Elle déchire le papier en tout petits morceaux, avec une application
vindicative.
«Et lui, est-il le bonheur pour moi? Cet égoïsme! Il ne parle que
de lui! Ce n’est pas en ce petit si jeune que je pourrai jamais me
réfugier, ce n’est pas à lui que je pourrai m’avouer, supplier:
«Guérissez-moi! Donnez-moi ce qui me manque, ce que j’appelle si
humblement, qui me ravalera au rang des autres femmes!...» Toutes les
femmes que je connais parlent de ça dès qu’elles sont seules
ensemble, avec des paroles et des regards qui salissent l’amour...
Tous les livres aussi! Et il y en a qui sont d’un formel! Celui
d’hier encore...»
Elle ouvre un volume tout moite d’encre fraîche et relit:
«Leur étreinte fut à la fois une assomption et un paroxysme. Alida
rugissante enfonça ses ongles aux épaules de l’homme, et leurs
regards exacerbés se croisèrent comme deux poignards empennés de
volupté... Dans un spasme suprême, il sentit sa force se dissoudre en
elle, tandis qu’elle, les paupières révulsées, dépassait d’un
envol les sommets inconnus où le Rêve se confond avec la sensation...»
«C’est péremptoire, ça! conclut Minne en refermant le livre. Je
me demande quelquefois ce qu’Antoine a bien pu faire de son célibat
pour être aussi... ignorant!» Minne pense peu à Antoine,
d’habitude. Il lui arrive de l’oublier; il lui arrive aussi de
l’accueillir joyeusement, comme s’il était encore le fraternel
cousin d’autrefois... Mais, aujourd’hui, lorsqu’il rentre affamé,
fleurant le palissandre et le vernis, son bavardage heureux échoue
devant le mutisme de Minne, un mutisme à petite bouche pincée, à
sourcils excédés...
--Qu’est-ce que tu as?
--Rien.
Elle n’a rien. Elle en veut à Antoine du rendez-vous que lui donne
Jacques cet après-midi. Ce petit tient de la place, il supplie, il
s’impose, il écrit... C’est le baron Couderc, évidemment, mais...
«La belle avance!» songe Minne. «Ça m’amuserait si je le
volais à quelqu’un, ou si je pouvais le dire à Irène Chaulieu.
Mais, pour moi, qu’il soit le baron Couderc ou le charbonnier d’en
face, le résultat ne diffère pas!»
Elle ira pourtant rue Christophe-Colomb. Elle ira parce qu’elle ne
recule jamais devant rien, même devant une corvée, et puis c’est
encore si nouveau, leur aventure d’amour...
Dans la salle à manger, où il entre tant de lumière qu’on en a
froid, Antoine dévore du veau marengo et son journal; puis il
contemple avec extase sa femme qui, serrée dans une robe foncée, tout
unie, ressemble à une vendeuse très distinguée. Il tâche, en
bavardant, d’adoucir l’expression distante de ces yeux noirs,
tourment de toute sa jeunesse, de cette bouche qui mentit autrefois si
follement, si artistement...
--J’ai bien déjeuné, ma Minne. C’est toi qui as fait le menu?
--Mais oui, comme tous les jours.
--C’est épatant! Ma tante ne t’avait pourtant guère appris.
Minne se rengorge.
--J’ai appris toute seule. Les sauces sont démodées, les entremets
compliqués n’ont plus de succès, les légumes manquent en cette
saison, et, si je ne me donne pas un peu de peine, on mangera aussi mal
ici que chez les Chaulieu.
Elle joue à la madame, croise ses mains, et professe sur les denrées
d’hiver. Antoine l’admire et jubile, à demi caché derrière son
_Figaro_... Minne perçoit le tremblement insolite du journal et
proteste:
--C’est trop fort! pourquoi ris-tu?
--Pour rien, ma poupée. Je t’aime trop.
Il se lève et vient baiser tendrement les beaux cheveux brillants, où
serpente et se perd un étroit velours noir... Minne appuie un instant
sa tête au flanc de son mari, d’un air las:
--Tu sens le piano, Antoine.
--Je le sais bien. C’est très sain, tu sais. Ça chasse les mites,
cette odeur de vernis et de bois neuf. Si nous enfermions un piano à
queue dans chacune de tes armoires robes?
Minne daigne rire, ce qui le remplit d’allégresse.
--Hop! viens me verser mon café, chérie! il faut que je file de
bonne heure!
Il l’enlève dans ses bras et la porte dans le salon blanc à
bouquets, qui conserve une odeur banale de tentures neuves, car Minne
n’y reçoit guère et habite plus volontiers sa chambre à coucher, et
surtout son cabinet de toilette.
--Qu’est-ce que tu fais, mignonne, cet après-midi?
Le visage de Minne se durcit un peu, non qu’elle redoute un soupçon,
mais ce second rendez-vous, au lendemain du premier, menace son repos...
--Des courses embêtantes. Mais je rentrerai de bonne heure.
--Oui, je sais ce que ça veut dire! Tu vas m’arriver à sept
heures et demie avec un air de tomber de la lune, en t’écriant:
«Comment? moi qui croyais qu’il était cinq heures!»
Minne secoue la tête, sans gaieté:
--Ça m’étonnerait bien.
Dans le petit rez-de-chaussée de la rue Christophe-Colomb, elle trouve
le thé bouillant, le feu qui croule en braises roses, et, dans tous les
vases, des chrysanthèmes échevelés, larges comme des pieds de
chicorée... Les sandwiches au caviar, déballés trop tôt, se
recroquevillent comme des photographies mal collées... Jacques est là
depuis deux heures, plus grave qu’hier, et Minne le trouve changé;
il a quelque chose de sincère et de sérieux qui ne lui va pas du tout.
«C’est bien ma veine!» soupire-t-elle. Et elle cache sa mauvaise
humeur sous un sourire mondain:
--Comment? vous êtes déjà là, cher ami?
Le «cher ami» fait signe que oui, qu’il est déjà là, et lui
serre les doigts très fort. «On jurerait, se dit Minne, qu’il a
envie de pleurer... Un homme qui pleure, ah! non! ah! non!...»
--Qu’est-ce que vous avez contre moi? je suis en retard?
--Oui, mais ça ne fait rien.
Il l’aide à retirer sa fourrure, reçoit dans ses mains dévotes le
petit tricorne piqué de camélias, et pâlit de lui voir la même robe
qu’hier, un col strict où scintille le même bouton de rubis... Il se
sent navré et perdu:
«Mon Dieu! songe-t-il, que je l’aime déjà! C’est terrible, je
ne le savais pas... Hier, ça allait encore; mais, aujourd’hui, je
suis au-dessous de tout, je ne suis bon qu’à pleurer et à coucher
avec elle jusqu’à en mourir... Elle va me prendre pour un goujat...»
Elle se tourne vers lui, agacée de son silence:
--Dites donc, Jacques, laissez-moi placer un mot!
