--Cela tombe à merveille, Monsieur, j’ai quelqu’un de sûr, un de
ces génies ignorés et modestes...
--Ah! ah! fait Antoine intéressé.
Du menton, M. Camille désigne l’être assis au coin de la cheminée,
qui arrondit d’avance ses épaules pour le prochain abattage.
--Comment? c’est...
--Mon meilleur limier, Monsieur. Et maintenant, si vous voulez bien,
nous allons aborder la question des honoraires...
Antoine, effondré, n’écoute plus: il paiera tout ce qu’on
voudra... mais sans espoir.
«La chance est contre moi», se lamente-t-il. «Cette espèce de
martyr idiot ne sera jamais capable de suivre Minne... C’est trop de
guigne, d’être allé tomber dans ce taudis, quand il y a trois cents
agences qui valent sans doute mieux... Tout est contre moi!»
Il redescend l’escalier noir, qui sent le chou et les latrines, et croit
encore entendre une voix furieuse qui crie...
--Dans un grand magasin, qu’il s’en va me la perdre! Allez lui
dire ça, au cocu, voir s’il y coupe!
«J’aurais préféré, soliloque Minne, être malheureuse. Les gens
ne savent pas assez que l’absence de malheur rend triste. Un bon
malheur, bien cuisant, alimenté, renouvelé chaque heure, un enfer,
quoi! mais un enfer varié, remuant, animé, voilà qui tient en
haleine, voilà qui colore la vie!»
Elle secoue sa fluide chevelure sur sa robe blanche et redit, Mélisande
qui s’ignore: «Je ne suis pas heureuse ici...»
Antoine a quitté la maison tout à l’heure sans demander si sa femme
était éveillée; mais l’a fait avertir qu’elle déjeunerait
seule...
«Voilà un garçon, se dit-elle, ou on ne comprend rien! Tant que je
l’ai trompé, il a été content. Et puis, je renvoie Jacques Couderc,
je l’expédie au diable--et puis Maugis me traite en petite sœur--et,
là-dessus, Antoine devient terrible!...»
La vérité, c’est qu’Antoine, bouleversé à l’idée qu’un espion
suivra Minne tout le jour, s’est enfui. Sa Minne, sa méchante
Minne tenue, pendant des heures, au bout d’un fil qu’elle ne verra
pas, sa Minne qui courra, coupable et gaie, vers l’adultère, qui
criera «cocher!» de sa voix pointue et impatiente, sans se douter
qu’un œil, derrière elle, note l’heure, l’endroit, le numéro du
fiacre!
Il s’est enfui, après une nuit abominable, car son amour révolté
est près de prendre le parti de Minne, de lui crier: «Ne va pas
là-bas! un mauvais homme veut te suivre!» Il s’est enfui, plein
de larmes, certain qu’il achève de tuer son bonheur... «On me l’a
donnée pour la rendre heureuse, plaide-t-il pour Minne; mais elle
n’a pas juré d’être heureuse par moi...»
Il a souhaité, cette nuit, la vieillesse, l’impuissance, mais non la
mort. Il a mûri cent projets, mais non celui d’une séparation. Il a
prévu des fins amères et humiliantes, car c’est le plus grand amour,
celui qui consent au partage... Et, chaque fois que, sur son lit
détesté, il a tordu son corps en disant: «Ça ne peut pas durer!» il
admettait en sa pensée le renoncement à toutes choses, sauf à la
possession de Minne...
À l’heure même où Antoine tue le temps, échoué dans une brasserie
morne, Minne sort de chez elle. Elle sort pour sortir, attirée par le
soleil, indécise et sans intentions...
Des nuages blancs, dans le ciel, balaient un fade azur. Minne lève vers
ce bleu son nez bridé de tulle et descend l’avenue.
«Si j’allais chez Maugis?» Elle s’arrête un instant, puis
repart. «Eh bien, quoi? j’irai chez Maugis.» Elle fronce les
sourcils... «Qui m’en empêche? Parfaitement, j’irai chez Maugis.
S’il n’est pas là... eh bien, je reviendrai. J’irai chez
Maugis...»
Elle fait volte-face pour remonter vers la place Pereire, et donne de
l’ombrelle dans un monsieur, un homme plutôt qui marchait derrière
elle. Elle murmure «pardon» d’un ton agacé, parce que l’homme
sent le tabac froid et la bière aigre.
Elle répète, butée, le front en avant: «J’irai chez Maugis!»
et ne bouge pas...
«Si j’y vais, Maugis va croire que je ne viens que _pour ça_...»
Elle s’arrête et méconnaît la fleur tardive dont l’éclosion la
trouble comme une adolescence nouvelle: la pudeur, qui n’est
peut-être qu’un scrupule sentimental. Elle a gaspillé son corps
ignorant, l’a donné, puis repris. Mais elle n’a jamais songé que
le don implique la déchéance, et il n’y a rien de plus vierge que
l’âme orgueilleuse de Minne... Son hochement de tête découragé
refuse en même temps un fiacre qui rase le trottoir. Elle revient sur
ses pas, redescend vers le parc Monceau: «Je n’ai envie de rien, je
ne sais quoi faire... C’est un temps par lequel on voudrait avoir
quelqu’un à tourmenter...»
