SCÈNE II

Une autre partie du comté de Kent.

BEVIS, _laboureur_; JOHN HOLLAND.

BEVIS.--Viens, et procure-toi une épée, ne fût-elle que de latte. Ils

sont sur pied depuis deux jours.

HOLLAND.--Ils n'en ont que plus besoin de dormir aujourd'hui.

BEVIS.--Je te dis que Jacques Cade, le drapier, se propose de rhabiller

l'État, de le retourner et de le mettre à neuf.

HOLLAND.--Il en a bien besoin, car on voit la corde. Oui, je le répète,

il n'y a pas eu un moment de bon temps en Angleterre, depuis que les

nobles ont pris le dessus.

BEVIS.--O malheureux âge! on ne fait aucun cas de la vertu dans les gens

de métier.

HOLLAND.--La noblesse croit que c'est une honte que de porter un tablier

de cuir.

BEVIS.--Bien plus, il n'y a dans le conseil du roi que de mauvais

ouvriers.

HOLLAND.--C'est la vérité; et cependant il est dit: _Travaille dans ta

vocation_. C'est comme qui dirait: Que les magistrats soient des

travailleurs, et dès lors nous devrions être magistrats.

BEVIS.--Tu as touché juste, car il n'y a point de signe plus certain

d'un bon courage qu'une main durcie.

HOLLAND.--Oh! je les vois, je les vois; je reconnais le fils de Best,

tanneur de Wingham.

BEVIS.--Il prendra la peau de nos ennemis pour faire du cuir de chien.

HOLLAND.--Et voilà aussi Dick, le boucher.

BEVIS.--Allons, le péché sera assommé comme un boeuf, et l'iniquité

égorgée comme un veau.

HOLLAND.--Et Smith, le tisserand.

BEVIS.--_Argo_, le fil de leur vie tire à sa fin.

HOLLAND.--Allons, viens: mêlons-nous avec eux.

(Tambour. Entrent Cade, Dick le boucher, Smith le tisserand, et d'autres

en grand nombre.)

CADE.--Nous, Jean Cade, ainsi appelé du nom de notre père putatif.

DICK.--Ou plutôt pour avoir volé une caque[18] de harengs.

CADE.--Et parce que nos ennemis tomberont devant nous[19], qui sommes

inspirés de l'esprit de renversement contre les rois et les

princes....--Commande le silence.

[Note 18: En vieil anglais _cade_ signifie _caque._]

[Note 19: De _cado_.]

DICK.--Silence!

CADE.--Mon père était un Mortimer.

DICK, _à part_.--C'était un fort honnête homme, un fort bon maçon.

CADE.--Ma mère, une Plantagenet.

DICK, _à part_.--Je l'ai bien connue: elle était sage-femme.

CADE.--Ma femme descendait des Lacy.

DICK, _à part_.--En effet, elle était fille d'un porte-balle, et elle a

vendu force lacets.

SMITH, _à part_.--Mais depuis quelque temps, n'étant plus en état de

voyager chargée de sa malle, elle est blanchisseuse ici dans le canton.

CADE.--Je suis donc sorti d'une honorable maison.

DICK, _à part_.--Oui, sur ma foi. Les champs sont un honorable domicile,

et c'est là qu'il est né, sous une haie; car jamais son père n'a eu

d'autre maison que la prison.

CADE.--Je suis vaillant.

SMITH, _à part_.--Il le faut bien: la misère est brave.

CADE.--Je sais souffrir la peine.

DICK, _à part_.--Oh! cela n'est pas douteux; car je l'ai vu fouetter

pendant trois jours de marché consécutifs.

CADE.--Je ne crains ni le fer ni le feu.

SMITH.--Il ne doit pas craindre le fer, car son habit est à l'épreuve de

tout.

DICK, _à part_.--Mais il me semble qu'il devrait craindre un peu le feu,

après avoir eu la main brûlée pour un vol de moutons.

