Londres.--Salle du tribunal.
_Les trompettes sonnent. Entrent_ LE ROI HENRI, LA REINE MARGUERITE,
GLOCESTER, YORK, SUFFOLK, SALISBURY; LA DUCHESSE DE GLOCESTER, MARGERY
JOURDAIN, SOUTHWELL, HUME ET BOLINGBROOK, _gardés_.
LE ROI.--Avancez, dame Éléonor Cobham, femme de Glocester. Aux yeux de
Dieu et aux nôtres, votre crime est grand. Recevez la sentence de la
loi, pour des offenses que le livre de Dieu a condamnées à la mort. (_A
Margery._) Vous allez tous les quatre retourner en prison, et de là au
lieu de l'exécution. La sorcière sera brûlée et réduite en cendres à
Smithfield, et les trois autres étranglés sur un gibet. (_A la
duchesse._) Vous, madame, en considération de votre naissance,
dépouillée d'honneurs pendant votre vie, après trois jours d'une
pénitence publique, vous vivrez dans votre pays, mais dans un
bannissement perpétuel à l'île de Man, sous la garde de sir John
Stanley.
LA DUCHESSE.--J'accepte volontiers l'exil: j'eusse de même accepté la
mort[11].
[Note 11: Le procès et la condamnation de la duchesse de Glocester
eurent lieu en 1441, trois ans avant le mariage du roi; ainsi le
personnage d'Éléonor est un pur anachronisme.]
GLOCESTER.--Tu le vois, Éléonor, la loi t'a jugée; je ne saurais
justifier celle que la loi condamne. _(La duchesse et les autres
prisonniers sortent environnés de gardes_.) Mes yeux sont pleins de
larmes, et mon coeur de douleur. Ah! Humphroy, cet opprobre de ta
vieillesse va incliner vers la tombe ta tête chargée de douleur. Je
demande à Votre Majesté la liberté de me retirer, ma douleur a besoin de
soulagement, et mon âge de repos.
LE ROI.--Demeure un instant, Humphroy, duc de Glocester. Avant de te
retirer, remets-moi ton bâton de commandement: Henri veut être son
protecteur à lui-même, et Dieu sera mon espoir, mon appui, mon guide, et
le flambeau de mes pas; et toi, va en paix, Humphroy, non moins chéri de
ton roi que lorsque tu étais son protecteur.
MARGUERITE.--En effet, je ne vois pas pourquoi un roi en âge de régner
aurait, comme un enfant, besoin d'un protecteur. Que Dieu et le roi
Henri tiennent le gouvernail de l'Angleterre. Remettez ici votre bâton,
monsieur, et au roi son royaume.
GLOCESTER.--Mon bâton? Le voilà, noble Henri, mon bâton de commandement;
je vous le remets d'aussi bon coeur que me le confia Henri votre père:
je le dépose à vos pieds avec autant de satisfaction que l'ambition de
quelques autres en auraient à le recevoir. Adieu, bon roi: quand je
serai mort et disparu de ce monde, puissent l'honneur et la paix
environner ton trône!
(Il sort.)
MARGUERITE.--Enfin Henri est roi, et Marguerite est reine, et Humphroy,
duc de Glocester, si rudement mutilé qu'il demeure à peine lui-même.
Deux secousses à la fois: sa femme bannie, et un de ses membres enlevé,
ce bâton de commandement ressaisi. Qu'il reste où il est, où il lui
convient d'être, dans la main d'Henri.
SUFFOLK.--Ainsi ce pin orgueilleux laisse tomber sa tête et pendre ses
branches flétries, ainsi meurt l'orgueil naissant d'Éléonor.
YORK.--N'en parlons plus, milords.--Avec la permission de Votre Majesté,
voici le jour désigné pour le combat. Déjà l'appelant et le défendant,
l'armurier et son apprenti, sont prêts à entrer dans la lice; que Vos
Majestés veuillent donc bien venir assister à cette lutte.
MARGUERITE.--Oui, certainement, mon cher lord, car j'ai quitté la cour
exprès pour être témoin de cette épreuve.
LE ROI.--Au nom de Dieu, ayez soin que toutes choses soient bien
ordonnées selon les règles; qu'ils décident ici leur différend, et Dieu
garde le droit!
YORK.--Je n'ai jamais vu, milord, un drôle de plus mauvaise mine, ni
plus effrayé de combattre que l'appelant, le valet de cet armurier.