Elle presse le pas, suit du regard la voile blanche d’un nuage qui
vogue au-dessus d’elle, et ne prend pas garde que son geste découvre,
comme exprès, le creux charmant de son menton, le dessous humide de sa
lèvre supérieure...
À quelques pas devant elle marche un homme dont elle reconnaît
vaguement la couleur, la forme veule, les cheveux longs sur un col
douteux... «C’est l’homme que j’ai cogné avec mon ombrelle tout
à l’heure.»
Au parc Monceau, elle fait halte, repose ses yeux sur les pelouses,
d’un vert ardent et frais de piment, puis repart, intriguée:
l’homme est encore derrière elle! il roule une cigarette, l’air
absent. Il a un long nez, posé négligemment un peu de côté dans son
visage...
«Il aurait le toupet de me suivre? C’est qu’il marque tout à
fait mal, ce type! Un satyre, peut-être, ou bien un de ces individus
qui se collent contre les robes dans les foules... On verra bien!»
Elle repart: l’avenue de Messine offre sa facile pente, qui donne
envie de courir et de jouer au cerceau. Minne allonge le pas, heureuse
du battement de son sang dans ses oreilles roses...
«Qu’est-ce que c’est que cette rue-là? Miromesnil? Prenons
Miromesnil. Le satyre? il est à son poste. Quel drôle de satyre! si
vague et si las! Les satyres, d’habitude, sont barbus et fauves, avec
l’œil cynique, et un peu de paille dans les cheveux, ou bien des
feuilles sèches...»
Elle se plante près d’une vitrine de sellier, assez longtemps pour
compter tous les colliers, hérissés de poils de blaireau, cloutés de
turquoise, que la mode impose aux chiens de bonne compagnie. Le satyre,
patient entre tous les satyres, attend à distance respectueuse et fume
sa quatrième cigarette. C’est à peine s’il glisse vers elle un
œil jaunâtre. Même, il crache, après un renâclement immonde: il
crache au vu et au su de tous, et Minne, le cœur à l’envers, eût
préféré à ce crachat copieux n’importe quel outrage à la
pudeur... Elle tourne des épaules révoltées et repart. Faubourg
Saint-Honoré, un embarras de voitures les sépare. D’un trottoir à
l’autre, elle lui tirerait bien la langue; mais peut-être n’en
faudrait-il pas plus pour déchaîner la rage érotique du monstre?...
Lui, l’épaule de biais, se repose sur une jambe et profite de la
halte pour griffonner quelque chose sur un carnet, après avoir
consulté sa montre; ce geste suffit à dissiper l’erreur de Minne:
le satyre, le ver de terre, le repoussant admirateur, est un vil
stipendié!
«Comment ai-je pu m’y tromper? C’est Antoine qui me fait suivre!...
Le maladroit, le maladroit, le potache! Un potache, il ne sera
jamais que cela... Ah! tu paies quelqu’un pour marcher? il marchera,
je t’en réponds!»
Elle marche. Elle bouscule des passants. Elle file, se sentant des
jarrets de facteur...
«La Madeleine?... autant là qu’ailleurs. Et puis les boulevards
jusqu’à la Bastille. Parfaitement! C’est moi qui mène la chasse,
aujourd’hui.» Elle sourit, d’un froid petit sourire, en revoyant,
très loin en arrière et si chétive, une Minne traquée, qui traîne,
en boitillant, une pantoufle rouge sans talon...
«L’avenue de l’Opéra? Le Louvre? Non, il y a trop de monde à
cette heure-ci.» Elle élit la rue du Quatre-Septembre, dont la
dévastation plaît à son état d’âme. Ce ne sont que chausse-trapes,
barricades, caves béantes, chaussées effondrées... Un abîme
s’ouvre, ou grouillent des serpents de plomb... Il faut franchir
des passerelles, côtoyer des tranchées: le «satyre» aura du
fil à retordre, pense Minne.
De fait, il inspirerait la pitié, n’était le caractère inacceptable
de sa laideur. Il rougit, son nez brille, et tant de cigarettes ont dû
allumer sa soif...
«Pauvre homme! songe Minne. Après tout, ce n’est pas sa faute...
Voilà la Bourse: j’ai envie de lui faire le coup de la rue Feydeau.»
Le «coup de la rue Feydeau»! joie innocente du premier adultère de
Minne... Pour retrouver chez lui son amant, l’interne des hôpitaux,
elle entrait voilée dans une maison de la place de la Bourse et s’en
allait par la rue Feydeau, contente d’avoir goûté, mieux que
l’étreinte du grand diable luxurieux à barbe de chèvre, le charme
de la maison à double issue... «Comme c’est loin tout ça! murmure
Minne... Ah! je vieillis!»
Pour classique qu’il soit, le coup de la rue Feydeau, aujourd’hui,
réussit parfaitement. Place de la Bourse, Minne pénètre dans la cour
du numéro 8 et tombe, rue Feydeau, dans un taxi providentiel.
Bercée au tic-tac du taximètre, Minne allonge sur le strapontin ses
pieds vernis, qui ont si activement erré. Elle se sent pleine de malice
et de mansuétude, et sa colère contre Antoine se repose. Minne
s’alanguit dans la victoire.
Il est cinq heures a peine quand elle rentre avenue de Villiers. Minne
songe qu’elle va pouvoir s’accorder deux grandes heures de robe de
chambre, de pieds nus dans les petits mocassins de daim cru... Mais il
est dit que le soleil qui baise les rideaux roses ne veillera point le
doux farniente de Minne; Antoine est rentré!
