DU "KNIAZ-POTEMKINE"

Constantza, 12 juillet.

Voici le théâtre où s'est déroulé le dernier acte d'un drame qui

passionna les deux mondes et qui pouvait plus mal finir: Constantza,

aujourd'hui encore une toute petite ville maritime, qu'aperçoivent de la

portière de leur sleeping les voyageurs de l'Orient-Express en route

vers Constantinople; demain, quand les travaux formidables qu'on y

exécute vont être achevés, un beau grand port, pourvu d'un matériel

moderne, et rival d'Odessa peut-être.

Cette ville est souriante, gentillette, au bord d'une vraie mer

d'Orient, d'un bleu tendre, ridée à peine et tout inondée d'éclatante

lumière. Dans les rues, quelques matelots, blancs et nets comme s'ils

sortaient de leur «coffre», avec de grands cols bleus, coquettement

empesés et, çà et là, des officiers, très élégants sous une tunique

gris-tourterelle fort seyante, et aimables, empressés... comme de vrais

marins français. Car Constantza est le port militaire de la Roumanie et,

à l'abri de ses jetées, sont mouillés le croiseur _Elisabeta_, la longue

flamme de guerre pendant inerte à son mât, et les deux torpilleurs

_Zmeul_ et _Naluca_,--toute la flotte roumaine, que d'aucuns avaient

espéré voir s'augmenter d'une unité assez inattendue, le

_Prince-Potemkine-de-Tauride._

Constantza, on se le rappelle, fut le premier port que visita le

_Potemkine_ à son départ d'Odessa. Il venait y demander des vivres qu'on

eut le regret de devoir lui refuser. On le fit dans des formes adoucies,

car le Roumain est accueillant, charitable et peut-être, au fond, pas

animé d'une sympathie outrée pour la Russie.

C'est à Constantza qu'il est revenu achever son inglorieuse odyssée.

D'ailleurs, nombre d'entre ceux qui montaient le _Potemkine_ étaient des

Roumains,--des Roumains de cette Bessarabie que la Russie s'arrogea et

vers laquelle la Roumanie entière jette encore des yeux chargés de

regrets. Aussi se sont-ils aussitôt sentis chez eux, sur cette terre.

C'est l'un d'eux, précisément que j'interrogeais, tout à l'heure, par

l'intermédiaire obligeant de M. le lieutenant de vaisseau Gavrilesco

Feodor Pogarneatzà était «sergent-major de signaux». Exactement, il

commandait les tambours du _Potemkine_, et ce fut lui, on peut le dire,

qui donna les trois coups, au commencement du drame.

[Illustration: Les marins révoltés sur le pont du

_Kniaz-Potemkine.--Photographie prise par M. A. Forst dans le port de

Théodosie le 5 juillet._]

[Illustration: Feodor Pogarneatzà.]

Le récit que j'ai recueilli de sa bouche me paraît intéressant à

reproduire parce qu'il enterre définitivement la légende du _Potemkine,

telle du moins que nous la concevions.

Tout d'abord, le matelot dont la mort déchaîna cette rébellion ne

s'appelait pas Omeltchouk. Il se nommait Vakoulemtchouk, mais son

camarade ignore son prénom. Je l'ai recueilli à Odessa: Grégor.

Le Potemkine, qui n'avait pas encore effectué ses essais d'artillerie,

était parti le 12-25 juin de Sébastopol pour Tendra, près d'Odessa, où

il allait y procéder.

Le 13, on était à Tendra d'où l'on envoyait à Odessa, pour y faire des

vivres, un torpilleur. Tout était parfaitement tranquille sur le

_Potemkine_, en apparence du moins, car depuis longtemps un comité

fonctionnait à bord--comme d'ailleurs, sur tous les navires de la mer

Noire et dans toutes les casernes de la marine à Sébastopol--comité dont

le sergent électricien Athanase Matuschenko (un second maître,

dirions-nous en France) était l'âme et qui préparait un coup de sa

façon. Mais on était nullement pressé d'agir. Mieux, même, on n'était

pas prêt. On avait choisi une autre heure, plus tardive.