CADE.--Soyez donc braves, car votre chef est brave et fait voeu de

réformer l'État. Les sept pains d'un demi-penny seront vendus, en

Angleterre, pour un penny; la mesure de trois pots en contiendra dix, et

sous mes lois ce sera félonie que de boire de la petite bière. Tout le

royaume sera en communes, et mon palefroi ira paître l'herbe de

Cheapside. Et lorsque je serai roi.... (car je serai roi!)

TOUT LE PEUPLE.--Dieu conserve Votre Majesté!

CADE.--Je vous remercie, bon peuple. Il n'y aura plus d'argent; tous

boiront et mangeront à mes frais, et je les habillerai tous d'un même

uniforme, afin qu'ils puissent être unis comme des frères et me révérer

comme leur souverain.

DICK.--La première chose à faire, c'est d'aller tuer tous les gens de

loi.

CADE.--Oui, c'est bien mon dessein. N'est-ce pas une chose déplorable

que la peau d'un innocent agneau serve à faire du parchemin, et que le

parchemin, lorsqu'il aura été griffonné, puisse perdre un homme? On dit

que l'abeille fait mal avec son aiguillon, et moi je dis que c'est la

cire de l'abeille. Je n'ai usé du sceau qu'une fois, et je n'ai jamais

été mon maître depuis.--Qu'y a-t-il? Qui vient à nous?

(Entrent quelques hommes, conduisant le clerc de Chatham.)

SMITH.--C'est le clerc de Chatham: il sait écrire et lire, et dresser un

compte.

CADE.--Chose horrible!

SMITH.--Nous l'avons pris faisant des exemples pour les enfants.

CADE.--C'est un infâme.

SMITH.--Il a dans sa poche un livre écrit en lettres rouges.

CADE.--C'est de plus un sorcier.

DICK.--Il sait encore faire des contrats, et écrire par abréviation.

CADE.--J'en suis fâché pour lui. C'est un homme de bonne façon, sur mon

honneur; et si je ne le trouve pas coupable, il ne mourra pas.--Approche

ici, je veux t'examiner. Quel est ton nom?

LE CLERC.--Emmanuel.

DICK.--C'est le nom que les nobles ont coutume d'écrire en tête de leurs

lettres.--Vos affaires vont mal.

CADE.--Laisse-moi lui parler.--As-tu coutume d'écrire ton nom? Ou as-tu

une marque pour désigner ta signature, comme il convient à un honnête

homme qui y va tout bonnement?

LE CLERC.--Monsieur, j'ai été, Dieu merci, assez bien élevé pour savoir

écrire mon nom.

LE PEUPLE.--Il a avoué. Emmenez-le: c'est un scélérat, un traître.

CADE.--Emmenez-le, dis-je, et qu'on le pende avec sa plume et son cornet

au cou.

(Quelques-uns des assistants sortent emmenant le clerc.)

(Entre Michel.)

MICHEL.--Où est notre général?

CADE.--Me voici. Que me veux-tu si particulièrement?

MICHEL.--Fuyez, fuyez, fuyez! Milord Stafford et son frère sont ici près

avec les troupes du roi.

CADE.--Arrête, misérable, arrête, ou je te jette à bas.--Il aura affaire

à aussi bon que lui. Ce n'est qu'un chevalier, n'est-ce pas?

MICHEL.--Non.

CADE.--Pour être son égal, je vais me faire chevalier à l'instant.

Relève-toi, sir Jean Mortimer. A présent, marchons à lui.

(Entrent sir Humphroy Stafford et William son frère, avec des tambours

et des soldats.)

STAFFORD.--Populace rebelle, l'écume et la fange du comté de Kent,

marqués pour la potence, jetez vos armes, regagnez vos chaumières, et

abandonnez ce drôle. Le roi sera miséricordieux, si vous abjurez la

révolte.

WILLIAM STAFFORD.--Mais il sera furieux, inexorable et sanguinaire, si

vous y persévérez: ainsi, l'obéissance ou la mort.

