A Bury.--Un appartement dans le palais.
_Entrent précipitamment quelques_ ASSASSINS.
PREMIER ASSASSIN.--Cours vers milord de Suffolk: apprends-lui que nous
venons d'expédier le duc comme il l'a commandé.
SECOND ASSASSIN.--Ah! que cela fût encore à faire! Qu'avons-nous
fait?--As-tu jamais entendu un homme si pénitent?
(Entre Suffolk.)
PREMIER ASSASSIN.--Voici milord.
SUFFOLK.--Eh bien, vous autres, avez-vous expédié notre affaire?
PREMIER ASSASSIN.--Oui, mon bon seigneur.
SUFFOLK.--Voilà une bonne parole; allez chez moi, je récompenserai ce
périlleux service. Le roi et tous les pairs sont sur mes pas;
disparaissez. Avez-vous remis le lit en ordre, et tout disposé suivant
les instructions que je vous avais données?
PREMIER ASSASSIN.--Oui, mon bon seigneur.
SUFFOLK.--Allez, partez.
(Les assassins sortent.)
(Entrent le roi Henri, la reine Marguerite, le cardinal, Somerset, lords
et autres personnages.)
LE ROI.--Allez, avertissez le duc de Glocester de comparaître
sur-le-champ en notre présence: dites à Sa Grâce que j'ai résolu
d'examiner aujourd'hui s'il est coupable, comme on le publie.
SUFFOLK.--Je vais le chercher, mon noble seigneur.
(Suffolk sort.)
LE ROI.--Milords, prenez vos places, et, je vous en prie, ne procédez
point avec rigueur contre mon oncle Glocester, à moins que des témoins
sincères, et d'une bonne réputation, ne l'aient convaincu de pratiques
coupables.
MARGUERITE.--A Dieu ne plaise que la haine puisse réussir à faire
condamner un noble qui ne serait pas coupable! Je prie le Ciel que
Glocester parvienne à se laver de tout soupçon.
LE ROI.--Je te remercie, Marguerite; ces paroles me donnent une grande
satisfaction. _(Rentre Suffolk.)_ Qu'est-ce, Suffolk? D'où vient cette
pâleur? Pourquoi trembles-tu ainsi?... Où est notre oncle? Que lui
est-il arrivé, Suffolk?
SUFFOLK.--Mort dans son lit, seigneur! Glocester est mort!
MARGUERITE.--Dieu nous en préserve!
LE CARDINAL.--Un secret jugement de Dieu! J'ai rêvé cette nuit que le
duc était muet et ne pouvait prononcer une parole.
(Le roi s'évanouit.)
MARGUERITE.--Qu'arrive-t-il à mon seigneur?--Au secours, milords!--Le
roi est mort!
SOMERSET.--Relevez-le; tordez-lui le nez.
MARGUERITE.--Courez, allez... Au secours! au secours! Oh! Henri, ouvre
les yeux!
SUFFOLK.--Il se ranime, madame; calmez-vous.
LE ROI.--O Dieu du ciel!...
MARGUERITE.--Comment se trouve mon gracieux seigneur?
SUFFOLK.--Prenez courage, mon souverain; gracieux Henri, prenez courage.
LE ROI.--Quoi! c'est milord de Suffolk qui me conseille de prendre
courage, lui qui vient de me faire entendre un chant de corbeau dont les
sons funèbres ont arrêté en moi les forces vitales; croit-il que la voix
joyeuse d'un roitelet qui, du fond d'un sein perfide, viendra me crier
_courage_, pourra chasser le souvenir du son que j'ai d'abord
entendu?--Ne cache point ton venin sous des paroles emmiellées.--Ne
porte pas tes mains sur moi; éloigne-toi, te dis-je: leur toucher
m'épouvante comme le dard du serpent. Sinistre messager, ôte-toi de ma
vue; sous tes prunelles s'assied la tyrannie sanguinaire, effrayant le
monde de sa hideuse majesté. Ne porte point tes regards sur moi; tes
regards assassinent... Mais non, ne t'éloigne pas; viens, basilic, et
tue de tes regards l'innocent qui te contemple, car dans les ombres de
la mort je trouverai la joie; et vivre, c'est pour moi une double mort,
puisque Glocester ne vit plus.