Dans la nuit du 13 au 14, le torpilleur envoyé aux vivres rejoignait le

_Potemkine_ à Tendra. Au lever, les matelots, en montant sur le pont,

virent la viande qu'il rapportait, suspendue à des crochets, au grand

air. Elle dégageait une telle puanteur qu'on avait dû laisser là, en

plein air, tout ce qu'on n'utilisait pas pour le déjeuner. Il y eut, au

gaillard d'avant, des réflexions, des murmures. On se concerta...

A l'heure de la soupe, bien peu de matelots descendirent. Le commandant

Golickof fut avisé de l'incident. Il le prit assez mal. La viande fut

soumise par lui à l'examen du docteur Smirnof, médecin en chef du

navire, qui, bien sûr de ne pas déplaire à l'autorité, donna tort aux

matelots.

Alors, le commandant donna l'ordre de réunir sur le pont tout

l'équipage. Une batterie des tambours de Pogarneatzà retentit. Les

matelots s'alignèrent en silence à l'arrière. Tous les officiers de

service et le médecin étaient présents.

--Il paraît, dit le commandant Golickof, que certains d'entre vous ne

sont pas contents de la nourriture du bord et protestent. Tant pis pour

eux. La viande est excellente et le docteur l'affirme. Mais, comme je

veux connaître les mauvaises têtes, que ceux qui veulent bien manger

passent ici,--et il désignait l'espace libre sur le pont, derrière lui.

--Que les autres restent là,--devant lui.

Tout l'équipage, à peu près, défila devant le commandant, sans murmures,

et vint se ranger où il avait dit. Demeuré en face d'une trentaine

d'hommes qui hésitaient, il arrêta le défilé et fit sonner à la garde:

dix-huit marins en armes arrivèrent et entourèrent les mécontents.

Le commandant avait perdu tout sang-froid: il commanda de fusiller sur

l'heure les mutins. La garde obéit au commandement de charger les armes,

mais ne fit plus un mouvement au cri de: «Feu!»

[Illustration: Le torpilleur 267.]

C'est alors qu'indigné de cette défection le second du bord, le

capitaine Ghelerovski, arrachant à l'un des marins son fusil, mit en

joue le sous-officier qui commandait le peloton. La balle partit, manqua

le but, s'égara. Elle alla frapper Vakoulemtchouk, perdu dans le tas des

trente.

Traversé de part en part, à la hauteur du rein, le matelot eut l'énergie

de descendre dans la batterie pour y prendre son fusil; il fut le

premier qui fit ce geste de rébellion, bientôt imité, comme on le verra.

Sans que j'aie pu faire préciser ce qui se passa ensuite, on le repêcha,

un moment après, de la mer où il était tombé, ou s'était jeté, ou avait

été précipité. On le transporta à l'infirmerie. Le signal du carnage

était donné.

[Illustration: L'état-major et l'équipage du "Kniaz-Potemkine" avant le

drams.]

Les hommes, ceux d'abord qui étaient demeurés ou avaient été laissés à

part, puis tous, aussi bien «ceux qui voulaient manger» que les autres,

s'étaient rués vers les râteliers d'armes.

[Illustration: Le capitaine Ghelerovski (debout).]

Le commandant Golickof avait fui avec son état-major. Seul le second,

Ghelerovski, demeurait sur le pont: ce fut lui la première victime. Puis

vint l'officier chef de l'artillerie, le capitaine Nioupakoïof. Le

médecin en chef, le docteur Smirnof, se suicida d'un coup de bistouri,

ou de sabre, au bas-ventre.

On fusilla l'enseigne Livintsof et le lieutenant de vaisseau qui

dirigeait à bord le service électrique, M. Thone. Enfin on rejoignit

dans la chambre de l'amiral le commandant Golickof qui s'était terré là,

avec l'enseigne Alexeief, tous deux enfermés à double tour. Le

commandant suppliait en pleurant «ses enfants» de l'épargner.

Ses prières ne pouvaient être entendues!...

Une bande qui remontait, cette sanglante besogne achevée, avisa, à

l'entrée du carré, le pope Parmen, aumônier du bord, effaré, fuyant. Un

des matelots, d'un coup de crosse, lui broya à demi le visage contre la

cloison de fer. C'était Matuschenko.

Un officier, qui s'était jeté à la mer pour échapper à la fusillade, fut

tué par un feu de salve.