--Comment? tu es là?
--Tu vois.
Il a dû errer longtemps, lui aussi: on le devine au cuir poudreux de
ses bottines...
--Pourquoi n’es-tu pas à ton bureau, Antoine?
--Si on te le demande, tu diras que tu n’en sais rien.
Minne croit rêver. Comment! elle rentre toute gentille, fatiguée,
amusée d’avoir semé le limier, et elle tombe sur cet ours grossier!
--C’est comme ça? Eh bien, mon cher, si tu as autant de loisirs
pourquoi ne les emploies-tu pas à m’espionner toi-même?
--À t’esp...
--Mais oui. Je ne sais pas à qui tu t’adresses, mais on se fiche de
toi, tu sais. Quel personnel! Ma parole, cet après-midi, j’en avais
honte pour toi! Un homme à qui j’aurais fait l’aumône! Hein? ce
n’est pas vrai? dis que je suis folle! Veux-tu que je te donne mon
itinéraire? Tu pourras le contrôler avec le rapport de tes agents!...
Elle récite, d’une voix de tête insupportable:
--Partis à trois heures de la maison, nous avons traversé le parc
Monceau, descendu l’avenue de Messine, stationné rue de Miromesnil
devant les colliers de chiens, suivi le faubourg Saint-Honoré
jusqu’à...
--Minne!
Elle est lancée, elle ne lui fera pas grâce d’un carrefour. Elle
compte sur ses doigts, roule des prunelles mobiles d’aiglon irrité,
insiste sur le détail de la maison à double issue, et, sans qu’il
sache pourquoi, la jalousie qu’il portait en lui, comme une corde
tendue, sensible et douloureuse, se détend, amollie, baignée d’une
huile bienfaisante... Il contemple Minne, il n’entend plus sa colère
bavarde... Il découvre lentement, devant cette enfant faible et
furieuse, qu’il allait commettre l’erreur criminelle de la traiter
en ennemie. Elle est seule au monde, et elle est à lui. À lui, même
si elle le trompe; à lui, même si elle le hait; sans autre recours,
sans refuge que lui! Elle était sa sœur avant d’être sa femme, et,
déjà, il eût donné pour elle tout son sang de frère fervent. Il lui
doit à présent plus que son sang, puisqu’il a promis de la rendre
heureuse. Tâche difficile! car Minne est fantasque, souvent cruelle...
Mais il n’y a pas de honte à souffrir, quand c’est le seul moyen de
donner le bonheur...
Qu’elle suive donc, libre, le chemin capricieux de sa vie! Elle court
aux casse-cou, cherche les joies périlleuses: il étendra les mains
seulement quand elle chancellera, mais caché, prudent, comme les mères
qui suivent les premiers pas de leur petit, les bras grands ouverts et
tremblants comme des ailes.
Elle a fini. Elle s’est excitée encore en parlant. Elle a crié on ne
sait pas quoi, des mots de pensionnaire pédante, des appels à la
liberté, des «c’est bien fait!» de gosse... Deux petites larmes
suspendues à ses cils s’irisent de lumière et elle est à bout de
méchanceté. Antoine la prendrait bien dans ses grands bras, la
bercerait tout en pleurs... Mais il sent que ce n’est pas le moment
encore...
--Mon Dieu, Minne, qui est-ce qui te demande tout ça.
Elle redresse son cou d’infante, passe une langue altérée sur ses
lèvres:
--Comment? qui me demande? Mais toi! mais ton attitude de martyr
grognon, mais ton silence de mari qui se contient! Qui contient quoi?
Qu’est-ce que tu sais? Tes valets de police ne t’ont-ils pas
renseigné? Ils sont si adroits!...
--Tu l’as dit, Minne, ils sont bien maladroits! Mais c’est
presque mon excuse. Je ne les connais pas, je les emploie mal... Et
j’aurais dû ne jamais les employer.
Un étonnement défiant change le visage de Minne. Elle cesse
d’effilocher le chapeau de paille bleue où s’occupaient ses mains
destructrices...
--Tu me pardonnes, Minne?
Elle a, dans ses yeux sombres, la froide suspicion d’une bête à qui
l’on dit: «Va!» en ouvrant la porte de sa cage...
--Minne, voyons! Faut-il promettre que je ne le ferai plus?
La grâce rassurante, un peu voulue, de son sourire barbu inquiète
Minne, qui ne comprend pas... Pourquoi l’espionnage? et pourquoi
l’humble excuse, après? Elle tend, hésitante, une petite main
incrédule...
--Tu es joliment agaçant, Antoine, tout de même!
Il tire un peu à lui le bras de Minne qui cède du coude et résiste de
l’épaule, et se penche tendrement vers elle:
--Écoute, Minne, si tu voulais...
Le crépuscule est descendu, rapide, et lui cache le visage de Minne...
--Si je voulais quoi? Tu sais que je n’aime pas promettre!
--Tu n’as pas besoin de rien promettre, chérie.
Il parle dans l’ombre, en aîné, en paternel ami, et c’est une
humiliation à goût double, détestable et chère, qui fait tressaillir
la mémoire de Minne: une voix déjà, éraillée, indulgente,
n’a-t-elle pas, l’autre jour, entrouvert tout au fond d’elle cette
secrète cellule à aimer, cellule à souffrir, qu’elle croyait si
fort verrouillée?... Elle se sent soudain faiblir de fatigue et
s’appuie aux courbes connues du grand corps debout près d’elle...