MARGUERITE.--Pourquoi maltraiter ainsi milord Suffolk? Quoique le duc
fût son ennemi, il déplore chrétiennement sa mort: et moi-même, quelque
inimitié qu'il m'ait montrée, si d'humides larmes, des gémissements qui
déchirent le coeur, et si les soupirs qui consument le sang pouvaient le
rappeler à la vie, je serais aveuglée par mes pleurs, malade à force de
gémissements; mon sang, dévoré par les soupirs, laisserait mes joues
pâles comme la primevère, et tout cela pour rendre la vie au noble duc.
Et que sais-je de l'opinion que va prendre de moi le monde? On a appris
qu'il y avait entre nous peu d'amitié. On pourra soupçonner que c'est
moi qui me suis débarrassée du duc: ainsi la calomnie flétrira mon nom,
et les cours des princes seront remplies de mon déshonneur. Voilà ce qui
me revient de sa mort: malheureuse que je suis! être reine et se voir
couronnée d'infamie!
LE ROI.--Ah! malheur à moi d'avoir perdu Glocester! Pauvre infortuné!
MARGUERITE.--Malheur à moi, bien plus à plaindre que lui! Quoi! tu te
détournes et caches ton visage! Je ne suis point dégoûtante de lèpre,
regarde-moi. Quoi! es-tu donc devenu sourd comme le serpent[15]? Deviens
donc venimeux comme lui, et tue ta reine abandonnée. Tout ton bonheur
est-il donc renfermé dans la tombe de Glocester? S'il en est ainsi,
Marguerite ne fit jamais ta joie. Élève une statue au duc, adore-le, et
fais de mon image l'enseigne d'un cabaret. Est-ce donc pour cela que
j'ai failli périr sur la mer, deux fois repoussée, par les vents
contraires, des rivages de l'Angleterre sur ma terre natale? Que
signifiait ce présage, si ce n'est un avertissement des vents
bienveillants, qui semblaient me dire: Ne va point chercher un nid de
scorpions, ne pose point ton pied sur ce rivage ennemi. Et moi, que
faisais-je alors que maudire les vents propices, et celui qui les avait
déchaînés de leurs antres d'airain? Je les conjurais de souffler vers
les bords chéris de l'Angleterre, ou de jeter la quille de notre
bâtiment sur quelque rocher épouvantable. Cependant Éole ne voulut point
devenir meurtrier; il te laissa cet odieux emploi. La mer bondissant
avec ménagement refusa de m'engloutir, sachant que, sur le rivage, ta
dureté devait me noyer dans des larmes aussi amères que ses eaux. Les
rochers aigus s'enfoncèrent dans les sables affaissés, et ne voulurent
point me briser sur leurs flancs raboteux, afin que ton coeur de pierre,
plus insensible qu'eux, fit dans ton palais périr Marguerite. Tandis que
l'orage nous repoussait de tes bords, d'aussi loin que je pus apercevoir
tes promontoires blanchâtres, je demeurai sur le tillac au milieu de la
tempête: et lorsqu'un ciel ténébreux vint dérober à mes yeux avides la
vue de ton pays, j'ôtai de mon cou un joyau précieux (c'était un coeur
enchâssé dans le diamant), et je le jetai du côté de la terre. La mer le
reçut, et je formai le voeu que ton sein pût de même recevoir mon coeur.
C'est alors que, perdant de vue la belle Angleterre, j'aurais voulu que
mes yeux pussent me quitter avec mon coeur; c'est alors que je les
traitai de verres troubles et aveugles, pour n'avoir pas su me conserver
la vue des rives désirées d'Albion. Combien de fois ai-je excité
Suffolk, l'agent de ta coupable inconstance, à venir, assis près de moi,
m'enchanter de ses récits, comme Ascagne égara l'âme de Didon en lui
racontant les actions de son père, à partir de l'incendie de Troie?