Il sourit, d’un sourire qui a délaissé toute son heureuse insolence:
--Ne vous moquez pas de moi, Minne, je ne suis pas dans mon assiette.
Elle s’approche, empressée, caresse les doux cheveux du blondin assis
devant elle:
--Mais il fallait le dire! C’était si simple de remettre à un
autre jour!... Un pneu aurait suffi...
Cette fausse sollicitude rallume dans les yeux de Jacques une
inquiétante lumière. Il se lève et parle presque durement:
--Remettre!... un pneu!... Suis-je un invalide? Il ne s’agit pas
d’une grippe ou d’une migraine. Croyez-vous que je puisse me passer
de vous?
Il n’a pas su se contenir, il s’explique maladroitement, et Minne se
cabre:
--Alors, quand vous ne pourrez pas vous passer de moi, il faudra que
je vienne ici à n’importe quelle heure?
Elle n’a pas haussé le ton, mais sa bouche nerveuse blanchit et elle
regarde son amant de bas en haut, en bête faible et menaçante. Il
s’effraie et saisit les froides petites mains dégantées:
--Dieu! Minne, que nous sommes fous! Qu’est-ce que j’ai?
qu’est-ce que je dis? Pardonne-moi... C’est que je t’aime: tout
le mal vient de là; c’est que je me fais un mal infini en pensant à
toi, à toi telle que tu étais hier, telle que tu vas être... Dis,
dis, n’est-ce pas? telle que tu étais hier, toute pâle dans tes
cheveux, et puis toute fatiguée sur le lit, avec tes pieds pointus et
joints...
Il parle, et déshabille Minne. Ses baisers, l’accolement de son jeune
corps vigoureux et rose, qui sent la blonde, l’éclair de beauté
mystérieuse qui le visite à cette minute-là, raniment au fond des
yeux sombres de Minne, encore une fois, l’espoir du miracle attendu...
Mais, encore une fois, il succombe seul, et Minne, à le contempler si
près d’elle immobile, mal ressuscité d’une bienheureuse mort,
déchiffre au plus secret d’elle-même les motifs d’une haine
naissante: elle envie férocement l’extase de cet enfant fougueux, la
pâmoison qu’il ne sait pas lui donner: «Ce plaisir-là, il me le
vole! C’est à moi, à moi, ce foudroiement divin qui le terrasse sur
moi! je le veux! ou bien, qu’il cesse de le connaître par moi!...»
--Minne!
L’enfant, apaisé, soupire ce nom, et rouvre les yeux dans l’ombre
colorée des rideaux. Il n’est plus méchant, il n’est plus jaloux,
il est heureux et câlin, il cherche Minne à travers le grand lit...
--Minne, tu reviens? Tu es longue!...
Comme elle ne revient pas, il se soulève, s’assied, et demeure béant
à constater que Minne, corsetée, renoue dans ses cheveux l’étroit
ruban de velours noir.
--Tu es folle! tu t’en vas?
--Mais oui.
--Où?
--Chez moi.
--Tu ne m’avais pas dit que ton mari...
--Antoine ne rentre qu’à sept heures.
--Alors?
--Je n’ai plus envie de rester.
Il saute du lit, nu comme Narcisse, bute sur des bottines éparses.
--Minne!... Qu’est-ce que j’ai fait pour que tu me quittes? Je
t’ai fait mal? peut-être que je t’ai fait un peu mal?...
Elle va parler, répondre: «Même pas!» revendiquer sa part de
joies, dire sa longue recherche, ses chutes infructueuses... Une pudeur
spéciale la retient: que ce secret-là, avec les divagations
d’autrefois, soit du moins son triste lot, le trésor de Minne...
--Non, je n’ai rien... Je m’en vais. Je n’ai plus envie de
rester, voilà tout. J’en ai assez.
--Assez de quoi? De moi?
--Si vous voulez. Je ne vous aime pas suffisamment...
Elle lui assène ça comme un madrigal, en enfilant ses deux bagues.
Pour lui, tout cela est un cauchemar, ou une mystification, qui sait?
--Minne chérie, vous en avez de bonnes! On ne s’ennuie pas une
minute avec vous!
Il rit, toujours tout nu... Minne, les mains dans son manchon, le
dévisage. Elle le hait. Elle en est certaine, à présent. Elle scrute
cruellement, sans honte, les détails de cette figure d’enfant vanné, le
dessous des yeux mauves, la bouche molle et rougie, la poitrine où
mousse une toison blonde, les cuisses maigres et musclées... Elle le
hait. Elle se penche davantage et lui dit doucement:
--Je ne vous aime pas assez pour revenir. Hier, je n’en étais pas
sûre. Avant-hier, je n’en savais rien. Vous ne saviez pas, hier, que
vous m’aimiez. Nous avons fait, tous deux, des découvertes.
Puis, elle glisse vivement vers la porte, pour qu’il n’ait pas le
temps de lui faire du mal.
Antoine, qui revient à pied du quartier Rochechouart, se sent morne
pour deux raisons: d’abord parce qu’il dégèle et que, du pavé
gras, fume une vapeur à goût de torchon mouillé; ensuite, parce que
son chef agacé, l’a traité de «luthier pour momies...».
En proie à des pensers navrants, Antoine est rentré sans tumulte,
n’a pas chanté dans l’antichambre, n’a pas fait choir les
parapluies suspendus aux patères de l’entrée... Il pousse la porte
du salon avant que rien l’y ait annoncé et s’arrête, surpris:
Minne est là, endormie sur le canapé blanc à bouquets...
Endormie? pourquoi endormie? Elle a posé son chapeau sur la table,
jeté ses gants dans une jardinière, et son manchon, roulé à ses
pieds, semble un chat accroupi dans l’ombre...
Endormie... cela ressemble si peu à Minne ce désordre insolite, ce
sommeil de vaincue!... Il s’approche davantage: elle dort, la tête
appuyée au dossier sec, et le pur métal de ses cheveux a coulé un peu
sur son épaule... il se penche, le cœur battant, ému d’être là,
vaguement pénétré de crainte et de honte, comme s’il ouvrait une
lettre volée... Cette enfant qu’il adore, comme elle sommeille
tristement! Les sourcils se plissent, la bouche détendue s’abaisse
aux coins, et les narines délicates, dilatées, respirent tout à coup
plus fort... Ce navré visage aveugle va-t-il fondre en larmes?
«Qu’a-t-elle de changé? songe Antoine avec angoisse! ce n’est
plus la même Minne... D’où vient-elle, si fatiguée et si triste?
Son sommeil est désolé, et je ne l’ai jamais sentie si loin de moi.
Est-ce qu’elle va recommencer à mentir?...»
C’est un mensonge déjà, que cet assoupissement harassé, cet autre
visage qu’elle ne lui montre jamais... Il recule d’un pas. Minne a
remué. Ses mains tressaillent faiblement, comme les pattes des chiens
qui courent en rêve, et elle s’assied en sursaut, effarée:
--C’est vous? quoi donc? c’est vous?