--Minne, voilà... Chaulieu voudrait m’envoyer à Monte-Carlo pour
une grosse affaire de publicité à traiter avec l’administration des
jeux. Ça ne me souriait pas beaucoup d’abord, mais le patron, chez
Pleyel, consent à me laisser prendre, avant Pâques, mes vacances de
Pâques. Alors... veux-tu venir avec moi à Monte-Carlo, pour dix, douze
jours?
--À Monte-Carlo? moi? pourquoi?
«Si elle refuse, mon Dieu! si elle refuse, se dit Antoine, c’est
que quelqu’un la retient ici, c’est que tout est perdu pour moi...»
--Pour me faire un grand plaisir, dit-il simplement.
Minne songe à ses journées vides, à ses péchés sans saveur, à
Maugis qui ne veut pas, au petit Couderc qui ne sait pas, à ceux qui
viendront et qui n’ont encore ni nom ni visage...
--Quand partons-nous, Antoine?
Il ne répond pas tout de suite, la tête levée dans l’obscurité,
luttant contre les larmes, contre le besoin de bramer, de se vautrer aux
pieds de Minne... Elle n’aime personne! elle partira avec lui, avec
lui tout seul! elle partira!
--Dans cinq ou six jours. Tu seras prête?
--C’est tout juste. Il faut s’habiller là-bas... Attends que
j’allume: on n’y voit plus... Tu ne seras plus méchant, Antoine?
Il la retient encore une minute contre lui, dans l’ombre. Un bras
autour des frêles épaules de Minne, sans la trop serrer, sans
l’emprisonner, il renouvelle le muet serment de lui donner le bonheur,
de le lui laisser prendre où elle voudra, de le voler pour elle.
--Dix-neuf, rouge, impair et passe...
--J’ai encore gagné dix francs! s’écrie Minne, enchantée.
Qu’est-ce que tu disais donc, qu’on perd toujours à Monte-Carlo?
Antoine, je vais à une autre table.
--Pourquoi? Puisque tu gagnes à celle-ci...
--Je ne sais pas. C’est amusant de changer. Tu me retrouves sous
l’horloge, dis?
Antoine la suit des yeux, plein d’admiration pour sa robe blanche
bruissante, pour sa taille mince, pour sa nuque dorée et le chapeau de
crin rose qui la coiffe... «Elle s’amuse, dit-il, quel bonheur!»
Minne, debout derrière le croupier, s’excuse poliment: «Pardon,
monsieur», et pousse sa pièce sur la troisième douzaine. La bille
tourne, se ralentit, trébuche:
--Rien ne va plus!
Minne considère, au-dessous d’elle, un jardin de roses et d’iris,
un monstrueux chapeau qui abrite une dame invisible... «Quel chapeau!
c’est une grue, je parie...»
--Trente-six, rouge, pair et passe.
Minne gagne encore dix francs. Elle ramasse les trois pièces; presque
en même temps qu’elle, se penche un gros Allemand, qui touche aussi
sa troisième douzaine... Mais une voix sèche part de dessous le jardin
suspendu:
--Pardon, monsieur! veuillez laisser cette masse.
--Verzeihung! diese Einlage gehört mir!
Du tac au tac, la dame rétorque, en allemand cette fois:
--Sie müssen nur auf ihr Spiel Acht geben. Das Goldstück gehört
mir... Lassen Sie mich in Ruhe!
L’homme, stupéfait, invoque des yeux le témoignage d’une loyale
assistance, mais la loyale assistance a bien autre chose à faire...
Minne n’en revient pas non plus, car la dame au chapeau, la dame qui
ramasse les orphelins avec l’autorité que donne une mauvaise
conscience, c’est Irène, Irène Chaulieu!
--Comment? c’est vous, Irène?
--Minne! elle est bonne, celle-là! Croyez-vous? ce barbu qui
voulait me faire _mon_ louis! Ne me parlez pas, ma chère, j’essaie ma
petite combine, une martingale épatante!
Les courtes mains d’Irène tripotent des louis, empilent des pièces,
pointent un carnet. Son nez de peseuse d’or s’incline sur une
comptabilité crasseuse, sur un butin de pillarde. Sous le chapeau en
terrasse fleurie, ses yeux, au-dessus du nez pincé et pâle, appellent
l’or, l’adorent, le violentent, et ses mains d’escamoteuse
dépouillent le tapis...
--N’est-ce pas qu’elle est épatante? chuchote une voix dans
l’oreille de Minne.
Avec une confusion de jeune mariée, Minne reconnaît Maugis. Tout le
monde est donc à Monte-Carlo!... Elle reste interdite devant le
journaliste et ne sait que dire. Il s’éponge le front, et cligne sous
la lumière crue du lustre. Elle le trouve plus vieux qu’à Paris,
avec des fils gris dans la moustache, un grand pli triste dans sa joue
d’homme gai...
--Voulez-vous parier, dit-il, que j’entends ce que vous pensez de
moi?
--Non, dit-elle vivement, je suis très contente de vous voir.
--Madame est bien bonne. Et le noble époux?
--Il m’attend sous l’horloge...
--C’est la première fois que vous venez à Monte-Carlo?