N'ai-je pas été séduite comme elle? N'es-tu pas perfide comme lui?
Hélas! je succombe. Meurs, Marguerite, car Henri déplore que tu vives si
longtemps.
[Note 15: Le serpent qui se bouche les oreilles pour ne pas entendre
la voix de l'enchanteur.]
(Bruit derrière le théâtre. Entrent Salisbury et Warwick. Le peuple se
presse à la porte.)
WARWICK.--Puissant souverain, un bruit se répand que le bon duc Humphroy
a été assassiné en trahison, par l'ordre de Suffolk et du cardinal
Beaufort. Le peuple, semblable à un essaim irrité qui a perdu son chef,
se répand de côté et d'autre, sans s'inquiéter où tombe l'aiguillon.
J'ai obtenu qu'ils suspendissent la fureur de leur révolte, jusqu'à ce
qu'ils fussent instruits des circonstances de sa mort.
LE ROI.--Que le duc est mort, bon Warwick, il n'est que trop vrai; mais
comment il est mort, Dieu le sait, et non pas Henri. Entrez dans sa
chambre, voyez son corps inanimé, et faites alors vos conjectures sur sa
mort soudaine.
WARWICK.--Oui, je vais y entrer, seigneur. Salisbury, demeure jusqu'à
mon retour près de cette multitude emportée.
(Warwick entre dans une chambre intérieure, et Salisbury se retire.)
LE ROI.--O toi qui juges toutes choses, arrête mes pensées, mes pensées
qui s'évertuent à convaincre mon âme que la violence a terminé la vie de
Glocester. Si mon soupçon est injuste, pardonne-moi, grand Dieu! car le
jugement n'appartient qu'à toi seul.--Mon désir serait d'aller, par
vingt mille baisers, réchauffer ses lèvres pâlies, verser sur son visage
un océan de larmes amères, dire ma tendresse à ce corps muet et sourd,
presser de ma main sa main insensible. Mais de quoi lui serviraient ces
misérables honneurs? et, en tournant mes yeux sur sa froide et terrestre
dépouille, que ferais-je qu'augmenter ma douleur?
(On ouvre les deux battants d'une porte conduisant à une chambre
intérieure, où l'on voit Glocester mort dans son lit. Warwick et
plusieurs autres l'entourent.)
WARWICK.--Approchez, gracieux souverain; jetez les yeux sur ce corps.
LE ROI.--C'est donc pour y contempler à quelle profondeur on a creusé ma
tombe; car avec son âme se sont envolées toutes mes joies en ce monde;
en le regardant, je vois dans sa mort le destin de ma vie.
WARWICK.--Aussi certainement que mon âme espère vivre avec ce roi
redoutable qui, pour nous racheter de la malédiction de son père irrité,
a pris sur lui notre état, aussi certainement je crois que la violence a
terminé les jours de ce duc trois fois renommé.
SUFFOLK.--C'est là un serment terrible, prononcé d'un ton bien solennel!
Et quelle preuve donne lord Warwick de ce qu'il atteste?
WARWICK, _au roi_.--Observez comme son sang est arrêté sur son visage.
J'ai vu plus d'une fois un corps que venait d'abandonner la vie, mais je
l'ai vu de couleur terreuse, amaigri, pâle, vide de son sang, tout
entier descendu vers le coeur qui, dans les assauts que lui livre la
mort, attire le sang pour s'en aider contre son ennemie. Il s'y glace au
même instant que le coeur, et ne retourne jamais animer et embellir la
face des morts. Mais voyez; son visage est noir, gonflé de sang, le
globe de l'oeil bien plus saillant que pendant sa vie, ses yeux ouverts
et hagards comme ceux d'un homme étranglé; ses cheveux dressés, ses
narines dilatées par de violents efforts, ses mains ouvertes et
écartées, comme celles d'un homme qui a cherché à saisir, qui a défendu
sa vie, et a été vaincu par la force. Voyez sur ses draps l'empreinte de
sa chevelure, et sa barbe, ordinairement si bien rangée, inégale et en
désordre, comme le blé renversé par la tempête. Il est impossible,
seigneur, que Glocester n'ait pas été étouffé à cette place: le moindre
de ces signes fournirait à lui seul une probabilité.