Antoine la regarde profondément:
--C’est moi, Minne. Je rentre à l’instant. Tu dormais... Pourquoi
me dis-tu _vous_?
Minne, si pâle, s’empourpre jusqu’aux cheveux et aspire l’air, un
grand coup:
--Ah! c’est toi! quel mauvais rêve!...
Antoine s’assied près d’elle encore étreint de doute et de malaise:
--Raconte ton mauvais rêve?
Elle sourit, de son féminin et audacieux sourire, en secouant sa mèche
blonde défaite:
--Merci! pour me faire peur!
--Je te rassurerai, ma Minne, dit Antoine, en la prenant toute dans
son grand bras.
Mais elle rit et s’échappe, frissonnante, et danse pour se
réchauffer, pour s’éveiller, pour oublier la menaçante image que
faisait, dans son rêve, un corps d’adolescent, nu et blond, étendu
sans vie sur un tapis rouge...
Aujourd’hui, c’est dimanche, un jour qui détraque la semaine,
différent des autres jours. Le dimanche, Antoine--qui croit aimer la
musique depuis qu’il reconstitue des _barbytos_--emmène Minne au
concert.
Minne ne saurait pas dire, vraiment, pourquoi elle est plus frileuse le
dimanche. Elle arrive au concert, claquant des dents, et la musique ne
la réchauffe guère, parce qu’elle l’écoute trop. Elle l’écoute,
penchée, les mains jointes dans son manchon, attentive à regarder
le chef d’orchestre, comme si le geste de Chevillard ou de Colonne
allait enfin lever le rideau d’un spectacle mystérieux qu’on
devine derrière la musique, et qu’on ne voit jamais... «Mon
Dieu, soupire Minne, pourquoi rien n’est-il jamais parfait? On
attend, on attend, c’est comme une envie de pleurer qu’on a par tout
le corps, et... rien n’arrive!...»
Pour ce gris dimanche de dégel, Minne se pare d’une robe grise, en
velours couleur d’argent terni, et d’une étole de renard noir. Sous
le chapeau couronné de plumes sombres, ses cheveux rayonnent,
emboîtant la nuque d’un casque serré en or poli. Debout dans le
cabinet de toilette, multipliée par la glace d’un miroir Brot, Minne
s’avoue satisfaite:
«Je réalise assez bien l’idée qu’on se fait de la femme du
monde.»
Puis, elle s’en va taquiner son mari, car sa propre perfection la rend
volontiers autoritaire. Il s’habille dans une petite pièce,
installée à la diable à côté de son bureau-fumoir: Minne ne
tolère pas auprès d’elle des «affaires d’homme» qui sont
noires, rudes à toucher, ni des dessous masculins. «Si, au moins,
dit-elle, on pouvait mettre des rubans aux caleçons et aux gilets de
flanelle, pour que ça fasse joli quand on ouvre une armoire!...»
Antoine est en train de s’habiller, formé par le collège à une
célérité silencieuse.
--Allons, Antoine, allons! gronde la petite fée en argent.
Il tourne vers elle une figure barbue et préoccupée, des yeux noirs et
blancs de bon rastaquouère:
--Tiens, Minne, mets-moi donc le bouton de ma manchette gauche.
--Je ne peux pas, j’ai mes gants.
--Tu pourrais en ôter un...
Il n’insiste pas davantage, mais la même préoccupation revient peser
sur ses sourcils. Minne s’admire dans le miroir incliné d’une
vieille psyché reléguée dans ce coin, et qu’elle ne consulte jamais:
il y a toujours quelque chose de nouveau à apprendre dans une glace
inconnue...
Elle chante soudain, de sa voix de petite fille, aiguë et pure:
J’ai du di,
J’ai du bon,
J’ai du dénédinogé,
J’ai du zon, zon, zon,
J’ai du tradéridera;
J’ai du ver-t-et-jaune,
J’ai du vi-o-let,
J’ai du bleu teindu,
J’ai de l’orangé!
Antoine s’est retourné, saisi:
--Qu’est-ce que c’est que ça?
--Ça? c’est une chanson.
--Où l’as-tu apprise?
Elle cherche, un doigt sur la tempe et se rappelle tout à coup que son
premier amant, l’interne des hôpitaux, chantait cette paysannerie sur
un pas d’obscène fantasia. Le souvenir l’amuse, et elle éclate de
rire:
--Je ne sais pas. Quand j’étais petite... Peut-être dans la
cuisine, avec Célénie?
--Ça m’étonne, dit Antoine avec plus de sérieux que n’en
comporte l’incident. Je l’ai connue autant que toi, Célénie...
Minne lève une main insouciante:
--Possible... Tu sais qu’il va être deux heures, et que c’est
terrible pour avoir une voiture, le dimanche?
Dans le fiacre, Antoine ne parle guère, froncé d’un malaise qu’il
n’explique pas, et Minne s’avise de le réconforter, de le
conseiller:
--Mon pauvre garçon, si tu as besoin de deux jours pour te remettre,
chaque fois qu’on blaguera ton... chose... _barbytos_... qu’est-ce que
tu feras dans la vie? Il faut bien que quelque chose cloche, va! et si
tu n’as jamais d’autres catastrophes dans ton existence!...
Elle soupire, si comiquement et maternellement désabusée que la morose
humeur d’Antoine se fond en chaude tendresse et qu’il a recouvré,
en gravissant l’escalier du Châtelet, l’agressif orgueil de tout
homme qui promène à son bras une très jolie créature.
--Regarde, Antoine, Irène Chaulieu... là, dans une loge, avec son
mari...
--Et avec Maugis. Est-ce qu’il lui ferait la cour?
--La belle affaire! dit Minne impertinente. Il me la fait aussi, à
moi!
--Non?
--Parfaitement! L’autre soir, chez les Chaulieu, si j’avais
voulu...
--Pas si haut, donc! Tu as une façon de parler bas!... Alors,
Maugis a osé te... te...
--Oh! Antoine, je t’en supplie, pas de scène conjugale ici,
surtout à cause de Maugis! ça n’en vaut pas assez la peine... Et
puis, tais-toi, voilà Pugno qui s’installe.
Il se tait. Au fond il s’en fiche, de Maugis. Son malaise, récent,
dépend de Minne, de Minne seule. Il pense bien, mon Dieu, il est sûr
que Minne ne fait pas de bêtises; il a peur seulement qu’elle ne
recommence à mentir pour le plaisir de mentir, qu’elle ne cultive de
nouveau ce jardin pervers, féerique, mal connu, où erra toute son
enfance de fillette mystérieuse...
--Tiens! le petit Couderc, remarque-t-il distraitement.
L’œil seul de Minne a bougé:
--Où donc?
--Il vient d’entrer dans la loge de madame Chaulieu. Ce qu’ils
jabotent, dans cette loge. On les entend d’ici!