Le massacre s'arrêta à ces sept victimes. On avait supprimé tous ceux

qu'on haïssait, de qui on avait eu à se plaindre. On jeta les cadavres à

la mer, sans une bénédiction. Les autres officiers demeuraient comme

otages. On allait en rendre neuf à Odessa, ne gardant à bord, de vive

force, que ceux qui étaient nécessaires à la marche du navire.

On ne songea même pas à faire disparaître les traces du drame, à

réparer, fût-ce sommairement, les dégâts, le désordre, qui demeuraient.

«Quand le _Potemkine_ fut rendu à la Roumanie, me disait le capitaine

Gavrilesco, on retrouva toutes les cabines des malheureux officiers dans

un état lamentable, glaces brisées, meubles éventrés ou démolis à demi.»

On ramassa même, quelque part, un débris sanglant, un doigt tranché d'un

coup de sabre à une main qui suppliait peut-être.

Et le règne de Matuschenko commença. Il fut peu brillant.

Tous ceux qui, à Constantza, ont approché Matuschenko demeurent comme

hantés du souvenir de cette inquiétante figure de brute, aux pommettes

saillantes de Kalmouk, aux yeux haineux, au front obscur, stupide,

fourmillant d'idées féroces.

Devant Odessa, aucun des révoltés ne voulait consentir à tirer sur la

ville. Cette crainte de nuire à des innocents, de causer des morts

inutiles, on la verra de nouveau se manifester devant Théodosie, bien

que, là, on eût été attaqués, qu'on ait eu des blessés et des morts.

Les deux coups de canon tirés à blanc sur Odessa leur semblaient

suffisants pour affoler les autorités de la ville et assurer la liberté

à ceux de leurs camarades envoyés aux obsèques de Vakoulemtchouk.

Matuschenko s'entêtait, imbécile, farouche, à vouloir faire charger les

pièces à obus.

--Mais à quoi bon? lui demandait-on.

--Pour étrenner les canons!

Quant à l'un de ses principaux adjudants, Nikishkine, c'était un

halluciné qui croyait voir de temps à autre le Christ lui apparaître!

La «nuit rouge» d'Odessa dut être douce à l'âme de cette dangereuse bête

qu'était Matuschenko. Elle lui apporta, en outre, un réconfort moral,

une aide que, peut-être, il n'avait pas prévue.

Dans la soirée, à la lueur fauve de l'incendie, une barque amena vers le

_Potemkine_ deux jeunes gens, deux étudiants, qui pouvaient bien fuir

les flammes, et qui aussi venaient--qui sait?--de propos délibéré

rejoindre les révoltés pour les diriger et s'en servir. L'un se serait

appelé Ivanof; on ne connaissait l'autre que sous son prénom: Cyrille.

Ce furent les deux seuls civils qu'il y eut jamais à bord.

Les marins du _Potemkine_ supposèrent que Matuschenko avait pu

s'aboucher avec les révolutionnaires d'Odessa dans la journée. Mais,

dans ce cas, ne seraient-ils venus plus nombreux, apportant une

organisation préparée, un plan? Ce qui frappe, dans tout cela, c'est au

contraire le désarroi, le décousu de l'action. La rébellion du

_Potemkine_ est un fait. L'incendie, les troubles d'Odessa, d'autres

faits, survenus à la faveur du premier, mais fortuitement, comme avait

éclaté la sédition des marins. Ceci fut peut-être le signal de cela,

mais les deux actions n'avaient pas été combinées.

Pogarneatzà me l'a répété à plusieurs reprises: on préparait lentement

une révolte de toute l'escadre de la mer Noire. Des comités mystérieux

fonctionnaient sur chaque bateau et devaient se concerter sur le moment,

l'heure. La mort de Vakoulemtchouk brusqua le mouvement pour un des

navires. On sait que les autres ne suivirent pas, ou suivirent mal,

comme le _Georges_. On n'était pas prêt.

Cyrille et Ivanof apportèrent aux révoltés un concours un peu

intelligent qui leur faisait grandement défaut. A peine arrivés à bord,

ils se répandirent en discours véhéments, suppliant les matelots de

prêter leur concours à la ville contre le despotisme, contre le

tsarisme. Ils ne furent pas entendus, et les canons du _Potemkine_

demeurèrent muets cette nuit-là. On se borna à fouiller le port avec les

projecteurs électriques, à suivre les progrès de l'incendie, à

faciliter, ainsi, la besogne des pétroleurs.

