Une autre partie du comté de Kent.
BEVIS, _laboureur_; JOHN HOLLAND.
BEVIS.--Viens, et procure-toi une épée, ne fût-elle que de latte. Ils
sont sur pied depuis deux jours.
HOLLAND.--Ils n'en ont que plus besoin de dormir aujourd'hui.
BEVIS.--Je te dis que Jacques Cade, le drapier, se propose de rhabiller
l'État, de le retourner et de le mettre à neuf.
HOLLAND.--Il en a bien besoin, car on voit la corde. Oui, je le répète,
il n'y a pas eu un moment de bon temps en Angleterre, depuis que les
nobles ont pris le dessus.
BEVIS.--O malheureux âge! on ne fait aucun cas de la vertu dans les gens
de métier.
HOLLAND.--La noblesse croit que c'est une honte que de porter un tablier
de cuir.
BEVIS.--Bien plus, il n'y a dans le conseil du roi que de mauvais
ouvriers.
HOLLAND.--C'est la vérité; et cependant il est dit: _Travaille dans ta
vocation_. C'est comme qui dirait: Que les magistrats soient des
travailleurs, et dès lors nous devrions être magistrats.
BEVIS.--Tu as touché juste, car il n'y a point de signe plus certain
d'un bon courage qu'une main durcie.
HOLLAND.--Oh! je les vois, je les vois; je reconnais le fils de Best,
tanneur de Wingham.
BEVIS.--Il prendra la peau de nos ennemis pour faire du cuir de chien.
HOLLAND.--Et voilà aussi Dick, le boucher.
BEVIS.--Allons, le péché sera assommé comme un boeuf, et l'iniquité
égorgée comme un veau.
HOLLAND.--Et Smith, le tisserand.
BEVIS.--_Argo_, le fil de leur vie tire à sa fin.
HOLLAND.--Allons, viens: mêlons-nous avec eux.
(Tambour. Entrent Cade, Dick le boucher, Smith le tisserand, et d'autres
en grand nombre.)
CADE.--Nous, Jean Cade, ainsi appelé du nom de notre père putatif.
DICK.--Ou plutôt pour avoir volé une caque[18] de harengs.
CADE.--Et parce que nos ennemis tomberont devant nous[19], qui sommes
inspirés de l'esprit de renversement contre les rois et les
princes....--Commande le silence.
[Note 18: En vieil anglais _cade_ signifie _caque._]
[Note 19: De _cado_.]
DICK.--Silence!
CADE.--Mon père était un Mortimer.
DICK, _à part_.--C'était un fort honnête homme, un fort bon maçon.
CADE.--Ma mère, une Plantagenet.
DICK, _à part_.--Je l'ai bien connue: elle était sage-femme.
CADE.--Ma femme descendait des Lacy.
DICK, _à part_.--En effet, elle était fille d'un porte-balle, et elle a
vendu force lacets.
SMITH, _à part_.--Mais depuis quelque temps, n'étant plus en état de
voyager chargée de sa malle, elle est blanchisseuse ici dans le canton.
CADE.--Je suis donc sorti d'une honorable maison.
DICK, _à part_.--Oui, sur ma foi. Les champs sont un honorable domicile,
et c'est là qu'il est né, sous une haie; car jamais son père n'a eu
d'autre maison que la prison.
CADE.--Je suis vaillant.
SMITH, _à part_.--Il le faut bien: la misère est brave.
CADE.--Je sais souffrir la peine.
DICK, _à part_.--Oh! cela n'est pas douteux; car je l'ai vu fouetter
pendant trois jours de marché consécutifs.
CADE.--Je ne crains ni le fer ni le feu.
SMITH.--Il ne doit pas craindre le fer, car son habit est à l'épreuve de
tout.
DICK, _à part_.--Mais il me semble qu'il devrait craindre un peu le feu,
après avoir eu la main brûlée pour un vol de moutons.