Effectivement, Irène Chaulieu jase comme à l’Opéra, posée de trois
quarts contre la tenture rouge, et ses paupières à l’orientale
battent pour exprimer la lassitude, le désir, la défaite voluptueuse.
Des dentelles authentiques et défraîchies chargent ses épaules,
pendent à ses manches.
--C’est pourtant vrai, souffle Minne, qu’elle a toujours l’air
de s’habiller chez les revendeuses de la rue de Provence!
Elle feint d’éplucher la toilette d’Irène, pour pouvoir épier
Jacques Couderc. Qu’il a mauvaise mine, ce petit! Et l’une de ses
mains fait danser fébrilement son chapeau... Minne le méprise:
«Je déteste ces gens nerveux, qui ne savent pas cacher leurs
émotions! L’autre jour, c’était son genou qui avait la danse de
Saint-Guy; aujourd’hui, c’est son bras! tout ça c’est des tics
de dégénéré!»
Elle se venge tout bas du bref frisson qui vient d’effleurer sa
nuque... Puis, le menton tendu, attentive, elle paraît se livrer toute
à _Schéhérazade_.
Sa taille se balance au rythme des flots--trombones déchaînés que
crête un coup de cymbales--un sourire pâlot étire les coins de ses
lèvres, quand Rimsky-Korsakov la traîne de vaisseau en harem, de
naufrages en fêtes à Bagdad; quand, au sortir du prestigieux vacarme
d’un combat de géants, il la plonge jusqu’aux lèvres dans la
confiture orientale--pistaches, pétales de roses qu’engluent le
sucre et l’huile de sésame--d’un dialogue entre le prince et la
jeune princesse... Cette musique excessive va-t-elle livrer à Minne le
secret d’elle-même?
Trop de douceur, par instants, ou bien les violons impudiques,
l’irrésistible tournoiement, qu’on devine, d’une beauté voilée
d’écharpes, entrouvrent çà et là des bouches sur un «ah!»
extatique et un peu honteux...
Dans la loge d’Irène Chaulieu, un malheureux enfant cherche à
comprendre ce qui lui arrive. La musique l’éparpille et il lui faut
beaucoup de courage, quand les violons chantent à l’aigu, pour ne pas
hurler, comme un chien près d’un orgue de Barbarie... La présence de
Minne le bouleverse. Elle l’a abandonné, nu et faible, elle l’a
abandonné encore ivre d’elle, avec des mots si secs et si mesurés,
des yeux si noirs, si sauvagement résolus... Hélas! l’histoire de
leurs amours tient en trois lignes: il l’a vue... elle l’a séduit,
parce qu’elle ne ressemble à personne... et puis elle s’est donnée
tout de suite, en silence...
--Quelle chaleur dans cette salle! soupire Irène Chaulieu.
Son éventail porte jusqu’à Jacques Couderc un parfum poisseux et
lourd, et il se sent mal à l’aise... Ah! comme une goutte de
verveine citronnelle évaporée rajeunirait l’air poussiéreux!
Citrons écorchés, feuilles qu’on froisse pour qu’elles vous
livrent leur verte odeur, jeunesse de l’été commençant, paille de
seigle à peine blondi--le parfum de Minne, les cheveux de Minne, la
peau de Minne, et ses yeux, source noire où viennent boire et se mirer
les songes! «Se peut-il que j’aie eu tout cela? et comment
l’ai-je mérité? et comment l’ai-je perdu?»
--Dites donc, mon petit Jacques, vous avez une fichue mine! La noce,
la pâle noce? les coupables voluptés? Qu’est-ce que vous vous
êtes fait faire? Ça m’amuserait de le savoir, sinon de le voir!
Il sourit à Irène, avec l’envie de la tuer, exagère sa myopie
insolente:
--Si jeune, et déjà voyeuse?
Elle lève son nez de peseuse d’or:
--Mon petit, vous avez les préjugés d’un bourgeois du Marais. Et
si ça m’amuse, moi, de doubler mon plaisir par la vue du plaisir
d’autrui? Vous me faites rire, tous, avec vos prétentions
d’assigner à la volupté des limites convenables! Mon âme à moi
demeure assez orientale, Dieu merci, pour concevoir et embrasser la
sensualité de tous les siècles...
Elle continue, à travers les _chut_! indignés, et n’entend même pas
Maugis qui ronchonne, tout haut:
--Qu’est-ce qu’elle a encore lu depuis hier, la bougresse?
Jacques Couderc se tait, découragé, et l’entracte vient à propos
lui permettre de sortir, de remuer, de promener son mal... Un court
instant, il médite d’attendre Antoine et de saluer Minne, de
l’effrayer; mais une espèce de torpeur morale l’en empêche. Tout
ce qu’il veut préparer, préciser, se dissout à mesure et il
descend, lâchement, le grand escalier.
Cette fuite honteuse donne à Minne, les jours suivants, une grande
sûreté de soi, la conscience d’être, cette fois, la plus forte...
La semaine du jour de l’an, qui trouble même les calmes abords de la
place Pereire, maintient d’ailleurs Minne, de force, parmi les soucis
de bonbons, de visites, de cartes et de cadeaux. Son esprit, sournois et
fantasque, jamais léger, se détache de la brève et méchante aventure
d’amour... Elle s’affaire comme une demoiselle de chez Boissier,
rédige des listes de visites, glisse des Christmas-Cards dans des
enveloppes, et reprend un air soucieux de fillette qui joue à la dame.
Elle accueille Antoine, dès qu’il rentre, par des questions précises
et malveillantes:
--Et les d’Hauville? c’est comme ça que tu as pensé à leur
petit garçon?
--C’est vrai, je l’ai oublié!
--J’en étais sûre!
--Et cette vieille sorcière de mère Poulestin?
--Oh! zut! encore une!
Il baisse un nez mélancolique.
--Enfin, mon ami, s’il faut que je sois seule pour penser à tout,
vraiment, ce n’est pas un métier!...
Et puis, est-ce «un métier», je vous le demande, d’aller voir demain
l’oncle Paul, ce malade hostile qu’elle devra embrasser--embrasser!--sur
son front couleur de buis? Horreur!... Elle s’énerve d’avance, et
ravage à deux mains sa chevelure:
--À quelle heure, demain, Antoine?
--À quelle heure quoi?
--L’oncle Paul, voyons!
--Je ne sais pas, moi. À deux heures. Ou à trois heures. On a toute
la journée.
--Tu me combles! Bonsoir, je vais me coucher, je ne tiens plus
debout.
Elle s’étire, bâille éperdument, s’ennuie soudain, son ardeur
rageuse tout à coup tombée, et vient offrir un coin de joue, de
chignon et d’oreille au baiser de son mari.
--Tu vas te coucher, ma poupée?... Dis donc, je...
--Quoi?
--J’y vais aussi.