SUFFOLK.--Quoi, Warwick! Eh! qui donc aurait assassiné le duc? Beaufort
et moi l'avions sous notre protection; et ni l'un ni l'autre, j'espère,
milords, nous ne sommes des assassins.
WARWICK.--Mais tous deux vous étiez les ennemis jurés du duc Humphroy,
et tous deux, en effet, vous aviez le bon duc à votre garde. Il y avait
lieu de juger que votre dessein n'était pas de le traiter en ami, et il
est bien manifeste qu'il a trouvé un ennemi.
MARGUERITE.--Ainsi, vous paraissez soupçonner ces deux nobles seigneurs
d'être coupables de la mort précipitée d'Humphroy?
WARWICK.--Qui peut trouver la génisse sans vie et saignant encore, et
voir auprès d'elle le boucher, la hache à la main, et ne pas soupçonner
que c'est lui qui a porté le coup mortel? Qui peut trouver la perdrix
dans le nid du vautour, et ne pas imaginer comment est mort l'oiseau,
quoique sur le bec du vautour qui s'envole ne paraisse aucune trace de
sang? Ce tragique spectacle fait naître des soupçons tout pareils.
MARGUERITE.--Êtes-vous le boucher, Suffolk? où est votre couteau?
Beaufort est-il désigné pour le vautour? où sont ses serres?
SUFFOLK.--Je n'ai point de couteau pour poignarder un homme endormi;
mais voici une épée vengeresse qui, rouillée par le repos, va
s'éclaircir dans ce coeur rempli de fiel, qui veut me marquer
ignominieusement des signes sanglants du meurtre. Dis, si tu l'oses,
orgueilleux lord du comté de Warwick, que j'ai eu une coupable part à la
mort du duc Humphroy.
WARWICK.--Que n'osera pas Warwick, si le perfide Suffolk ose le défier?
MARGUERITE.--Il craindrait, quand Suffolk l'en défierait vingt fois, de
contenir son caractère outrageant, d'imposer silence à son arrogante
censure.
WARWICK.--Madame, tenez-vous en repos, j'ose vous le demander avec
respect, car chaque mot que vous prononcez en sa faveur est un affront
fait à votre royale dignité.
SUFFOLK.--Lord stupide et brutal, ignoble dans ta conduite, si jamais
femme outragea son époux à cet excès, il est sûr que ta mère admit dans
son lit déshonoré quelque paysan farouche et mal-appris, et qu'elle enta
sur une noble tige un vil sauvageon dont tu es le fruit, et non celui de
la noble race des Nevil.
WARWICK.--Si le crime de ton meurtre ne te servait de bouclier, si je
consentais à frustrer le bourreau de ses profits, et à t'affranchir
ainsi de dix mille opprobres, et si la présence de mon roi ne contenait
ma colère, je voudrais, traître et lâche meurtrier, te faire demander
pardon à genoux, pour la parole qui vient de t'échapper, et te
contraindre à confesser que c'est de ta mère que tu voulais parler, et
que c'est toi qui es né dans l'adultère; et, après avoir reçu de toi cet
hommage de ta peur, je te donnerais ton salaire, et j'enverrais ton âme
aux enfers, pernicieux vampire des hommes endormis.
SUFFOLK.--Tu seras éveillé quand je verserai le tien, si tu as le
courage de me suivre hors de cette assemblée.
WARWICK.--Sortons tout à l'heure, ou je t'en vais arracher. Quoique tu
en sois indigne, je veux bien me mesurer avec toi, et rendre ainsi un
hommage funèbre aux mânes du duc Humphroy.
(Warwick et Suffolk sortent.)