CADE.--Soyez donc braves, car votre chef est brave et fait voeu de
réformer l'État. Les sept pains d'un demi-penny seront vendus, en
Angleterre, pour un penny; la mesure de trois pots en contiendra dix, et
sous mes lois ce sera félonie que de boire de la petite bière. Tout le
royaume sera en communes, et mon palefroi ira paître l'herbe de
Cheapside. Et lorsque je serai roi.... (car je serai roi!)
TOUT LE PEUPLE.--Dieu conserve Votre Majesté!
CADE.--Je vous remercie, bon peuple. Il n'y aura plus d'argent; tous
boiront et mangeront à mes frais, et je les habillerai tous d'un même
uniforme, afin qu'ils puissent être unis comme des frères et me révérer
comme leur souverain.
DICK.--La première chose à faire, c'est d'aller tuer tous les gens de
loi.
CADE.--Oui, c'est bien mon dessein. N'est-ce pas une chose déplorable
que la peau d'un innocent agneau serve à faire du parchemin, et que le
parchemin, lorsqu'il aura été griffonné, puisse perdre un homme? On dit
que l'abeille fait mal avec son aiguillon, et moi je dis que c'est la
cire de l'abeille. Je n'ai usé du sceau qu'une fois, et je n'ai jamais
été mon maître depuis.--Qu'y a-t-il? Qui vient à nous?
(Entrent quelques hommes, conduisant le clerc de Chatham.)
SMITH.--C'est le clerc de Chatham: il sait écrire et lire, et dresser un
compte.
CADE.--Chose horrible!
SMITH.--Nous l'avons pris faisant des exemples pour les enfants.
CADE.--C'est un infâme.
SMITH.--Il a dans sa poche un livre écrit en lettres rouges.
CADE.--C'est de plus un sorcier.
DICK.--Il sait encore faire des contrats, et écrire par abréviation.
CADE.--J'en suis fâché pour lui. C'est un homme de bonne façon, sur mon
honneur; et si je ne le trouve pas coupable, il ne mourra pas.--Approche
ici, je veux t'examiner. Quel est ton nom?
LE CLERC.--Emmanuel.
DICK.--C'est le nom que les nobles ont coutume d'écrire en tête de leurs
lettres.--Vos affaires vont mal.
CADE.--Laisse-moi lui parler.--As-tu coutume d'écrire ton nom? Ou as-tu
une marque pour désigner ta signature, comme il convient à un honnête
homme qui y va tout bonnement?
LE CLERC.--Monsieur, j'ai été, Dieu merci, assez bien élevé pour savoir
écrire mon nom.
LE PEUPLE.--Il a avoué. Emmenez-le: c'est un scélérat, un traître.
CADE.--Emmenez-le, dis-je, et qu'on le pende avec sa plume et son cornet
au cou.
(Quelques-uns des assistants sortent emmenant le clerc.)
(Entre Michel.)
MICHEL.--Où est notre général?
CADE.--Me voici. Que me veux-tu si particulièrement?
MICHEL.--Fuyez, fuyez, fuyez! Milord Stafford et son frère sont ici près
avec les troupes du roi.
CADE.--Arrête, misérable, arrête, ou je te jette à bas.--Il aura affaire
à aussi bon que lui. Ce n'est qu'un chevalier, n'est-ce pas?
MICHEL.--Non.
CADE.--Pour être son égal, je vais me faire chevalier à l'instant.
Relève-toi, sir Jean Mortimer. A présent, marchons à lui.
(Entrent sir Humphroy Stafford et William son frère, avec des tambours
et des soldats.)
STAFFORD.--Populace rebelle, l'écume et la fange du comté de Kent,
marqués pour la potence, jetez vos armes, regagnez vos chaumières, et
abandonnez ce drôle. Le roi sera miséricordieux, si vous abjurez la
révolte.
WILLIAM STAFFORD.--Mais il sera furieux, inexorable et sanguinaire, si
vous y persévérez: ainsi, l'obéissance ou la mort.