Elle le regarde félinement de côté... Il n’y a pas de doute:
Antoine la suivra dans sa chambre, dans son lit... Elle hésite:
«Suis-je malade? Faut-il faire une scène et bouder? ou m’endormir?...
Ce sera difficile...»
Difficile à coup sûr, car Antoine rôde autour d’elle, respire dans
toute la pièce le clair parfum de Minne... Elle le suit des yeux. Il
est grand, plutôt trop. Gauche lorsqu’il est habillé, la nudité le
met à l’aise, comme la plupart des hommes bien bâtis. Un nez bossu
au milieu, des yeux de charbonnier amoureux... «Voilà, c’est mon
mari. Il n’est pas plus mal qu’un autre, mais... c’est mon mari.
En somme, pour ce soir, j’aurai la paix plus tôt, si je consens...»
Sur cette conclusion, qui contient toute une philosophie d’esclave,
elle va lentement à sa chambre, et retire en marchant les épingles de
ses cheveux.
L’oncle Paul est affreux à voir. Sa tête en buis durci fait peur,
cette tête de missionnaire qu’on a un peu scalpé, un peu brûlé, un
peu laissé mourir de faim dans une cage au soleil. Ratatiné dans un
fauteuil, il joue à cache-cache avec la mort, au milieu d’une chambre
peinte à la chaux, gardé par une infirmière qui a l’air d’une
vache blonde. Il accueille ses enfants sans parler, tend une main
desséchée et attire exprès Minne vers son crâne nu, heureux de la
sentir raide et prête à crier.
Ils se comprennent admirablement, elle et lui, par-dessus Antoine.
Minne, par ses yeux noirs, fixes et grands, lui souhaite la mort; lui,
la maudit à toute minute, silencieusement, l’accuse en toute
injustice d’avoir fait mourir Maman de chagrin et de rendre son fils
très malheureux...
Elle lui demande de ses nouvelles, d’une voix ralentie. Il trouve un
souffle pour la complimenter de sa robe gris d’argent. S’ils
vivaient dans la même maison, on ne sait pas ce qui pourrait se passer.
Aujourd’hui l’oncle Paul s’amuse à retenir Minne longtemps.
--Ce n’est pas tous les jours le premier janvier, articule-t-il en
suffoquant.
Il provoque et prolonge, en respirant très fort, une quinte de toux,
dont les nausées finales font blanchir et frémir les joues de Minne.
Quand il a repris haleine, il donne des détails minutieux sur ses
fonctions naturelles, et surprend avec bonheur le regard révolté de sa
belle-fille. Puis il rassemble ses forces et commence lentement à
parler de la mort de sa sœur...
Cette fois, c’est un vain gaspillage d’énergie: Minne, qui se sent
tout à fait innocente du trépas de Maman, écoute sans remords, se
détend peu à peu, trouve un mot, un sourire triste et tendre...
«Elle est bien forte!» se dit le moribond, indigné. Et, lassé du
jeu, il met fin à la visite.
Dehors, sous la nuit piquante et glacée, Minne a envie de danser. Elle
donne un nickel à un pauvre, prend le bras d’Antoine, et pense,
généreuse en sa joie d’évadée: «Si Jacques Couderc était là,
ma parole, je l’embrasserais!»
Toute la soirée, elle remue, bavarde, rit toute seule. L’eau noire de
ses yeux bouge et scintille, une fièvre charmante anime son teint,
Antoine la contemple, mélancolique et attentif. Un moment, elle
s’arrête de rire pour sourire, et son visage change. Oh! ce sourire
de Minne! ce provocant et délicieux sourire qui remonte les pommettes,
transforme l’arc de la bouche et tire les coins des paupières!...
Pour la seconde fois, Antoine s’efforce de découvrir, sur la figure
de Minne, un autre visage, un masque qu’y pose légèrement le
sourire... Il se sent le cœur flottant et mal à l’aise, comme le
jour où il l’a vue dormir sur le canapé... Dans ce sommeil soucieux
qui la trahissait, comme dans ce secret sourire voluptueux où apparaît
une autre femme, Minne lui échappe... Cette fois, ce n’est qu’un
éclair; car Minne bâille en chatte, crispe ses griffes sur le vide,
et annonce qu’elle va se coucher.
Minne ne peut pas se coucher tout de suite. Enveloppée dans sa robe
blanche de moine, elle ouvre sa fenêtre pour «voir le froid».
Elle lève la tête, et le halètement des étoiles la surprend. Comme
elles tremblent! Cette grosse, là, au-dessus de la maison, elle va
sûrement s’éteindre: on l’aura accrochée dans un courant
d’air...
Ayant assez joué à goûter le froid, Minne ferme la fenêtre et se
tient debout contre la vitre, trop légère, trop délicatement exaltée
ce soir pour se coucher, reprise par l’absurde et ardente certitude
que le bonheur peut encore fondre sur sa vie comme une catastrophe
merveilleuse, comme une brusque fortune, qu’elle le mérite, qu’on
le lui doit. L’homme qui fera d’elle une femme ne porte point de
signes mystérieux, sans doute, et si elle le trouve, ce sera par
hasard. Le hasard jadis s’appelait miracle... L’effort d’un
carrier, plus d’une fois, creva d’un coup de pic aveugle la prison
où dormait une source...
Irène Chaulieu a donné rendez-vous à Minne, au Palais de Glace, vers
cinq heures.
Son «jour» ne suffit pas à la petite Israélite infatigable, qui
considère le désœuvrement et la solitude comme des maladies. Tous les
jours, elle rassemble en quelque thé des amis, des ennemis, d’anciens
amants restés dociles... La longue galerie du Fritz connaît ses
traînes de dentelles, ourlées de zibeline. L’Empyrée-Palace et
l’Asturie résonnent de sa voix coupante, qui glapit quand elle croit
chuchoter. Le Palombin vieux jeu, le discret Afternoon de la place
Vendôme, tous perdent le repos, les jours où Irène Chaulieu y retient
sa table. Aujourd’hui, c’est le Palais de Glace. Minne, qui y
pénètre pour la première fois, a revêtu une toilette sombre
d’honnête femme à son premier rendez-vous, et les ramages d’une
voilette d’application tatouent de blanc son fin visage invisible:
deux trous d’ombre impénétrable, une fleur rose voilée décèlent
seulement les yeux et la bouche.
--Ah! Voilà sainte Minne! D’où sortez-vous sous cette muselière?
Maugis, donnez votre place à cette enfant. Antoine va bien? Prenez
donc un grog bouillant: on respire la mort ici. Et puis, faut être
adéquat aux ambiances, comme disait feu la _Revue Héliotrope_. Moi, je
bois du thé en Angleterre, du chocolat en Espagne, de la bière à
Munich...
--Je ne savais pas que vous aviez tant voyagé! glisse la voix suave
de Maugis.
--Une femme intelligente a toujours beaucoup voyagé, vieil alcoolique!
