Kent.--Le jardin d'Iden.
_Entre_ CADE.
CADE.--Peste soit de l'ambition! et peste soit de moi, qui porte une
épée, et cependant suis près de mourir de faim! Cinq jours entiers je
suis resté caché dans ces bois sans oser mettre le nez dehors, car tout
le pays est après moi; mais à présent je suis si affamé, que, quand on
me ferait un bail de mille ans de vie, je ne pourrais y tenir plus
longtemps. J'ai donc escaladé ce mur de briques, et pénétré dans ce
jardin pour tenter si je n'y pourrais pas trouver de l'herbe à manger,
ou bien arracher une fois ou l'autre une salade, ce qui n'est pas
mauvais pour rafraîchir l'estomac dans cette extrême chaleur; et je
pense que les salades de toute espèce ont été créées pour mon bien: car
plus d'une fois, sans ma salade[23], j'aurais bien pu avoir le crâne
fendu d'un coup de hache d'armes; et plus d'une fois aussi, lorsque
j'étais pressé de la soif, et marchant sans relâche, elle m'a servi de
pot pour y boire, et aujourd'hui c'est encore une salade qui va me
rassasier.
[Note 23: _Sallet_, salade, dans la double signification de _casque_
et de _salade à manger_.]
(Entre Iden avec des domestiques.)
IDEN.--O Dieu! qui voudrait vivre dans le tumulte d'une cour lorsqu'il
peut jouir de promenades aussi paisibles que celles-ci? Ce modique
héritage que m'a laissé mon père, suffit à mes désirs, et vaut une
monarchie. Je ne cherche point à m'agrandir par la ruine des autres, non
plus qu'à accumuler des richesses, quitte à attirer sur moi je ne sais
combien d'envie; il me suffit d'avoir de quoi soutenir mon état, et
renvoyer toujours de ma porte le pauvre satisfait.
CADE.--J'aperçois le maître du terrain qui vient me saisir comme un
vagabond, pour être entré dans son domaine sans sa permission. Ah!
misérable, tu me livrerais et recevrais du roi mille couronnes pour lui
avoir porté ma tête; mais avant que nous nous séparions je veux te faire
manger du fer comme une autruche, et avaler une épée comme une grande
épingle.
IDEN.--A qui en as-tu, brutal que tu es? Qui que tu sois, je ne te
connais pas. Pourquoi donc te livrerais-je? N'est-ce pas assez d'être
entré dans mon jardin, contre ma volonté, à moi qui en suis le
propriétaire, et d'y venir comme un voleur par-dessus les murs dérober
les fruits de ma terre? il faut que tu me braves encore par tes propos
insolents!
CADE.--Te braver? oui, par le meilleur sang qui ait jamais été tiré, et
te faire la barbe encore. Regarde-moi bien; je n'ai pas mangé depuis
cinq jours: viens cependant avec tes cinq hommes, et si je ne vous
étends pas là, roides comme un clou de porte, je prie Dieu qu'il ne me
soit plus permis de manger un seul brin d'herbe.
IDEN.--Non, il ne sera jamais dit, tant que l'Angleterre subsistera,
qu'Alexandre Iden, écuyer de Kent, ait combattu, en nombre inégal, un
pauvre homme épuisé par la faim. Fixe sur mes yeux tes yeux assurés, et
vois si tu peux m'intimider de tes regards; mesure tes membres contre
mes membres, et vois si tu n'es pas le plus petit de beaucoup. Ta main
n'est qu'un doigt comparée à mon poing, ta jambe qu'un bâton auprès de
cette massue, mon pied soutiendrait le combat contre toute la force que
t'a donnée le ciel. Si mon bras s'élève en l'air, ta fosse est déjà
creusée en terre; et au lieu de paroles supérieures aux tiennes et dont
la grandeur puisse répondre au reste de mes discours, je charge mon épée
de te dire ce que t'épargne ma langue.
CADE.--Par ma valeur, c'est bien le champion le plus accompli dont j'aie
jamais ouï parler! Toi, fer, si tu fléchis, et si, avant de t'endormir
dans le fourreau, tu ne fais pas une émincée de boeuf de cette énorme
charpente de paysan, je prie Dieu à genoux que tu serves à faire des
clous de fer à cheval. _(Ils se battent, Cade tombe_.) Oh! je suis mort.
C'est la famine, pas autre chose qui m'a tué. Envoie dix mille démons
contre moi; pourvu que tu me donnes seulement les dix repas que j'ai
perdus, je les défie tous. Sèche, jardin, et sois désormais la sépulture
de tous ceux qui vivent dans cette maison, puisqu'ici l'âme indomptée de
Cade s'est évanouie.
IDEN.--Est-ce donc Cade que j'ai tué? Cet horrible traître? O mon épée!
je veux te consacrer pour cet exploit, et quand je serai mort, te faire
suspendre sur ma tombe. Jamais ce sang ne sera essuyé de ta pointe: tu
le porteras comme un écusson glorieux, emblème de l'honneur que s'est
acquis ton maître.
CADE.--Iden, adieu, et sois fier de ta victoire; dis au pays de Kent, de
ma part, qu'il a perdu son meilleur soldat, et exhorte tous les hommes à
être des lâches; car moi je ne redoutai jamais personne, je suis vaincu
par la famine, et non par la valeur.
(Il meurt.)
IDEN.--Tu me fais injure. Que le ciel soit mon juge! Meurs, scélérat
maudit, malédiction sur celle qui t'a porté dans son sein! Et comme
j'enfonce mon épée dans ton corps, puisse-je enfoncer ton âme dans
l'enfer! Je veux te traîner par les pieds dans un fumier qui te servira
de tombeau. Là, je couperai ta tête proscrite, et je la porterai en
triomphe au roi, laissant ton corps pour pâture aux corbeaux des champs.
(Il sort en traînant le corps.)