricole, la seule où le cultivateur soit

assez enraciné et la population rurale encore dense. Il va sans dire

aussi qu'une ferme ne doit pas s'acheter à la légère et qu'il importe de

s'informer sérieusement de la qualité du fonds, parfois très variable

dans une même commune, de l'état des bâtiments, des conditions du bail,

s'il y a un bail en cours, et, s'il n'y en a pas, de la facilité de

trouver un locataire.

Il faut bien savoir aussi que la propriété immobilière (et ceci est vrai

de la terre comme des maisons de rapport) ne peut se conserver et se

transmettre par héritage qu'à une condition: c'est que le propriétaire

ait toujours assez d'argent liquide devant lui pour faire face aux

dépenses prévues ou imprévues, ordinaires ou extraordinaires, telles que

les réparations et les droits successoraux. L'usage ancien, lorsque les

fortunes étaient surtout foncières, était de garder toujours par devers

soi une somme importante. Nous avons connu un riche propriétaire, qui ne

croyait qu'aux biens au soleil, et qui, pourvu de belles rentes,

conservait toujours intacte devant lui une année entière de son revenu.

C'était la sagesse même. Les familles aristocratiques dont le patrimoine

est tout entier en terres et qui vivent au jour le jour sont condamnées,

à chaque accident et à chaque partage, à vendre ou à emprunter. C'est la

ruine certaine au bout de peu de générations. La propriété ne peut se

maintenir dans les mêmes mains que par la prévoyance et l'économie.

Quiconque mange tout son revenu mange inévitablement le fonds.

*

* *

Le moratorium des loyers, pendant la guerre, et les abus auxquels il a

donné lieu, les lois votées ou projetées qui tendent à restreindre les

droits des propriétaires, n'ont pas empêché la propriété urbaine d'être

aussi appréciée que la propriété rurale. Là aussi le désir, si vif et

presque universel, en temps de crise économique et sociale, de

transformer les valeurs fiduciaires en valeurs solides a poussé les

capitalistes à rechercher les maisons de rapport. En dépit du relèvement

des droits d'enregistrement, jamais les transactions immobilières n'ont

été aussi nombreuses et à des prix aussi élevés qu'à partir de 1918.

On peut dire que, depuis une centaine d'années, presque tous les

propriétaires d'immeubles à Paris et dans la plupart des grandes villes

de France se sont enrichis. La vétusté des maisons n'a même pas été une

cause d'appauvrissement, car la valeur du terrain rachetait amplement la

perte occasionnée par la démolition nécessaire de constructions

vieillies. D'une façon générale, à Paris et dans la banlieue, surtout la

banlieue Ouest, la valeur des terrains a quintuplé quand elle n'a pas

décuplé et centuplé en certains cas depuis 1850. Il suffit de se

souvenir, en effet, que des personnes âgées ont encore vu paître des

vaches à l'endroit où se trouve aujourd'hui le parc Monceau. On a pu

voir à Passy et à Auteuil, jusqu'en 1890, des maisons de paysans.

D'ailleurs, beaucoup de riches familles parisiennes d'aujourd'hui

remontent à un grand-père maraîcher ou blanchisseur qui, pour sa petite

industrie, possédait un vaste terrain valant alors quelques sous le

mètre, et sur lequel se sont élevées des maisons de rapport.

Depuis la guerre, la construction des immeubles s'est presque

entièrement arrêtée. Il est probable qu'elle ne reprendra pas activement

de sitôt en raison de la cherté des matériaux et de la main-d'oeuvre. Il

en résulte une pénurie des logements qui a pour conséquence

l'augmentation des loyers. Les propriétaires possèdent donc ce que les

socialistes appellent un «monopole de fait», et il est question de la

taxation des loyers. Ces mesures, en admettant même qu'elles soient

prises, n'empêcheront jamais qu'un immeuble en briques ou en pierres de

taille constitue une valeur solide, durable, infiniment plus sûre que

toutes les valeurs de papier.

Cette sécurité rachète amplement les ennuis de la gestion, dont il est

facile de se décharger, d'ailleurs, sur des personnes ou des

institutions de confiance dont c'est le métier. Mais il va sans dire

que, comme le propriétaire d'immeubles ruraux, et pour les mêmes

raisons, le propriétaire d'immeubles urbains doit se garder de dépenser

tout son revenu. Il doit toujours compter avec les frais d'entretien et

avec les dépenses imprévues pour réparations et réfection. Une maison de

rapport, pour conserver sa valeur locative, doit être de temps en temps

remise au goût du jour. En outre, l'amortissement du capital employé à

la construction doit être prévu; sinon ce capital disparaîtrait à la

longue avec l'usure des années.

Les personnes qui font construire sans être elles-mêmes du métier et

sans appartenir à l'une des corporations du «bâtiment» doivent bien

savoir aussi que les devis d'architecte sont toujours considérablement

dépassés. Quant à celles qui achètent un immeuble tout construit, nous

croyons devoir leur donner un conseil particulièrement sage à une époque

d'incertitude comme celle que nous traversons: c'est de réaliser la

somme nécessaire à l'acquisition avant de signer l'acte de vente. En

effet, qu'une tourmente de Bourse se produise, et les valeurs sur

lesquelles on comptait peuvent s'effondrer. Nous connaissons, dans une

famille parisienne, un cas de ce genre qui s'est produit jadis. Quelques

jours avant la révolution de 1848, un bourgeois aisé avait acheté une

maison importante qu'il se proposait de payer avec ses valeurs. La

panique qui suivit la révolution bouleversa tous ses calculs et

l'immeuble lui-même, dans la crise de confiance générale, ne put être

revendu qu'avec une perte sensible. Ainsi, faute de prévoyance, une

opération tout à fait normale devint une cause de ruine.

Nous ne parlons pas ici des achats de terrains nus. C'est de la

spéculation pure. L'acquéreur compte sur une plus-value qui ne s'obtient

parfois qu'après un temps fort long pendant lequel il faut payer l'impôt

foncier tandis que le capital employé reste improductif. A l'heure

actuelle, l'arrêt des constructions rend ce risque encore plus sérieux.

Dans l'espoir d'une plus-value qui est loin d'être toujours certaine, le

spéculateur s'expose à se priver pour longtemps de son argent.

Quant aux usines et manufactures, c'est un genre d'immeubles dont les

particuliers doivent se détourner en raison de la difficulté de trouver

des locataires. Il en est de même des maisons de plaisance à la campagne

ou à la mer, qui, sauf dans certains lieux régulièrement fréquentés ou

bien à proximité d'une grande ville, peuvent apporter des déboires. Au

chapitre qui suit, celui des hypothèques, nous développons les raisons

qui conseillent de s'écarter des formes excentriques de la propriété.

Une usine ne convient qu'à un industriel et une maison de plaisance doit

être considérée avant tout comme une maison d'agrément. Pour un

placement sérieux, il n'y a que les maisons de rapport proprement

dites[2].

[2] Les droits de mutation et de transcription devant être

prochainement relevés, on peut compter qu'avec les honoraires du

notaire les frais d'achat d'un immeuble, qui étaient d'environ 10 p.

100 du prix principal, monteront à l'avenir à environ 15 p. 100.

Comment placer sa fortune · 第 10 / 51 题