--Oui... je suis toute dépaysée, c’est si curieux, ici! Vous ne
trouvez pas, monsieur Maugis, qu’on rencontre des figures
intéressantes?
--J’allais le remarquer, acquiesce Maugis, déférent.
Minne, qui n’aime pas la raillerie, remue les épaules, boudeuse.
--Il ne faut pas vous moquer de moi! prie-t-elle.
--Me moquer de vous? je n’y pense guère, mon enfant!
--À quoi pensez-vous, alors?
--Je pense que vous avez, là, échappé de votre tempe, un seul
cheveu d’or, presque d’argent, qui dessine un point d’interrogation
en l’air, et je lui réponds «oui» à tort et à travers.
Elle rit sans entrain, et le silence tombe entre eux, gênant. Minne,
lasse de rester debout, évite de regarder Maugis et ils pensent tous
deux, muets, à une chambre aux rideaux de gaze jaune, où les paroles
leur venaient faciles, sincères, où leur pensée s’est livrée, nue
comme Minne elle-même. Ils se sont tout dit, là-bas...
Mélancoliques, ils se taisent. Ils écoutent, au fond d’eux-mêmes,
la brisure musicale d’un petit fil très précieux...
--Je ne suis pas drôle, ce soir, mon enfant, hein? Je ne vous amuse
guère?
Elle proteste d’un signe.
--Je ne suis pas gaie quand je m’amuse. Et je peux être contente
sans m’amuser. Croyez--elle appuie un instant sa main gantée sur
le bras de Maugis--croyez que je suis votre amie et que je n’ai pas
d’autre ami que vous... Cela me coûte à dire, mais... c’est
qu’on m’a si peu habituée à l’amitié!... Retournez au jeu à
présent; moi, je m’en vais.
--Vous vous en allez où?
--Retrouver Antoine. Il m’attend sous l’horloge.
Il n’insiste pas. Il s’éloigne après un baiser sur la petite main
dégantée, et Minne reste seule parmi tant d’inconnus, parmi le
silence bourdonnant et studieux des salles de jeu...
Elle frissonne, en songeant à l’âpre vent qui balaie, ce soir, la
Corniche... Un méchant hasard a jeté Minne et Antoine en pleine
tempête sèche; des paillettes de silex volent sous le ciel plombé,
la Méditerranée est couleur d’huître grise...
Absorbée, Minne arrive, enfin, jusqu’à Antoine, qui l’a attendue
sous l’horloge, et sort, à son bras, du Casino.
Le vent a balayé le ciel, où vogue une lune mauve. Les palmiers
immobiles jalonnent l’avenue, les hôtels crémeux, les villas couleur
de beurre rivalisent de blancheur... Mais la beauté de la nuit claire
est sur tout cela, et, dans le vent qui tiédit, passe un souffle de
printemps...
«Il fait presque aussi doux qu’à Paris», soupire Antoine.
Frileuse, dans la victoria attelée de deux biques osseuses et vives,
Minne s’accote à l’épaule de son mari. La voiture monte, au grand
trot, la route qui mène au Riviera-Palace; soudain, sombre et pure,
apparaît la mer... Un filet d’argent y danse, autour d’un long
fuseau de lumière nacrée comme le ventre pâle des poissons...
--Oh! tu vois, Antoine?
--Je vois, chérie. Tu aimes ce pays?
--Je ne l’aime pas, mais je le trouve beau.
--Pourquoi ne l’aimes-tu pas?
--Je ne sais pas. Il y a la mer, que je n’ai jamais vue. À cause de
cette eau sans fin, on y est loin, on y est plus seuls qu’ailleurs...
Il n’ose resserrer son étreinte autour du manteau blanc qui flotte,
et se sent plus timide qu’un fiancé. Depuis le soir du verrou, il vit
en frère auprès de Minne, ballotté du soupçon au remords, de la
crainte à la colère,--et voici qu’il s’émerveille en pensant
qu’il a été le mari de Minne, qu’il a disposé d’elle en pacha
confiant, qu’il l’a possédée sans lui demander: «Me veux-tu?»
Ces jours-là sont loin... Minne est pourtant là, contre son bras, et
la poussière siliceuse, pailletée comme du givre, porte aux lèvres
d’Antoine un peu du parfum de verveine citronnelle...
Ils se taisent jusqu’à la trop grande chambre d’où l’hygiène et
la mode ont banni les tentures et les capitonnages. Même les vitres
sans rideaux luisent, nues comme celles d’un appartement à louer,
persiennes ouvertes.
Encore vêtue de son manteau, coiffée de son chapeau qui déborde de
roses, Minne s’approche de la fenêtre emplie de nuit lumineuse. Les
jardins de l’hôtel cachent Monte-Carlo; il n’y a plus, au-dessus
d’une haie sombre de fusains, que la lune et la mer...
Trois nuances, de gris, d’argent, de bleu plombé, suffisent à la
froide splendeur du tableau, et Minne aiguise son regard pour saisir la
ligne délicate, le suave et mystérieux coup de crayon qui, tout au
bout de la mer, touche le ciel...
Cette nuit sans ombre, qui éveille, au cœur récalcitrant de Minne,
une sensibilité inconnue, résonne de tous les bruits du jour. Une
musique lointaine monte par bouffées, et sur l’escarpement de la
route, claquent des fouets, grincent des roues...
