UNE MAISON POUR LES DAMES DES POSTES, TÉLÉGRAPHES ET TÉLÉPHONES

M. Alexandre Bérard, sous-secrétaire d'Etat des Postes et des

Télégraphes, avait été frappé des conditions défectueuses de logement et

d'alimentation d'un grand nombre de dames employées de Paris,

lorsqu'elles n'habitent pas dans leurs familles, et c'est le cas pour

celles d'entre elles qui viennent de province.

Il n'existe, en effet, que quelques maisons aménagées pour des femmes

seules, et encore ce qui a été établi jusqu'ici ne répond, pour diverses

raisons, que très imparfaitement aux besoins que ressentent les

employées de l'administration des postes, des télégraphes et des

téléphones. Quant aux restaurants, exclusivement, féminins, leur nombre

est très faible et, pour différents motifs, ils attirent difficilement

la clientèle des dames employées.

D'autre part, M. Bérard avait constaté le désir manifeste qu'ont les

employées de se réunir et de se grouper pour vivre en commun et

reconstituer ainsi le foyer familial éloigné, désir qui est établi par

l'existence d'assez nombreuses petites pensions où se retrouvent un

certain nombre de dames du télégraphe ou du téléphone, mais où, en

raison de leurs conditions même d'établissement, toutes les lois de

l'hygiène moderne ne reçoivent pas toujours satisfaction.

C'est cette constatation de fait qui a suggéré l'idée de construire une

maison où seraient logées une partie de ces jeunes filles et d'ouvrir un

salon de travail et de lecture et une salle de restaurant où toutes

pourraient être admises.

M. Bérard demanda à M. Georges Trouillot, alors ministre du Commerce et

de l'Industrie, de créer une commission qui aurait pour mission

d'étudier la question plus au fond et d'établir les bases sur lesquelles

une société pourrait se constituer. Cette commission, dans laquelle

furent appelés tous les initiateurs de l'oeuvre: MM. Jules Siegfried,

Menier et Vazeille, députés; Paulet, directeur de l'Assurance et de la

Prévoyance sociales; Chapsal et Jouhannaud, chefs des cabinets du

ministre et du sous-secrétaire d'Etat; Frouin, ingénieur en chef;

Charvin, chef de bureau; Mmes Peauger, Roy, Riaut, receveuses; Korn,

Dupré, Fournier, surveillantes et employées, a conclu à la formation

d'une Société par actions et a élaboré des statuts qui, après avis

favorable du comité permanent des habitations à bon marché, ont été

approuvés par M. le ministre du Commerce, de l'Industrie, des Postes et

des Télégraphes à la date du 7 janvier 1905. Ces statuts ont été conçus

dans un esprit extrêmement libéral et surtout en vue de permettre au

personnel des postes, des télégraphes et des téléphones de s'intéresser

à l'oeuvre et de lui donner sa direction définitive. Le mode coopératif

a été adopté comme étant la forme normale d'une telle entreprise qui

sera régie par les lois et les règlements sur les habitations à bon

marché. Les statuts fixent le montant des actions à 25 francs, ce qui

ouvre la porte très large aux souscripteurs; ils admettent un fonds de

prévoyance pour permettre à de généreux philanthropes de donner à la

Société un appui pécunier assurant son avenir.

[Illustration: M. Jouhannaud. M. Bliault. M. Frouin. M. Bérard. Pose de

la première pierre de la maison des Dames des Postes, Télégraphes et

Téléphones, par M. l'ingénieur en chef Frouin, sous la présidence de M.

Alexandre Bérard.]

L'appel fut entendu et, le 11 janvier 1905, la Société était constituée

au capital initial de 135.000 francs et possédait un fonds de prévoyance

de 70.000 francs et plaçait à sa tête au conseil d'administration la

plupart des membres de la commission.

Un terrain de 600 mètres fut acquis rue de Lille, 41. Cette maison se

trouvera ainsi à proximité des grands bureaux féminins (caisse d'épargne

postale, articles d'argent, télégraphe central, téléphone principal).

Les plans en ont été dressés par M. Bliault, architecte du gouvernement

et du Musée social et qui, à ce dernier titre, a déjà coopéré à tant

d'oeuvres intéressantes (édification des palais des congrès d'économie

sociale aux Expositions universelles de Paris 1900, de Saint-Louis et de

Liège et de nombreux et intéressants types d'habitations ouvrières).

La nouvelle maison aura six étages, sa façade sera élégante. Le

sous-sol, surélevé, sera occupé par les cuisines, les lavabos, etc. Le

rez-de-chaussée, d'une hauteur de plafond de 5 mètres, comprendra trois

grandes divisions communiquant largement entre elles, un salon de

travail et de lecture, un hall vitré et une salle de restaurant; une

grande cour de 200 mètres est ménagée entre les bâtiments. Toute cette

partie sera accessible aux locataires de la maison, une centaine

environ, et aussi aux jeunes filles appartenant ou non à

l'administration des postes et faisant partie du cercle. Par ce moyen,

l'oeuvre étendra son action utile à un très grand nombre de personnes.

Les chambres seront vastes, bien aérées, chauffées à la vapeur. Le

mobilier modern-style qui les garnira sera fort coquet.

Les locataires auront à leur disposition de l'eau chaude, des salles de

bains et de douches, etc..

Les matériaux sont tous de première qualité et les procédés de

construction sont ceux qui résultent des derniers progrès de l'hygiène.

Malgré ce grand confort, les prix seront peu élevés, grâce, d'une part,

à la faible rémunération du capital social, limitée par les statuts à 3%

et, d'autre part, aux sacrifices que divers entrepreneurs et

fournisseurs ont consentis en raison de la nature philanthropique de

l'oeuvre.

Mais les dépenses pour une pareille entreprise sont très considérables:

plus de 550.000 francs; pour y faire face, la Société a le produit de

ses actions et les dons. Pour augmenter ses ressources, elle a dû

emprunter à la Société française de crédit des habitations à bon marché.

Tout cela réuni ne donne pas encore la somme nécessaire; convaincue

néanmoins qu'une oeuvre sociale qui s'adresse à un si grand nombre de

jeunes filles particulièrement intéressantes ne peut que trouver,

partout où elle est connue, des sympathies et des appuis, la Société a

décidé de se mettre à l'oeuvre sans plus tarder, tout en faisant un

nouvel et pressant appel en vue d'obtenir de nouveaux dons et de

nouvelles souscriptions d'actions. Les envois peuvent être faits à l'une

quelconque des correspondantes de la Société ou à M. Frouin,

secrétaire-trésorier, 103, rue de Grenelle.

C'est avec cet espoir que la Société a procédé à la pose de la première

pierre de sa maison. La cérémonie a eu lieu sous la présidence de M.

Alexandre Bérard. Il a été placé dans un tube en plomb une médaille

commémorative à l'effigie de la République, des pièces de monnaie

d'argent au millésime de 1905, une collection complète des figurines

postales actuellement en usage.

Rendez-vous a été pris dans six mois pour l'inauguration des nouveaux

bâtiments.

L'Illustration, No. 3256, 22 Juillet 1905 · 第 18 / 32 题