LE ROI.--Quelle cuirasse plus impénétrable qu'un coeur irréprochable! il
porte une triple armure, l'homme dont la querelle est juste: mais,
fût-il enfermé dans l'acier, celui dont la conscience est souillée par
l'injustice reste nu et sans défense!
(Bruit derrière le théâtre.)
MARGUERITE.--Quel bruit est-ce là?
(Rentrent Suffolk et Warwick l'épée nue.)
LE ROI.--Que vois-je, lords? quoi! vos épées menaçantes hors du
fourreau, en notre présence! osez-vous vous permettre une telle audace?
Eh quoi! quelle clameur tumultueuse s'élève près d'ici?
SUFFOLK.--Le traître Warwick et les hommes de Bury, puissant souverain,
se sont tous réunis contre moi.
(Bruit tumultueux derrière le théâtre.)
(Rentre Salisbury.)
SALISBURY, _parlant à la foule derrière le théâtre_.--Écartez-vous, mes
amis; le roi connaîtra vos sentiments. Redoutable seigneur, les communes
vous déclarent par ma voix que, si le traître Suffolk n'est pas
sur-le-champ mis à mort, ou banni du territoire de la belle Angleterre,
on viendra l'arracher de force de votre palais, et on lui fera souffrir
les tourments d'une mort lente et cruelle. Le peuple dit que c'est par
lui qu'a péri le bon duc Humphroy, qu'il y a tout à craindre de lui pour
la vie de Votre Majesté; et qu'un pur mouvement d'attachement et de
zèle, exempt de toute espèce d'intention de révolte, telle que serait la
pensée de contredire votre royale volonté, a seul excité la hardiesse
avec laquelle vos sujets demandent son bannissement. Ils sont,
disent-ils, pleins de sollicitude pour votre royale personne; si Votre
Majesté voulait se livrer au sommeil, et eût défendu sous peine de
disgrâce, ou même de la mort, que l'on osât troubler votre repos, et
que, cependant, on vit un serpent, avec sa langue à double dard, se
glisser en silence vers Votre Majesté, malgré cet édit rigoureux il
serait nécessaire que l'on vous réveillât, de peur que, si on vous
laissait à ce dangereux assoupissement, l'animal meurtrier ne le
changeât en un sommeil éternel. Tel est le motif, seigneur, qui porte
vos peuples à vous crier, bien que vous l'ayez défendu, qu'avec ou sans
votre consentement, ils veulent vous garder d'un serpent aussi dangereux
que le traître Suffolk, dont le dard fatal et empoisonné a déjà,
disent-ils, lâchement ôté la vie à votre cher et digne oncle qui valait
vingt fois mieux que lui.
LE PEUPLE, _derrière le théâtre_.--Une réponse du roi, milord de
Salisbury.
SUFFOLK.--On conçoit que le peuple, canaille insolente et grossière, eût
pu adresser un pareil message à son souverain: mais vous, milord, vous
vous êtes chargé avec joie de le porter, pour montrer l'élégance de
votre talent d'orateur. Cependant tout l'honneur qu'y aura gagné
Salisbury, c'est d'avoir été auprès du roi le lord ambassadeur d'une
compagnie de chaudronniers.
LE PEUPLE, _derrière le théâtre_.--Une réponse du roi, ou nous allons
forcer l'entrée.
LE ROI.--Retournez, Salisbury; dites-leur à tous, de ma part, que je
leur sais gré de leur tendre sollicitude, et que, n'en eussé-je pas été
pressé par eux, j'avais dessein de faire ce qu'ils demandent; car j'ai
dans l'esprit la continuelle et ferme pensée que l'État est menacé de
quelque malheur par le fait de Suffolk. C'est pourquoi je jure, par la
majesté suprême dont je suis le très-indigne représentant, que dans
trois jours Suffolk aura, sous peine de mort, cessé de souiller de son
haleine l'air de ce pays.
MARGUERITE.--O Henri! laissez-moi vous toucher en faveur du noble
Suffolk.