Le lendemain, on s'organisa pour naviguer.

Comme commandant, on élut l'enseigne Alexeief, qui était doux et bon et

avait les sympathies unanimes du bord; je ne dis pas qu'il les rendît,

surtout à ce moment où on le chargeait, à son corps défendant, de cette

lourde responsabilité. Le second fut un maître, Mourzach. Deux officiers

mécaniciens dirigèrent le service de l'énorme machinerie. L'un,

Kovalescenko, était, d'ailleurs, de tout coeur avec les révoltés.

[Illustration: L'enseigne de vaisseau Alexeief et les autres officiers

du «Potemkine» que les mutins épargnèrent mais obligèrent à diriger le

cuirassé.--_Photographie prise après leur débarquement à Constantza._]

Enfin, un comité de vingt membres fut constitué et investi de l'autorité

suprême: on fut comme en république, une république où fonctionnait le

_referendum_, où l'on consultait parfois le corps électoral, sans

suivre, d'ailleurs, ses avis, quand ils déplaisaient. A preuve que, dès

le premier séjour du _Potemkine_ dans les eaux de Constantza, cinq cents

des matelots étaient d'avis de se rendre, de débarquer, d'arrêter net

l'odyssée. Et vous savez le reste!

Chose inouïe, invraisemblable, le vrai maître du bord, le maître absolu

et, selon la formule usuelle, le «maître après Dieu» du cuirassé, ce fut

Matuschenko. Cyrille et Ivanof, qui siégeaient au «comité exécutif», ne

purent jamais dompter ce fauve.

Il dominait par la terreur. Il allait et venait par les coursives sur le

pont, dans les batteries; toujours furieux, frénétique, le revolver au

poing, sans cesse menaçant. Tous tremblaient à le voir apparaître.

Plus d'un dut regretter le tendre second, Ghelerovski, l'homme au fusil!

Seul de tout ce troupeau, Matuschenko avait une volonté. Elle se heurta

cependant, se brisa contre l'inertie des sept cent cinquante pauvres

diables, pas méchants, prisonniers avec lui sur ce navire en désarroi.

Quand, à Odessa, le _Potemkine_--auquel bientôt se joignit le

_Georges_--se trouva en présence de l'escadre de l'amiral Krieger, les

révoltés se défendirent de tirer contre leurs camarades, attendant les

premiers obus, sans se douter que, de leur côté, les frères encore

soumis, mais à peine, refusaient également de les attaquer.

Pareillement, on ne voulut jamais consentir à suivre l'idée de

Matuschenko, qui était de débarquer de force en Russie. Seul, devant

lui, chacun de ces hommes frissonnait dans l'attente d'une balle; réunis

pour une décision à prendre, ils résistaient de toutes leurs forces à

ses lubies de dément.

[Illustration: Matuschenko. _Photographie prise au débarquement à

Constantza._]

Depuis le début, un torpilleur, le 267, s'était attaché à la fortune du

_Potemkine_. A moitié de bon coeur, seulement. On avait pris son

commandant à bord, et on le débarqua à Odessa avec les huit officiers du

_Potemkine_ qu'on avait épargnés et dont on n'avait pas besoin pour la

conduite du navire. En même temps, on plaçait sur le petit bateau cinq

des plus «purs» du _Potemkine_, pour mater, au besoin, son équipage. Le

267 suivit donc sous la menace des canons du cuirassé. Vous avez appris

avec quel empressement il rebroussa chemin vers Sébastopol dès qu'il fut

libre de le faire, le _Potemkine_ une fois amarré dans le port de

Constantza!

[Illustration: Matelots du «Potemkine» et officiers roumains à

Constantza.]

«La vie sur le _Potemkine_ fut une vie d'enfer», me disait Pogarneatzà.

Dès le soir du premier jour, on n'avait plus de pain. Ce fut la première

chose qu'on demanda à Constantza. On vécut de biscuits, de conserves. On

souffrit presque de faim, parfois.