CADE.--Pour ces esclaves vêtus de soie, je n'y fais pas attention. C'est
à vous que je m'adresse, bon peuple, sur qui j'espère régner un jour;
car je suis l'héritier légitime de la couronne.
STAFFORD.--Misérable! ton père était un maçon; et toi-même, qu'est-ce
que tu es, un tondeur de draps, n'est-ce pas?
CADE.--Et Adam était un jardinier.
WILLIAM STAFFORD.--Eh bien, quelle conséquence?
CADE.--Vraiment, la voici. Edmond Mortimer, comte des Marches, épousa la
fille du duc de Clarence. Cela n'est-il pas vrai?
STAFFORD.--Eh bien, après?
CADE.--Elle accoucha, à la fois, de deux enfants mâles.
WILLIAM STAFFORD.--Cela est faux.
CADE.--Oui, c'est là la question; mais je dis, moi, que cela est vrai.
Le premier né des deux ayant été mis en nourrice, fut enlevé par une
mendiante; et ignorant sa naissance et son parentage, se fit maçon quand
il fut en âge. Je suis son fils. Niez-le, si vous pouvez.
DICK.--Oui, c'est encore vrai; en conséquence, il sera roi.
SMITH.--Oui, monsieur, il a fait une cheminée chez mon père, et les
briques en sont encore sur pied pour rendre témoignage; ainsi, n'allez
pas dire le contraire.
STAFFORD.--Ajouterez-vous donc foi aux paroles de ce vil coquin qui
parle de ce qu'il ne sait pas?
LE PEUPLE.--Oui, nous le croyons; allez-vous-en donc.
WILLIAM STAFFORD.--Jack Cade, c'est le duc d'York qui vous fait la
leçon.
CADE, _à part_.--Il ment, car c'est moi qui l'ai inventée. _(Haut.)_ Va,
mon cher, dis au roi de ma part, que pour l'amour de son père, Henri V,
au temps de qui les enfants jouaient au petit palet avec des écus de
France, je consens à le laisser régner, à condition que je serai son
protecteur.
UN CHEF DU PEUPLE.--Et de plus, que nous voulons avoir la tête du lord
Say, qui a vendu le duché du Maine.
CADE.--Et cela est juste; car par là l'Angleterre a été estropiée, et
marcherait bientôt avec un bâton, si ma puissance ne la soutenait.
Camarades rois, je vous dis que le lord Say a mutilé l'État, et l'a fait
eunuque; et pis que tout cela, il sait parler français, et par
conséquent c'est un traître.
STAFFORD.--O grossière et déplorable ignorance!
CADE.--Eh bien, répondez si vous pouvez. Les Français sont nos ennemis;
cela posé, je dis seulement: celui qui parle avec la langue d'un ennemi,
peut-il être un bon conseiller ou non?
TOUT LE PEUPLE.--Non, non, et nous voulons avoir sa tête.
WILLIAM STAFFORD.--Allons, puisque les paroles de douceur n'y peuvent
rien, fondons sur eux avec l'armée du roi.
STAFFORD.--Allez, héraut, et proclamez traîtres, dans toutes les villes,
tous ceux qui s'armeront en faveur de Cade: annoncez que ceux qui
fuiront de nos rangs avant la fin de la bataille seront, pour l'exemple,
pendus à leur porte, sous les yeux de leurs femmes et de leurs enfants.
Que ceux qui tiennent pour le roi me suivent.
(Les deux Stafford sortent avec leurs troupes.)
CADE.--Et que ceux qui aiment le peuple me suivent: voici le moment de
montrer que vous êtes des hommes; c'est pour la liberté. Nous ne
laisserons pas sur pied un seul lord, un seul noble. N'épargnons que
ceux qui seront mal vêtus; car ce sont de pauvres et honnêtes gens, qui
prendraient bien notre parti s'ils l'osaient.
DICK.--Les voilà qui viennent en bon ordre, et qui s'avancent contre
nous.
CADE.--Et notre ordre, à nous, c'est d'être bien en désordre. En avant,
marche!