Minne cherche à rassembler son âme éparpillée sur la mer, volant
sous la lune; elle remonte, angoissée, vers un foyer qui n’existe
pas. Nulle part, où qu’elle s’arrête, elle ne trouve l’Amour
assis, et son rêve n’a point de figure... Ah! que tout est grand, ce
soir, et sévèrement beau, et cruel à la solitude!
Glacée, Minne se retourne vers Antoine, qui fume, en pyjama. Elle est
près de lui tendre ses mains tremblantes, royales petites mains dont
les paumes ne savent pas mendier et qui s’offrent hautes au baiser,
les doigts retombant comme des cloches de digitales blanches...
Il fume une cigarette et paraît indifférent. Mais quelque chose a
mûri dans sa figure d’honnête Brésilien, quelque chose attriste le
grand nez chevalin, creuse les yeux de brigand amoureux... «Il
réfléchit donc?» s’étonne Minne. Jamais elle n’a pensé autant
à lui. Elle se prend à souhaiter qu’il parle et que le son de sa
voix trouble enfin cette nuit aveuglante, qui entre ici à pleines
vitres...
--Antoine...
--Chérie?
--J’ai froid.
--Il faut te coucher.
--Oui... Mets la couverture de voyage sur mon lit... Comme il fait
froid, ici!
--Les gens du pays disent que c’est tout à fait exceptionnel.
D’ailleurs, on peut compter sur une journée magnifique, demain. Le
vent tourne... tu verras le bleu de la mer... Nous monterons à La
Turbie...
Il redouble de banalités, à mesure que le déshabillage de Minne la
lui montre plus nue, nouvelle dans une chambre étrangère. Elle se
hâte, impudique et fraternelle, court au cabinet de toilette, et
ressort grelottante.
--Oh! ce lit!... les draps sont glacés.
--Veux-tu?...
Il allait lui proposer la chaleur de son grand corps brun et tiède et
s’arrête court, comme s’il retenait une inconvenance...
--Veux-tu que je demande une boule?
--Pas la peine! crie Minne d’une voix étouffée sous le drap. Mais
borde-moi bien... Remonte le couvre-pied... Tourne l’abat-jour de
l’autre côté... Merci, Antoine... Bonsoir, Antoine...
Il s’empresse, heureux et triste à pleurer, se fait agile et
silencieux autour du lit. Une gratitude de chien enfle son cœur.
--Bonsoir, Antoine... répète Minne qui tend hors du lit un pâle
museau tout froid.
--Bonsoir, chérie. Tu as sommeil?
--Non.
--Tu veux que j’éteigne?
--Pas tout de suite. Parle-moi. Je crois que j’ai un peu de fièvre.
Assieds-toi une minute.
Il obéît, avec sa gaucherie tendre.
--Si tu n’es pas bien ici, Minne, nous pouvons repartir plus tôt;
je me dépêcherai...
Minne creuse de la nuque le coussin de plume, s’arrange au chaud dans
ses cheveux comme une poule dans la paille.
--Je ne demande pas à partir, moi.
--Tu pourrais regretter Paris, ta maison, tes... tes habitudes, ton...
Il a détourné la tête en changeant de voix malgré lui, et Minne, à
travers ses cheveux, l’épie.
--Je n’ai pas d’habitudes, Antoine.
Il fait un effort prodigieux pour se taire, mais il continue:
--Tu pourrais... aimer quelqu’un... regretter... des amis...
--Je n’ai pas d’amis, Antoine.
--Oh! tu sais, je dis ça... Ce n’était pas pour te gronder. Je...
j’ai réfléchi que, le mois dernier, j’avais été idiot... Quand
on aime, n’est-ce pas? on ne le fait pas exprès... Je ne peux pas
plus t’empêcher d’aimer quelqu’un qu’empêcher la terre de
tourner...
Il semble, à chaque mot, soulever des montagnes. Sa pensée, subtile et
fervente, s’habille des mots les plus lourds, les plus vulgaires, et
il en souffre... Ne pas pouvoir, grand Dieu, ne pas pouvoir expliquer à
Minne qu’il lui fait don de sa vie, de son honneur de mari, de son
dévouement complice!... Ne rien trouver qui ne la blesse ou ne la
mette en défiance, cette enfant fragile qu’il vient de border dans
son lit... Et que va-t-elle répondre? Pourvu qu’elle ne pleure pas!
elle est si nerveuse, ce soir! Il se jure, à bout de formules: «Je
veux bien qu’elle me fasse cocu, mais je ne veux pas qu’elle pleure!»
Il devine sous les cheveux mêlés, l’intensité du beau regard
noir...
--Je n’aime personne, Antoine.
--C’est vrai?
--C’est vrai.
Il dévore, front baissé, une joie et une amertume égales. Elle a dit:
«Je n’aime personne» mais elle n’a pas dit qu’elle aimait
Antoine...
--Tu es bien gentille, tu sais... je suis content... Tu ne m’en veux
plus?
--Pourquoi est-ce que je t’en voudrais?
--À cause... à cause de tout. Un moment, je voulais tout faire
sauter... mais ce n’est pas parce que je t’aimais moins, au
contraire! Tu ne peux pas comprendre ça, toi...
--Pourquoi donc?
--Ce sont des idées d’homme qui aime, dit-il simplement.
Minne tend hors du lit une amicale petite main:
--Mais je t’aime bien aussi, je t’assure.