Dans cette énorme ville flottante, dans ce monstrueux engin, la plupart,

sans doute, des hommes ignoraient ce qui se passait, ce qu'on faisait,

où l'on allait.

Ils s'abandonnaient, résignés.

Et c'étaient des querelles sans fin, entre une poignée d'énergumènes et

l'immense majorité de l'équipage, repentant, inquiet des suites de cette

équipée, anxieux de l'avenir; des rixes, des scènes atroces auxquelles

mettait fin, son revolver toujours braqué, le frénétique Matuschenko.

L'aventure de Théodosie acheva de dégriser les plus endurcis des

rebelles. On put se procurer, dans ce port, des vivres le jour où l'on y

arriva; mais, quand, le lendemain, on revint pour prendre le charbon

promis, qui était devenu indispensable, les cosaques du quai

accueillirent la chaloupe à coups de fusil, tuèrent sept hommes, dont

Ivanof, et en blessèrent trois, actuellement soignés à Constantza.

Ce fut à bout de ressources, les soutes surtout complètement vides,

qu'on aborda à Constantza, malgré Matuschenko, malgré Cyrille, qui

voulaient faire sauter le navire.

On y arriva le samedi 8, vers une heure du matin. Au jour, on entamait

des pourparlers pour la reddition du navire au gouvernement roumain. A

trois heures, le pavillon rouge était amené et le pavillon roumain,

bleu, jaune et rouge, le remplaçait à la pomme du mât, tandis que les

rebelles débarquaient, un équipage roumain prenait possession du

cuirassé, dont le commandement était confié au capitaine de vaisseau

Torgulesco, avec le capitaine Ciudin comme second.

[Illustration: Un pope reçoit, à bord du «Potemkine», le nouveau serment

de fidélité au tsar des cinquante repentants. _Voir à la page

suivante._]

Mais l'intérêt n'était plus là: il était sur le quai où arrivaient, par

fournées, les marins russes.

Quel enthousiasme! quel délire! Je me demande si les marins de l'amiral

Avellane, aux jours des premières tendresses, furent accueillis, chez

nous, comme le furent ici ces innocents pirates. On se les arrachait.

Chacun eut «son Russe». Et, comme je l'ai dit, la plupart, originaires

de Bessarabie, parlant parfaitement le roumain, on s'entendit aisément.

On les dévalisa d'ailleurs de tout ce qu'ils possédaient de susceptible

de constituer un souvenir: boutons d'uniforme, bérets, rubans rayés

orange et noir au nom du _Kniaz-Potemkine-Tauritchessky_. Des gens

pratiques ont amassé des stocks qu'ils écoulent. Un ruban de béret

valait, au cours du jour,15 francs, hier!

Les plus endiablés, songeant aux bals masqués futurs, voulurent acquérir

une tenue complète et habillèrent de neuf, au magasin voisin, quelques

matelots. Le «marin russe» sera beaucoup porté, la saison prochaine, en

Roumanie. Et, quant aux «beuveries», je vous laisse à penser ce qu'elles

furent, non pas du côté des hospitaliers Roumains, race essentiellement

sobre, mais de la part de leurs hôtes, un peu rationnés les jours

précédents.

Les 750 hommes furent reçus comme des hommes libres et laissés à même de

partir là où bon leur semblerait et comme ils le voudraient. La plupart

demandèrent à être employés aux travaux des champs; très sagement, les

autorités les répartirent par groupes de 50 à 100 dans diverses villes

d'où l'on aurait la facilité de les diriger vers les propriétés, pour la

moisson.

[Illustration: A Constantza: les révoltés du _Kniaz-Potemkine_ emportant

leur paquetage.--_Phot. Besançon._]

Le gouvernement du roi Charles, qui venait de rendre au gouvernement du

tsar un service incontestable et qui n'est peut-être pas sûr, à l'heure

qu'il est, de pouvoir jusqu'au bout s'en féliciter--car, enfin, la mise

en liberté des rebelles peut donner lieu à quelques observations assez

justes--le gouvernement du roi Charles avait annoncé télégraphiquement à

Saint-Pétersbourg la grande nouvelle. Dans l'après-midi même du

dimanche, une escadrille russe, composée des croiseurs _Tchesmé_,

battant pavillon de l'amiral Pisarewsky, du _Sinope_ et de quelques

torpilleurs, venait chercher le _Potemkine_ qu'elle poursuivait depuis

plusieurs jours et qu'elle trouvait enfin désarmé. On laisse entendre

qu'elle mit, à l'accomplissement de sa mission, peu de formes. Elle

reprit son bien, son dû, sans se confondre trop en remerciements. A deux

heures après midi, la cérémonie était terminée.