Maugis, gilet clair, jabot en avant comme une poule grasse,
plastronne pour Minne, qui semble n’en rien voir. Elle regarde
autour d’elle, déçue, après avoir pesé de l’œil les «ombres» de ce
five-o’clock. Pas brillante, la bande, aujourd’hui! Irène a amené
sa sœur, un monstre batracien sans jambes, gibbeux, impossible à
marier, qu’elle nourrit, terrorise, et contraint à une muette
complicité. Les habitués du salon Chaulieu ont donné à cette duègne
tératologique le nom significatif de «Ma sœur Alibi».
À côté de Maugis, un vague bas-bleu sirote un cocktail très foncé.
L’Américaine, la «belle Suzie», s’absorbe en un duo chuchoté
avec son voisin, un sculpteur andalou à barbe de Christ: on ne voit
d’elle qu’une nuque courte et solide, des épaules carrées, un nez
court et velouté de bête sensuelle... Il y a, enfin, Irène, mal
ficelée et de mauvaise humeur. Minne détaille avec un calme plaisir le
maquillage voyant des joues et des lèvres, l’excès de bijoux au col
et aux mains nues...
Minne attend que Maugis, debout derrière elle, reprenne leur flirt. Il
la couve d’un regard dont l’alcool a terni le bleu naïf, et se
tait, cherchant à retrouver, sous la robe tailleur, la ligne tombante
des épaules, les bras pâles et veinés, les deux petites salières
attendrissantes... Patiente, Minne s’occupe au tournoiement des
patineurs. Cela, du moins, est nouveau, un peu étourdissant à regarder
et de minute en minute plus captivant. Elle se surprend à suivre,
d’une inclinaison du buste, l’élan qui courbe tous les patineurs
comme des épis sous le vent... La lumière haute cache les visages sous
l’ombre des chapeaux, un reflet de neige monte de la piste écorchée,
poudrée de glace moulue. Les patins ronronnent et, sous leur effort, la
glace crie comme une vitre qu’on coupe. L’air sent la cave,
l’alcool, le cigare... une molle valse conduit la ronde.
Des femmes très parées frôlent le coude de Minne: ce sont celles-là
qu’elle voudrait voir patiner, toutes plumes tournoyantes, les jupes
élargies en toupie... Mais celles-là, justement, ne descendent pas sur
la piste...
--Minne, vous avez vu Polaire?
--Non; comment est-elle?
--Ça, c’est bien vous, par exemple! Vous resterez, dans mon
esprit, la femme qui ne connaît pas Polaire! Là, tenez: elle passe.
Deux silhouettes valsantes: l’une mince, étranglée à la taille,
épanouie à la jupe, semble moins une femme qu’une de ces apparences
de vases créées par la giration d’un fil d’archal incurvé...
Minne n’a pas vu le visage de la valseuse,--une tache pâle,
renversée dans des cheveux noirs,--ni de pieds--un éclair
d’acier, le coup de queue d’un poisson au soleil... mais elle
demeure charmée, attendant que repasse le couple de patineurs
enlacés... Cette fois, elle a senti le souffle des jupes étendues,
distingué l’extase du pâle visage renversé...
«La seule ivresse du tournoiement, la vitesse des pieds ailés peut
donc suffire à peindre sur un visage cette mort bienheureuse? Je
voudrais, moi aussi... Si je pouvais apprendre! Tourner, tourner à en
mourir, renversée, les yeux fermés...»
Son nom, prononcé à demi-voix, l’éveille...
--Madame Minne a l’air bien absorbée, vient de dire Maugis.
--Elle pense à son flirt, réplique Irène Chaulieu.
--Quel flirt? consent à demander Minne.
Irène Chaulieu se penche par-dessus la table, traînant dans les tasses
les queues de sa zibeline; sa bouche fardée se gonfle du besoin de
parler, de mentir, de calomnier, de tout savoir...
--Mais le plus malheureux d’entre tous, le petit Couderc! On ne
parle que de ça, ma chère, on sait comment vous l’avez reçu!
Les yeux de Minne rient derrière la dentelle: «C’est plutôt lui,
jusqu’à présent, qui m’a reçue!...»
--...On voit sa petite gueule démolie depuis le jour où vous
l’avez envoyé... aimer ailleurs, on le rencontre dans des tripots, il
perd tout ce qu’il veut à la Ferme,--enfin, quoi! on parlerait moins
de vous deux, si vous aviez couché ensemble!
--C’est un conseil? demande la douce petite voix de Minne.
--Un conseil, moi? ah! ma chère amie, ce n’est pas parce que
Maugis est là, mais ce n’est pas moi qui irais prôner à mes amies
des gigolos de vingt-trois ans! Ça n’est bon qu’à vous engrosser,
ou ça vous demande de l’argent, ou bien ça se cramponne, et vous
parle de menaces, de suicides, de revolvers et de tous les scandales!
Minne fronce les sourcils... Où donc a-t-elle vu sur un tapis rouge un
gracieux corps d’adolescent, nu et blanc, étendu... Ah! oui, ce
mauvais rêve!... Elle frissonne sous l’étole de renard noir, et
Maugis, qui la regarde avec une gourmandise dévote, suit, de la nuque
aux reins, le sillage du frisson...
--Allons, Maugis, ne vous excitez pas! conseille Irène. La glace
vous fait un drôle d’effet aujourd’hui!
--C’est mon heure, bouffonne le journaliste. On ne peut pas
s’imaginer ce que je suis brillant, entre cinq et sept!
L’éclat de rire d’Irène couvre le ronron des patins, coupe le duo
extasié de la belle Suzie et du sculpteur andalou, qui rapprochent
leurs visages ébahis d’amants qu’on éveille. Seul, le monstre
batracien, accroupi en idole hindoue, n’a pas souri.
--Moi, affirme crânement Irène, je serais plutôt du matin. Quoique,
pourtant, l’après-midi... ou le soir, très tard...
Maugis joint des mains admiratives:
--O riche nature! est-il vrai que l’abondance rend généreux?
Elle l’écarte, du bout de ses doigts aux ongles polis:
--Attendez! Minne n’a rien dit... Minne, c’est votre tour.
J’attends vos impressions d’alcôve. Vous m’agacez, à rester là,
les mains dans votre manchon!
Minne hésite, avance un menton câlin, et fait l’enfant:
--Moi, je ne sais pas: je suis trop petite! Je parlerai après tout
le monde!
Elle désigne le couple hispano-américain, assis genou à genou.
L’Américaine, d’ailleurs, n’y met pas de façons:
--Moi, ça dépend de qui, avoue-t-elle. Mais toutes les heures sont
aussi bien.
--Bravo! crie Irène. Vous y allez bravement de votre «petite mort»,
vous, au moins!
La belle Suzie rit lentement, fronce un mufle frais et félin:
--Petite mort? Non, ce n’est pas... C’est plutôt comme quand la
balançoire va trop haut, vous savez? Ça coupe en deux, on retombe et
on crie: «Ha!»