--Oui? questionne-t-il avec un rire forcé. Alors je voudrais que tu
m’aimes assez pour me demander tout ce qui te ferait plaisir, mais
tout, tu entends, même les choses qu’on ne demande pas d’ordinaire
à un mari, et puis que tu viennes te plaindre, tu comprends, comme
quand on est tout petit: «Un tel m’a fait quelque chose, Antoine:
gronde-le, ou tue-le», ou n’importe quoi...
Elle a compris, cette fois. Elle s’assied sur son lit, ne sachant
comment libérer la brusque tendresse qui voudrait s’élancer d’elle
vers Antoine, comme une brillante couleuvre prisonnière... Elle est
toute pâle, les yeux agrandis... Quel homme est-il donc, ce cousin
Antoine?
Des hommes l’ont désirée, l’un jusqu’à vouloir la tuer, l’autre
jusqu’à, délicatement, la repousser... Mais pas un ne lui a dit:
«Sois heureuse, je ne demande rien pour moi: je te donnerai
des parures, des bonbons, des amants...»
Quelle récompense accordera-t-elle à ce martyr qui attend, là, en
pyjama?... Qu’il prenne au moins ce que Minne peut donner, son corps
obéissant, sa douce bouche insensible, sa molle chevelure
d’esclave...
--Viens dans mon lit, Antoine...
Minne dort d’un sommeil fourbu, dans l’obscurité rose. Dehors, les
fouets claquent, les roues grincent comme à minuit, et sous la terrasse
vibrent des mandolines italiennes. Mais la muraille du sommeil sépare
Minne du monde vivant et, seul, le nasillement ailé de la musique
s’insinue jusqu’à son rêve pour l’agacer d’un bourdonnement
d’abeilles...
Le songe ensoleillé, bénin, se trouble, et la pensée de Minne remonte
vers le réveil par élans inégaux, comme un plongeur qui quitte le
fond d’un océan merveilleux. Elle respire profondément, cache sa
figure au creux de son bras plié, cherche le noir et doux sommeil...
Une douleur légère, bizarre, dont tout son corps retentit comme une
harpe, l’éveille sans rémission.
Avant d’ouvrir les yeux, elle se sent nue dans sa chevelure; mais
l’insolite de ce détail n’importe guère: il est arrivé cette
nuit quelque chose... quoi donc? Il faut s’éveiller vite, tout à
fait, pour s’en souvenir avec plus de joie: c’est cette nuit
qu’un miracle acheva de créer Minne!
Elle tourne vers les rideaux un vague et animal sourire: «Le
soleil?... nous avons donc dormi? Oui, nous avons dormi, et longtemps...
Antoine est sorti... Je n’aurai jamais le courage d’aller regarder
l’heure... Heureusement que nous déjeunons tard, nous deux!...»
Elle redit «nous deux» avec une naïveté orgueilleuse de jeune
mariée et retombe sur l’oreiller, dans ses cheveux défaits...
«Viens dans mon lit, Antoine!» Elle lui a crié cela, cette nuit,
avec une équité convaincue de prostituée qui n’a que son corps pour
payer l’amour des hommes... Et le malheureux, éperdu que la
récompense fût si près de la peine, s’était jeté dans les bras
exaltés de Minne.
Il ne voulait que la tenir contre lui, d’abord. Il l’enlaçait du
buste seulement, enivré aux larmes de la sentir si tiède et si
parfumée, si menue, si flexible dans ses bras... Mais elle se rapprocha
toute de lui, d’un sursaut de reins, et agrippa aux siens ses pieds
lisses et froids. Faiblissant, il murmura «Non, non» en bombant le
dos pour s’éloigner d’elle, mais une petite main téméraire le
frôla et il fut d’un bond sur le lit, rejetant le drap...
Elle vit, comme elle l’avait vu tant de fois, noir au-dessus d’elle,
faunesque et barbu, ce grand corps brun exhalant une odeur connue
d’ambre et de bois brûlé... Mais, aujourd’hui, Antoine a mérité
plus qu’elle ne saurait lui donner! «Il faut qu’il m’ait bien,
que cette nuit le comble, il faut que j’imite, pour lui donner la joie
complète, le soupir et le cri de son propre plaisir... Je ferai «_Ah_!
_Ah_!» comme Irène Chaulieu, en tâchant de penser à autre chose...»
Elle glissa hors de la chemise longue, tendit aux mains et aux lèvres
d’Antoine les fruits tendres de sa gorge et renversa sur l’oreiller,
passive, un pur sourire de sainte qui défie les démons et les
tourmenteurs...
Il la ménageait pourtant, l’ébranlait à peine d’un rythme doux,
lent, profond... Elle entrouvrit les yeux: ceux d’Antoine, encore
maître de lui, semblaient chercher Minne au-delà d’elle-même...
Elle se rappela les leçons d’Irène Chaulieu, soupira «Ah! Ah!»
comme une pensionnaire qui s’évanouit, puis se tut, honteuse.
Absorbé, les sourcils noueux dans un dur et voluptueux masque de Pan,
Antoine prolongeait sa joie silencieuse... «Ah! Ah!...» dit-elle
encore malgré elle... Car une angoisse progressive, presque
intolérable, serrait sa gorge, pareille à l’étouffement des
sanglots près de jaillir...
