Toujours à Londres.--Dans les jardins du duc de Glocester.
_Entrent_ MARGERY, JOURDAIN, HUME, SOUTHWELL ET BOLINGBROOK.
HUME.--Venez, mes maîtres: la duchesse, je vous l'ai dit, attend
l'accomplissement de vos promesses.
BOLINGBROOK.--Nous sommes tout prêts, maître Hume. Mais la duchesse
veut-elle entendre et voir nos mystères?
HUME.--Oui, pourquoi pas? comptez sur son courage.
BOLINGBROOK.--J'ai entendu dire que c'était une femme d'une fermeté
inébranlable. Cependant, il sera bon, maître Hume, que vous soyez
là-haut près d'elle, tandis que nous travaillerons ici en bas. Ainsi, je
vous prie, sortez, au nom de Dieu, et laissez-nous. _(Hume sort.)_ Mère
Jourdain, prosternez-vous la face contre terre. Southwell, lisez, et
commençons notre oeuvre.
(La duchesse paraît à une fenêtre.)
LA DUCHESSE.--Bien dit, mes maîtres; soyez tous les bienvenus. A la
besogne; le plus tôt sera le mieux.
BOLINGBROOK.--Patience, ma bonne dame; les magiciens connaissent leur
temps; la profonde nuit, la sombre nuit, le silence de la nuit, l'heure
de la nuit où l'on mit le feu à Troie; le temps où errent les oiseaux
funèbres, où hurlent les chiens de garde, où les esprits se promènent,
où les fantômes brisent leurs tombeaux: tel est le temps propre à
l'oeuvre qui nous tient occupés. Asseyez-vous, madame, et ne craignez
rien; ce que nous allons faire paraître ne pourra sortir de l'enceinte
sacrée.
(Ils exécutent les cérémonies d'usage, et tracent le cercle. Bolingbrook
ou Southwell lit la formule, _Conjuro te,_ etc. Éclairs et tonnerres
effroyables, l'Esprit sort de terre.)
L'ESPRIT.--_Adsum_.
MARGERY.--_Asmath_, par le Dieu éternel, dont le nom et le pouvoir te
font trembler, réponds à mes demandes; car jusqu'à ce que tu m'aies
satisfait, tu ne passeras point cette enceinte.
L'ESPRIT.--Demande ce que tu voudras: que n'ai-je déjà dit et fini!
BOLINGBROOK, _lisant les questions contenues dans un papier_.--_D'abord
le roi, qu'en doit-il advenir_?
L'ESPRIT.--Le duc qui déposera Henri est vivant; mais il lui survivra et
mourra d'une mort violente.
(A mesure que l'Esprit parle, Southwell écrit la réponse.)
BOLINGBROOK.--_Quel est le sort qui attend le duc de Suffolk_?
L'ESPRIT.--Par l'eau il mourra et trouvera sa fin.
BOLINGBROOK.--Qu'arrivera-t-il au duc de Somerset?
L'ESPRIT.--Qu'il évite les châteaux; il sera plus en sûreté dans les
plaines sablonneuses qu'aux lieux où les châteaux se tiennent en haut.
Finis; à peine pourrais-je endurer plus longtemps.
BOLINGBROOK.--Descends dans les ténèbres et dans le lac brûlant, esprit
pervers: en fuite!
(Tonnerre et éclairs. L'Esprit descend sous terre.)
(Entrent précipitamment York et Buckingham, suivis de gardes, et autres
personnages.)
YORK.--Saisissez-vous de ces traîtres et de tout leur bagage. Sorcière,
nous vous suivions, je crois, de bien près. Quoi! madame, vous ici? le
roi et l'État vous devront beaucoup pour les peines que vous avez
prises, et milord protecteur désirera sans doute vous voir bien
récompensée de cette bonne oeuvre.
LA DUCHESSE.--Elle n'est pas la moitié aussi coupable que les tiennes
envers le roi d'Angleterre, duc outrageant qui menaces sans cause.
BUCKINGHAM.--En effet, sans la moindre cause, madame. Comment
appelez-vous ceci? _(Lui montrant le papier qu'il a saisi_.)
Emmenez-les, qu'on les tienne bien renfermés et séparés.--Vous, madame,
vous allez nous suivre. Stafford, prends-la sous ta garde. _(La duchesse
quitte la fenêtre_.) Nous allons mettre au jour toutes ces bagatelles.
Sortez tous.
(Les gardes sortent, emmenant Margery, Southwell, etc.)
YORK.--Je vois, lord Buckingham, que vous l'aviez bien surveillée. C'est
une petite intrigue bien imaginée, et sur laquelle on peut bâtir bien
des choses. Maintenant je vous prie, milord, voyons ce qu'a écrit le
diable. _(Il lit.) Le duc qui doit déposer Henri est vivant, mais il lui
survivra et mourra d'une mort violente._ C'est tout justement..... _Aio
te, Æneïda, Romanos vincere posse.--Dites-moi quel sort attend le duc de
Suffolk?--Il mourra par l'eau et y trouvera sa fin.--Qu'arrivera-t-il au
duc de Somerset?--Qu'il évite les châteaux, il sera plus en sûreté dans
les plaines sablonneuses que là où les châteaux se tiennent en haut._
Allons, allons, milord, ce sont là des oracles dangereux à obtenir, et
difficiles à comprendre. Le roi est sur la route de Saint-Albans, et
l'époux de cette aimable dame l'accompagne. Que cette nouvelle leur
arrive aussi promptement qu'un cheval pourra la leur porter. Triste
déjeuner pour milord protecteur!
BUCKINGHAM.--Que Votre Grâce me permette, milord d'York, de porter
moi-même ce message, dans l'espoir d'en obtenir la récompense.
YORK.--Comme il vous plaira, mon cher lord.--Y a-t-il quelqu'un ici?
_(Entre un domestique_). Invitez de ma part les lords Salisbury et
Warwick à souper chez moi ce Soir. Allons-nous-en. (Ils sortent.)