LE ROI.--Reine sans noblesse, quand tu l'appelles le noble Suffolk, pas
un mot de plus, je te le dis; en me parlant pour lui tu ne feras
qu'ajouter à ma colère. N'eussé-je fait que le dire, j'aurais voulu
tenir ma parole; mais, quand je l'ai juré, mon arrêt est irrévocable.
_(A_ Suffolk.) Si, passé le terme de trois jours, on te trouve sur
aucune terre de ma domination, le monde entier ne rachètera pas ta vie.
Viens, Warwick, viens, bon Warwick, suis-moi; j'ai des choses
importantes à te communiquer.
(Sortent le roi Henri, Warwick, lords, etc.)
MARGUERITE.--Puissent la fatalité et la douleur vous suivre en tous
lieux! Que la désolation du coeur et l'inconsolable affliction soient
les compagnes et la société de vos loisirs! Qu'avec vous deux le diable
fasse le troisième, et qu'une triple vengeance s'attache à vos pas!
SUFFOLK.--Cesse, aimable reine, ces imprécations, et laisse ton cher
Suffolk te dire un douloureux adieu.
MARGUERITE.--Honte à toi, lâche femmelette! malheureux au coeur faible,
n'as-tu donc pas le courage de maudire tes ennemis?
SUFFOLK.--La peste les étouffe!--Et pourquoi les maudirais-je? Si, comme
le gémissement de la mandragore, les malédictions avaient le pouvoir de
tuer, je voudrais inventer des paroles aussi poignantes, aussi maudites,
aussi acerbes, aussi horribles à entendre, et les faire sortir
énergiquement de ma bouche à travers mes dents serrées, avec autant de
signes d'une haine mortelle qu'en peut manifester dans son antre
détestable le visage décharné de l'Envie. Ma langue s'embarrasserait
dans la rapidité de mes paroles, mes yeux étincelleraient comme le
caillou sous l'acier, mes cheveux se dresseraient sur leurs racines,
comme ceux d'un frénétique; oui, chacun de mes muscles semblerait
exécrer et maudire; et même dans ce moment je sens que mon coeur
surchargé se briserait si je ne les maudissais. Poison, sois leur
breuvage; fiel, pis que le fiel leur plus doux aliment; que leur plus
gracieux ombrage soit un bocage de cyprès, que pour leur plus charmant
aspect ils n'aperçoivent que des basilics meurtriers, que ce qu'ils
touchent de plus doux leur soit aussi âpre que la dent du lézard, qu'ils
aient pour toute musique des sons effrayants comme le sifflement des
serpents, et que les lugubres cris du hibou, précurseur de la mort,
viennent compléter le concert! puissent toutes les noires terreurs de
l'enfer, siége de ténèbres....
MARGUERITE.--Arrête, cher Suffolk, tu ne fais que te tourmenter
toi-même; et c'est contre toi seul que ces terribles malédictions
tournent toute leur force, comme une arme trop chargée, ou le rayon du
soleil répercuté par une glace.
SUFFOLK.--C'est vous qui m'avez demandé ces imprécations, et c'est vous
qui voulez les arrêter! Par cette terre dont je suis banni, je pourrais
maintenant passer à maudire toute une nuit d'hiver, dussé-je la passer
nu, sur le sommet d'une montagne, où l'âpreté du froid n'aurait jamais
laissé croître un seul brin d'herbe; et ce ne serait pour moi qu'une
minute écoulée dans les plaisirs.
MARGUERITE.--Oh! je t'en conjure, cesse. Donne-moi ta main, que je
l'arrose de mes douloureuses larmes; ne laisse jamais la pluie du ciel
la mouiller et en effacer ce monument de ma douleur. _(Elle lui baise la
main.)_ Oh! je voudrais que ce baiser pût s'imprimer sur ta main, comme
un cachet qui te rappelât ces lèvres d'où s'exhalent pour toi mille
soupirs. Allons, va-t'en pour que je connaisse tout mon malheur; tant
que tu es là près de moi, je ne fais que me le représenter, comme on
peut penser au besoin au milieu des excès d'un repas.--J'obtiendrai ton
rappel, ou, sois-en bien assuré, je m'exposerai à être bannie moi-même.