(Entrent d'un côté Horner et ses voisins qui boivent à sa santé, et de
telle sorte qu'il est ivre. Il s'avance, précédé d'un tambour, avec son
bâton auquel est attaché un sac plein de sable[12]; de l'autre côté
Pierre, aussi avec un tambour et un bâton pareil, accompagné d'apprentis
qui boivent à sa santé.)
[Note 12: Dans ces sortes d'épreuves, les chevaliers combattaient
avec la lance et l'épée, les gens du commun avec un bâton noirci au bout
duquel était attaché un sac rempli de sable très-pressé.]
PREMIER VOISIN, _à Horner_.--Allons, voisin Horner, je bois à votre
santé un verre de vin d'Espagne: n'ayez pas peur, voisin, vous irez
bien.
SECOND VOISIN.--Et voilà, voisin, un verre de malvoisie.
TROISIÈME VOISIN.--Et voilà un pot de bonne double bière; voisin, buvez,
et n'ayez pas peur de votre apprenti.
HORNER.--Tout comme on voudra, par ma foi; je vous fais raison à tous,
et je me moque de Pierre.
PREMIER APPRENTI.--Allons, Pierre, je bois à toi; n'aie pas peur.
SECOND APPRENTI.--Allons, ami Pierre, ne crains pas ton maître; combats
pour l'honneur des apprentis.
PIERRE.--Je vous remercie tous: buvez, et priez pour moi, je vous en
prie; car je crois bien que j'ai bu mon dernier coup en ce
monde.--Tiens, Robin, si je meurs, je te donne mon tablier.--Et toi,
William, tu auras mon marteau.--Et toi, Tom, tiens, prends tout l'argent
que j'ai. O Seigneur! assistez-moi, mon Dieu, je vous en prie, car je ne
serai jamais en état de tenir tête à mon maître, lui qui apprend
l'escrime depuis si longtemps.
SALISBURY.--Allons, cessez de boire et venez aux coups. Toi, quel est
ton nom?
PIERRE.--Pierre, vraiment.
SALISBURY.--Pierre! Et encore?
PIERRE.--Tap[13].
SALISBURY.--Tap! Songe donc à bien taper ton maître.
HORNER.--Messieurs, je suis venu ici comme qui dirait à l'instigation de
mon apprenti, pour prouver qu'il est un coquin et moi un honnête
homme.--Et quant au duc d'York, je jurerai sur ma mort que jamais je ne
lui ai voulu aucun mal, ni au roi, ni à la reine. En conséquence,
Pierre, prends garde à ce coup que je t'assène avec la fureur dont Bevis
de Southampton tomba sur Ascapart[14].
[Note 13: Dans l'original, _Thump_, qui signifie _coup pesant_. Il a
fallu y substituer un nom qui permît de conserver dans la traduction la
plaisanterie de Salisbury.--Cet homme se nommait en réalité John Davy,
et son maître William Calour. La chose se passa comme elle est
représentée ici, à cela près que l'armurier ne fut pas tué dans le
combat, mais seulement vaincu, et pendu ensuite; il ne s'était cependant
pas déclaré coupable, et, selon Hollinshed, l'accusation était fausse.]
[Note 14: _Ascapart_, nom d'un géant fameux dans les récits
populaires.]
YORK.--Allons, dépêchez.--La langue de ce drôle commence à bégayer.
Sonnez, trompettes, donnez le signal aux combattants.
(Signal. Ils se battent: Pierre, d'un coup, renverse son maître sur le
sable.)
HORNER.--Assez, Pierre, assez; je confesse, je confesse.... ma trahison.
(Il meurt.)
YORK.--Emporte son arme. Ami, remercie Dieu, et le bon vin qui s'est
trouvé dans le chemin de ton maître.
PIERRE.--O Dieu! j'ai triomphé de mes ennemis en présence de cette
assemblée! O Pierre! tu as triomphé dans la bonne cause!
LE ROI.--Allons, qu'on emporte d'ici le corps de ce traître, car sa mort
nous a manifesté son crime; et Dieu, dans sa justice, nous a révélé
l'innocence et la sincérité de ce pauvre garçon, qu'il espérait faire
périr injustement. Viens, suis-nous, pour recevoir ta récompense.
(Ils sortent.)