--Ou bien: «Maman!»
--Taisez-vous, monsieur Maugis! Et on recommence.
--Ah! on recommence? Mes compliments à monsieur votre...
escarpolette!
Irène Chaulieu mordille une rose et réfléchit, les yeux droit devant
elle... De courtes émotions passent sur sa belle figure de Salomé...
--Moi, commence-t-elle, je trouve que vous êtes tous des égoïstes.
Vous ne parlez que de votre plaisir, de votre sensation, comme si celle
de... l’autre n’était pas d’importance. Le plaisir que je donne
vaut quelquefois plus que le mien...
--Tant y a que la façon de... donner, interrompt Maugis.
--Zut, vous! Et puis, l’escarpolette... non, c’est pas ça du
tout. Moi, c’est le plafond qui crève, un coup de gong dans les
oreilles, une sorte de... d’apothéose qui m’est due, l’avènement
de mon règne sur le monde... et puis, je t’en fiche! ça ne dure pas!
Emballée, Irène Chaulieu semble goûter quelque mélancolie
sincère...
Quasi déserte, écorchée, dépolie, la piste de glace jette aux
visages un blafard reflet. Un long gaillard, vêtu de drap vert collant,
le polo sur l’oreille, fend la piste d’un élan oblique de nageur...
--Il n’est pas mal, celui-là... murmure Irène... Dites donc,
vous, la Minne, j’attends toujours votre mot de la fin?
--Oui, insiste Maugis, vous nous devez le terminal cul-de-lampe, si
j’ose dire, de ce mémorable plébiscite!
Minne se lève, et tend sa voilette sur son menton, en avançant une
petite bouche de carpe:
--Oh! moi, je ne sais pas... Vous comprenez, je n’ai jamais eu
qu’Antoine...
Son succès de rire l’interloque un peu... Dans le cirque vide, les
rires se doublent en écho. Des femmes se retournent vers le groupe.
L’homme au collant retraverse la piste en danseuse, un pied levé...
Suivi du monstre bossu, Irène trottine vers la sortie, l’œil sur le
patineur vert:
--Il n’est pas mal, ce garçon, décidément; hein, Minne?
--Oui...
--Il a quelque chose de Boni de Castellane, en plus robuste. Ah! si
on ne se tenait pas!... Mais on se tient. Ils sont gâtés par les
grues à béguins, et, quand on a une faiblesse pour eux, tout Paris le
sait le lendemain!
Elle secoue, d’un haussement d’épaules, toutes ses queues de
zibeline, et congédie le bas-bleu miséreux. Puis, comme Maugis
s’attarde, elle grince:
--Allons! gros plein d’alcool, quand vous aurez fini de lécher les
gants de Minne!
L’Américaine et le sculpteur andalou ont disparu, on ne sait où ni
comment. De plus en plus grincheuse, Irène déclare, pendant qu’un
chasseur hèle son automobile, que «la belle Suzie s’est encore fait
lever» et que «bientôt pas une femme honnête ne voudra se montrer
avec elle»!
Minne sent ses ailes pousser.
Depuis huit jours, à deux heures, le métropolitain l’emmène,
court-vêtue, au Palais de Glace. Les premières séances ont été
dures: Minne, horrifiée de sentir fuir sous elle un sol savonneux,
criait menu, d’une voix de souris prise, ou, muette, les yeux
dilatés, cramponnait aux bras de son professeur de petites mains de
noyée. La courbature aussi fut cruelle, et Minne, à son réveil,
souffrait de «deux os nouveaux, très méchants», plantés le long
de ses tibias.
Mais les ailes poussent... Un roulis harmonieux, à présent, balance
Minne sur la glace, plus vite, encore plus vite... jusqu’à l’arrêt
en pirouette. Minne quitte le bras de l’homme en vert, croise ses
mains dans son manchon, s’élance, et glisse, droite, les pieds
joints...
Mais ce qu’elle voudrait, c’est valser comme Polaire, perdre la
notion de tout ce qui existe, pâlir, mourir, devenir la spirale de
papier qui vire dans l’air chaud au-dessus d’une lampe, devenir la
banderole de fumée qu’enroule à son poignet le fumeur absorbé...
Elle essaie de valser, et s’abandonne au bras du gaillard en polo,
mais le charme n’opère pas: l’homme sent le cervelas et le
whisky... Minne, écœurée, lui échappe et glisse seule, les bras
tombés, relevant, d’un geste encore craintif, des mains de danseuse
javanaise...
Elle travaille tous les jours, avec la persistance inutile d’une
fourmi qui thésaurise des fétus. Sa mélancolie désœuvrée
s’amuse, et le sang monte à ses joues pâles. Antoine est content.
Aujourd’hui, l’ardeur têtue de Minne redouble. C’est à peine si
elle a vu, dehors, que mars amollit les bourgeons, fonce l’outremer du
ciel, qu’un printemps chétif exalte l’odeur des bouquets à deux
sous--réséda corrompu, violettes fatiguées, jonquilles niçoises qui
sentent le champignon et la fleur d’oranger...
Minne glisse sur la piste presque déserte, raie la glace avec le bruit
d’un diamant sur une vitre, tourne court en s’inclinant comme une
hirondelle... une ligne de plus, et son patin touchait la bordure! Elle
a heurté, sans le voir, un coude appuyé, puis elle se retourne en
murmurant:
--Pardon!
L’homme appuyé, c’est Jacques Couderc. Une inexplicable colère la
grise tout à coup, devant cet humble et livide visage, ces yeux mornes
qui la suivent...
«Comment ose-t-il?... C’est abominable! Il vient me montrer sa
pâleur comme un mendiant exhibe son moignon, et ses yeux disent:
«Regarde-moi maigrir!» Mais qu’il maigrisse! qu’il fonde!
qu’il disparaisse! que je perde enfin la vue de cet être... de cet
être...»
Elle tourne sur la glace, comme un oiseau affolé sous une voûte,
résolue pourtant à ne pas céder la place... C’est lui qui cède, et
qui s’en va.
Mais sa victoire la laisse, cette fois, un peu fourbue, tremblante sur
ses jarrets fins. Elle a pris son parti. Puisque Jacques ne veut pas se
détacher d’elle, qu’il meure!... Elle le supprime de la vie,
redevenue la petite reine cruelle qui, dans ses songes enfantins,
dispensait le poison et le couteau à tout un peuple imaginaire.
Le lendemain, Minne s’éveille comme si elle devait prendre un train
matinal. Les gestes de sa toilette s’accomplissent avec une hâte
décisive. Antoine, pendant le déjeuner, reçoit des avis brefs, jetés
en projectiles sur sa tête innocente. Elle bat du pied le tapis, suit
chacun des mouvements de son mari: s’en ira-t-il enfin?
Il y songe. Mais, auparavant, debout contre la cheminée, il mire,
inquiet, sa figure de brigand débonnaire et empoigne sa barbe à deux
mains:
--Minne, si je faisais couper ma barbe?