Je le suis bannie, puisque je le suis de toi; va, ne me parle pas,
va-t'en tout de suite. Oh! ne t'en va pas encore!.... ainsi deux amis
condamnés à la mort se pressent et s'embrassent, et se disent mille fois
adieu, ayant bien plus de peine à se séparer qu'à mourir.... Et
cependant adieu enfin, et avec toi, adieu la vie!
SUFFOLK.--Ainsi le pauvre Suffolk souffre dix exils, un par le roi, et
par toi trois fois un triple exil. Ce n'est point mon pays que je
regrette. Si tu en sortais avec moi! Un désert serait assez peuplé pour
Suffolk, s'il y jouissait du charme céleste de ta présence; car où tu
es, là est mon univers, accompagné de tous les plaisirs qui le
remplissent, et où tu n'es pas, il n'y a rien que désolation. Je n'en
puis plus; vis, pour vivre heureuse: moi, pour ne sentir qu'une seule
joie, c'est que tu vives.
(Entre Vaux.)
MARGUERITE.--Où court Vaux avec tant de précipitation? Quelles
nouvelles, je t'en prie?
VAUX.--Annoncer au roi, madame, que le cardinal Beaufort touche à
l'heure de sa mort; il a été tout à coup saisi d'un mal effrayant qui le
fait haleter, rouler les yeux, et aspirer l'air avec avidité,
blasphémant Dieu, et maudissant tous les hommes de la terre. Tantôt il
parle comme si l'ombre du duc Humphroy était à ses côtés; tantôt il
appelle le roi, puis confie tout bas à son oreiller, comme s'il parlait
au roi, les secrets de son âme surchargée; et dans ce moment je suis
envoyé pour informer Sa Majesté qu'il l'appelle à grands cris.
MARGUERITE.--Allez, faites votre triste message au roi. _(Vaux sort_.)
Hélas! qu'est-ce que ce monde, et quelle nouvelle? mais quoi, irai-je
donc m'affliger d'une misérable perte à déplorer une heure, et oublier
l'exil de Suffolk, trésor de mon âme! Comment se fait-il, Suffolk, que
je ne pleure pas uniquement sur toi, le disputant aux nuages du midi par
l'abondance de mes larmes qui nourriraient mon chagrin comme les leurs
nourrissent la terre? Mais hâte-toi de partir; le roi, tu le sais, va
venir; et s'il te trouve avec moi, tu es mort.
SUFFOLK.--Si je me sépare de toi, je ne puis plus vivre. Mourir en ta
présence, serait-ce autre chose que m'endormir avec joie dans tes bras?
J'exhalerais mon âme dans les airs aussi doucement, aussi paisiblement
que l'enfant au berceau qui meurt la mamelle de sa mère entre les
lèvres. Mais mourant loin de toi, je mourrai dans les accès de la rage;
je t'appellerai à grands cris pour clore mes yeux, pour fermer ma bouche
de tes lèvres, et retenir mon âme prête à fuir, ou la recevoir dans ton
coeur avec mon dernier soupir, et la faire vivre ainsi dans un doux
Élysée. Mourir près de toi n'est qu'un jeu; mourir loin de toi serait un
tourment pire que la mort. Oh! laisse-moi rester ici, arrive qui pourra.
MARGUERITE.--Ah! pars: la séparation est un douloureux corrosif, mais
qu'il faut appliquer à une blessure mortelle. En France, cher Suffolk!
Instruis-moi de ton sort, et, quelque part que tu t'arrêtes sur ce vaste
globe, je saurai trouver une Iris pour t'y découvrir.
SUFFOLK.--Je pars!
MARGUERITE.--Et emporte mon coeur avec toi.
SUFFOLK.--Joyau gardé dans la plus lugubre cassette qui ait jamais
renfermé une chose de prix! Nous nous séparons en deux comme une barque
brisée sur le rocher; c'est de ce côté que la mort va m'engloutir.
MARGUERITE.--Et moi de ce côté.
(Ils sortent de deux côtés différents.)