CADE.--Pour ces esclaves vêtus de soie, je n'y fais pas attention. C'est

à vous que je m'adresse, bon peuple, sur qui j'espère régner un jour;

car je suis l'héritier légitime de la couronne.

STAFFORD.--Misérable! ton père était un maçon; et toi-même, qu'est-ce

que tu es, un tondeur de draps, n'est-ce pas?

CADE.--Et Adam était un jardinier.

WILLIAM STAFFORD.--Eh bien, quelle conséquence?

CADE.--Vraiment, la voici. Edmond Mortimer, comte des Marches, épousa la

fille du duc de Clarence. Cela n'est-il pas vrai?

STAFFORD.--Eh bien, après?

CADE.--Elle accoucha, à la fois, de deux enfants mâles.

WILLIAM STAFFORD.--Cela est faux.

CADE.--Oui, c'est là la question; mais je dis, moi, que cela est vrai.

Le premier né des deux ayant été mis en nourrice, fut enlevé par une

mendiante; et ignorant sa naissance et son parentage, se fit maçon quand

il fut en âge. Je suis son fils. Niez-le, si vous pouvez.

DICK.--Oui, c'est encore vrai; en conséquence, il sera roi.

SMITH.--Oui, monsieur, il a fait une cheminée chez mon père, et les

briques en sont encore sur pied pour rendre témoignage; ainsi, n'allez

pas dire le contraire.

STAFFORD.--Ajouterez-vous donc foi aux paroles de ce vil coquin qui

parle de ce qu'il ne sait pas?

LE PEUPLE.--Oui, nous le croyons; allez-vous-en donc.

WILLIAM STAFFORD.--Jack Cade, c'est le duc d'York qui vous fait la

leçon.

CADE, _à part_.--Il ment, car c'est moi qui l'ai inventée. _(Haut.)_ Va,

mon cher, dis au roi de ma part, que pour l'amour de son père, Henri V,

au temps de qui les enfants jouaient au petit palet avec des écus de

France, je consens à le laisser régner, à condition que je serai son

protecteur.

UN CHEF DU PEUPLE.--Et de plus, que nous voulons avoir la tête du lord

Say, qui a vendu le duché du Maine.

CADE.--Et cela est juste; car par là l'Angleterre a été estropiée, et

marcherait bientôt avec un bâton, si ma puissance ne la soutenait.

Camarades rois, je vous dis que le lord Say a mutilé l'État, et l'a fait

eunuque; et pis que tout cela, il sait parler français, et par

conséquent c'est un traître.

STAFFORD.--O grossière et déplorable ignorance!

CADE.--Eh bien, répondez si vous pouvez. Les Français sont nos ennemis;

cela posé, je dis seulement: celui qui parle avec la langue d'un ennemi,

peut-il être un bon conseiller ou non?

TOUT LE PEUPLE.--Non, non, et nous voulons avoir sa tête.

WILLIAM STAFFORD.--Allons, puisque les paroles de douceur n'y peuvent

rien, fondons sur eux avec l'armée du roi.

STAFFORD.--Allez, héraut, et proclamez traîtres, dans toutes les villes,

tous ceux qui s'armeront en faveur de Cade: annoncez que ceux qui

fuiront de nos rangs avant la fin de la bataille seront, pour l'exemple,

pendus à leur porte, sous les yeux de leurs femmes et de leurs enfants.

Que ceux qui tiennent pour le roi me suivent.

(Les deux Stafford sortent avec leurs troupes.)

CADE.--Et que ceux qui aiment le peuple me suivent: voici le moment de

montrer que vous êtes des hommes; c'est pour la liberté. Nous ne

laisserons pas sur pied un seul lord, un seul noble. N'épargnons que

ceux qui seront mal vêtus; car ce sont de pauvres et honnêtes gens, qui

prendraient bien notre parti s'ils l'osaient.

DICK.--Les voilà qui viennent en bon ordre, et qui s'avancent contre

nous.

CADE.--Et notre ordre, à nous, c'est d'être bien en désordre. En avant,

marche!

Henri VI (2/3) · 第 24 / 39 题