Une troisième fois, elle gémit, et Antoine s’arrêta, troublé
d’entendre la voix de cette Minne qui n’avait jamais crié...
L’immobilité, la retraite d’Antoine ne guérirent pas Minne, qui
maintenant trépidait, les orteils courbés, et qui tournait la tête de
droite à gauche, de gauche à droite, comme une enfant atteinte de
méningite. Elle serra les poings, et Antoine put voir les muscles de
ses mâchoires délicates saillir, contractés.
Il demeurait craintif, soulevé sur ses poignets, n’osant la
reprendre... Elle gronda sourdement, ouvrit des yeux sauvages et cria:
--Va donc!
Un court saisissement le figea, au-dessus d’elle; puis il l’envahit
avec une force sournoise, une curiosité aiguë, meilleure que son
propre plaisir. Il déploya une activité lucide, tandis qu’elle
tordait des reins de sirène, les yeux refermés, les joues pâles et
les oreilles pourpres... Tantôt elle joignait les mains, les
rapprochait de sa bouche crispée, et semblait en proie à un enfantin
désespoir... Tantôt elle haletait, bouche ouverte, enfonçant aux bras
d’Antoine ses ongles véhéments... L’un de ses pieds, pendant hors
du lit, se leva, brusque, et se posa une seconde sur la cuisse brune
d’Antoine qui tressaillit de délice...
Enfin elle tourna vers lui des yeux inconnus et chantonna: «Ta
Minne... ta Minne... à toi...» tandis qu’il sentait enfin défaillir,
froissée contre lui, la houle d’un corps heureux...
Minne, assise au milieu de son lit foulé, écoute au fond
d’elle-même le tumulte d’un sang joyeux. Elle n’envie plus rien,
ne regrette plus rien. La vie vient au-devant d’elle, facile,
sensuelle, banale comme une belle fille. Antoine a fait ce miracle.
Minne guette le pas de son mari, et s’étire. Elle sourit dans
l’ombre, avec un peu de mépris pour la Minne d’hier, cette sèche
enfant quêteuse d’impossible. Il n’y a plus d’impossible, il
n’y a plus rien à quêter, il n’y a qu’à fleurir, qu’à devenir
rose et heureuse et toute nourrie de la vanité d’être une femme
comme les autres... Antoine va revenir. Il faut se lever, courir
vers le soleil qui perce les rideaux, demander le chocolat fumant et
velouté... La journée passera oisive, Minne ne pensera à rien, pendue
au bras d’Antoine, à rien... qu’à recommencer des nuits et des
jours pareils... Antoine est grand, Antoine est admirable...
La porte s’ouvre, un flot de lumière blonde inonde la chambre.
--Antoine!
--Minne chérie!
Ils s’étreignent, lui frais de vent et d’air libre, elle toute
moite, odorante de sa nuit amoureuse...
--Chérie, il fait un soleil! C’est l’été, lève-toi vite!
Elle bondit sur le tapis, court aux persiennes et recule, aveuglée...
--Oh! c’est tout bleu!
La mer se repose, sans un pli à sa robe de velours, où le soleil fond
en plaque d’argent. Minne, éblouie et nue, suit dans une hébétude
ravie le balancement, contre la vitre, d’une branche de pélargonium
rose... Elle a poussé pendant la nuit, cette fleur? et les roses au
nez roussi, Minne ne les avait pas vues hier...
--Minne! j’en ai des nouvelles!
Elle quitte la fenêtre et contemple son mari. Le miracle aussi l’a
touché, lui dispensant, croit-elle, une nouvelle et mâle assurance...
--Minne, si tu savais! Maugis m’a raconté une histoire impossible:
Irène Chaulieu s’empoignant avec un Anglais, à cause d’une
affaire de louis étouffés, tout un petit scandale... Tant et si bien
qu’elle a dû reprendre le train pour Paris!
Minne s’enveloppe d’un lâche peignoir et sourit à Antoine
qu’elle admire, si grand, si brun, la barbe assyrienne, le nez
aventureux comme Henri IV...
--Et puis voilà les journaux de Paris... Ça, c’est moins drôle...
Tu sais bien, le petit Couderc?
Ah! oui, le petit Couderc, elle sait bien... Pauvre petit... Elle le
plaint de loin, de haut, avec une mémoire redevenue indulgente...
--Le petit Couderc? qu’est-ce qu’il a fait?
--On l’a trouvé chez lui, avec une balle dans le poumon. Il avait
voulu nettoyer son revolver.
--Il est mort?
--Dieu merci, non! on l’en tirera. Mais quel drôle d’accident,
tout de même!
--Pauvre petit! dit-elle tout haut...
--Oui, c’est malheureux...
«Oui, c’est malheureux, songe Minne... Il vivra, il redeviendra un
petit noceur gai, il vivra, guéri, amputé du bel amour sauvage dont
il eût dû mourir. C’est maintenant que je le plains...»
--Il l’a échappé belle, ce gosse, hein, Minne? Est-ce qu’il ne
te faisait pas la cour, ces derniers temps? Allons, dis-le! un tout
petit peu?...
Minne, demi-nue, frotte sa tête décoiffée à la manche d’Antoine,
d’un geste amoureux de bête domestiquée. Elle bâille, lève vers
son mari la flatteuse meurtrissure de ses yeux d’où s’est enfui le
mystère:
--Peut-être bien... J’ai oublié, mon chéri.