Quelques marins du _Potemkine_, à la vue du pavillon de Saint-André

flottant de nouveau sur «leur» bateau, sentirent leur coeur se fondre de

repentir; une cinquantaine retournèrent à bord, où un pope reçut leur

nouveau serment de fidélité au tsar. Après quoi, on les mit à fond de

cale--ainsi d'ailleurs que les officiers et sous-officiers eux-mêmes,

gardés de force par les insurgés sur le navire pour le conduire.

D'aucuns assurent qu'on procéda à quelques exécutions sommaires. Mais

c'est mal connaître les Russes que de les croire capables d'un pareil

manquement aux règles de la courtoisie internationale.

Enfin, l'équipage que l'amiral Pisarewsky mit sur le _Potemkine_ y

trouva tout en état. Les feux étaient allumés, l'électricité avait

illuminé le bord toute la nuit, les servo-moteurs tournaient, tout

allait bien. Il n'y avait plus, semblait-il, qu'à donner le

traditionnel: «En avant!»

Toutefois, on remarqua que le cuirassé s'était sensiblement enfoncé, à

la poupe, depuis son arrivée. Il semblait faire eau. On s'inquiéta.

L'état-major russe fit rechercher la voie d'eau. Une vanne avait été

ouverte. Par qui? Précisément, a-t-on avancé, par les matelots qui

s'étaient soumis l'après-midi, et qui, emprisonnés, menacés de mort,

s'étaient de nouveau révoltés: mais saura-t-on jamais la vérité, toute la

vérité sur ces histoires... Où? On ne parvint pas à la découvrir tant

qu'on fut à Constantza, et beaucoup d'officiers de marine attendent

impatiemment, non sans quelque inquiétude, la nouvelle de l'arrivée du

bateau à bon port.

[Illustration: A Constantza: accostage du remorqueur débarquant

l'équipage du _Kniaz-Potemkine_.]

L'amiral avait télégraphié à Bucarest qu'il lèverait l'ancre à six

heures, le dimanche. Mais il ne put d'abord mettre ses cabestans en

action. Et puis, il y avait cette eau qui arrivait toujours et qu'il

fallait épuiser sans relâche. L'amiral renvoya à terre le pilote

roumain, voulant à tout prix découvrir la vanne, l'inquiétante vanne

ouverte, avant que de lever l'ancre.

Le pilote revenu lundi matin, à sept heures, on n'avait pas encore

aveuglé la voie d'eau. Et le mécanicien, nouvellement arrivé sur ce

monstre, étudiait sa machine.

Sur les conseils du pilote, on se décida enfin à faire sortir le

_Potemkine_ du port par des remorqueurs et à le conduire jusqu'au

_Tchesmé_, afin que celui-ci le prit à la remorque. Ce qui fut fait. Et

ce fut dans cet équipage peu brillant que le

_Kniaz-Potiemkine-Tauritchessky_ soumis, derechef bénit, fit route vers

Sébastopol, le lundi soir, à sept heures.

En somme, s'il fallait conclure, je dirais qu'il n'y a pas eu, dans

cette extraordinaire aventure, tout ce qu'on y a vu de compliqué. Cette

rébellion ne fut si peu grave, au demeurant, en ses conséquences, que

parce qu'elle fut mal préparée--qu'elle ne fut pas préparée, même;

qu'elle éclata avant l'heure. C'est une rébellion d'enfants terribles et

inintelligents--surtout inintelligents. Je verrais là volontiers un de

ces phénomènes dont parle Taine, un de ces cas «d'anarchie spontanée»,

selon son mot, qui marquèrent le commencement de la Révolution

française, en furent le signal, multipliés à l'infini sur le territoire

entier--comme en Russie; intéressant comme symptôme, inquiétant comme

exemple.

L'Illustration, No. 3256, 22 Juillet 1905 · 第 7 / 32 题