Elle le regarde une seconde, puis part d’un rire si aigu et si
insultant qu’Antoine souffre de l’entendre...
Une nuit qu’il la possédait, pressé, haletant, elle a ri de cette
manière insupportable, parce que la poire de la sonnette électrique,
contre le rideau du lit, battait le mur d’un tic-tac régulier
d’érotique métronome... C’est à cette méchante nuit que pense
Antoine, en regardant Minne. Elle a ri si fort que deux petites larmes
claires tremblent à ses cils blonds, et les coins de sa bouche
tressaillent comme après les sanglots...
Quelque chose de dur les sépare. Il voudrait lui dire: «Ne ris pas!
Sois douce et petite comme tu l’es quelquefois. Sois moins subtile,
moins lointaine; mets quelque indulgence à m’être supérieure. Que
tes yeux noirs sans bornes ne me jugent pas! Tu me trouves bête parce
que je fais la bête volontiers. Si je pouvais, je m’abêtirais
encore, jusqu’à ne pouvoir que t’aimer; t’aimer sans pensée,
sans ces crises de fine souffrance que ton dédain, ou ta seule
dissimulation, sont si puissants à m’infliger...»
Mais il se tait, et continue machinalement de tenir sa barbe à deux
mains...
Minne se lève, hausse les épaules:
--Coupe ta barbe, va! Ou ne la coupe pas! Ou bien coupes-en une
moitié! Tonds-toi en lion comme les caniches. Mais fais quelque chose,
et remue, parce que c’est terrible de te voir là, statufié!
Antoine rougit. Rajeuni par l’humiliation, il pense: «Elle a de la
chance d’être ma femme en ce moment-ci, parce que, si elle n’était
que ma cousine, elle prendrait quelque chose!» Et il part, stoïque,
sans embrasser sa femme.
Seule, elle court à la sonnette:
--Mon chapeau, mes gants! vite...
Elle s’énerve, elle court... Ah! que la vie est belle, dès que la
lueur d’un danger la dore! Enfin, enfin! ... Un coup d’œil sur ce
petit Couderc livide, puis je ne sais quelle tiédeur fade de
l’estomac, puis ce tremblement des jarrets l’ont avertie: c’est
l’aube d’un péril, c’est la menace qui peut-être s’ignore...
Un péril assez grand pour remplir le désert de la vie, pour suppléer
au bonheur, à l’amour--ah! quel espoir!... Elle court, et ne
s’arrête qu’au seuil du Palais de Glace, pour composer son visage
et dompter sa respiration... Puis, soignant son entrée, elle descend
sur la piste, une main sur la manche de l’homme au drap vert.
--Ah! mon lacet, s’il vous plaît...
Elle se penche, découvre sa cheville fine et sèche, un peu de son
mollet... «Jambes de page, des merveilles...» Cambrée, elle file,
les yeux vagues, avec un sourire d’acrobate. Elle sait qu’il est
là, accoudé. Elle n’a pas besoin de le regarder. Elle le voit au
fond d’elle-même, elle dessinerait d’une main sûre toutes les
ombres, toutes les lignes creuses qu’ont tracées, sur ce visage
d’enfant amaigri, les progrès du poison. Elle glisse, fiévreuse et
fière, ravie de se dire: «S’il m’accoste, va-t-il me saluer ou
me tuer?»
Le jeu passionnant se prolonge. «Je ne partirai pas la première!»
se jure Minne, dont tout l’être tendu se dresse pour la lutte.
L’arène se peuple. On regarde beaucoup Minne, qui pâlit et
s’essouffle sans qu’en souffre sa grâce. L’autre est toujours
là. Un instant, elle va s’adosser à la bordure de la piste, droite,
bras croisés. L’autre, en face d’elle, assis devant un grog,
attend... Elle pense qu’il est tard, qu’Antoine va rentrer et
s’inquiétera, elle flaire le guet-apens de la sortie, les larmes, les
supplications qui se feront menaçantes...
--Mes hommages, madame, je les mettrais à vos pieds s’ils n’avaient
déjà chaussé leurs patins!
Qui donc a parlé dans son rêve? Minne reconnaît cette voix
étouffée et douce... Elle tourne vers l’interlocuteur des yeux de
somnambule et se souvient de lui lentement, comme de très loin...
--Ah! oui... Bonjour, monsieur Maugis.
Il baise son gant; elle observe son crâne large, bossué, son nez
court d’individu spontané et violent, ses yeux bleus qui furent purs,
et sa bouche de gros enfant boudeur...
--Vous êtes fatiguée, petite madame?
--Oui, un peu... J’ai beaucoup patiné...
--Jeunesse égoïste! Ce petit Couderc vous aura encore fait valser
jusqu’à la mort?
Minne croise les bras d’un geste qui atteste:
--Je n’ai jamais patiné avec M. Couderc!
Maugis ne sourcille pas:
--Je le savais...
--Ah!...
--Oui, je le savais. Seulement, ça m’est agréable de vous
l’entendre dire. Vous partez? Je vous mets en voiture, n’est-ce pas?
Elle acquiesce, se fait aimable, à cause de _l’autre_, l’autre qui
s’est levé et jette de la monnaie sur la table. Elle s’arrête, il
s’arrête... Comme elle cherche la sortie la plus proche, elle voit
Jacques Couderc faire en même temps qu’elle trois pas vers la gauche,
puis trois pas vers la droite... Le joli jeu! on dirait une pantomime
anglaise. Les clowns qui font beaucoup rire ont ce teint de farine,
cette comique raideur de cadavre distingué...
--Sortons! dit Minne tout haut.
Le pantin, de l’autre côté de la piste, emboîte le pas au couple.
Décidée à tout risquer, Minne se penche vers Maugis, l’effleure de
l’épaule, rit de profil, et tout son dos onduleux frissonne d’aise
et d’espoir... «Vienne le couteau, ou la balle, ou le jonc de fer
sur la nuque! prie-t-elle tout bas; mais vienne au moins quelque
chose, quelque chose d’assez horrible ou d’assez doux pour
m’arracher la vie!»
Près du vestiaire, elle s’arrête, brusque, et se retourne. Le pâle
enfant, qui les suit à distance, s’arrête aussi.
--Monsieur Maugis, une minute; n’est-ce pas? Je retire mes patins
et je vous rejoins... Vous seriez si gentil de m’appeler une
voiture...
Tandis que le critique s’empresse, courant d’un petit pas léger
d’homme gras, les deux amants, immobiles, demeurent seuls parmi des
inconnus. Le furieux éclat des yeux de Minne somme Jacques Couderc
d’oser, d’agir, le défie et l’accable... Mais le fil somnambulique
qui l’attachait à elle semble casser tout à coup, et il passe, lâche,
les épaules veules...
Dehors, un crépuscule de printemps mélancolise l’avenue; l’ombre
mauve, piquée de feux jaunes, descend si moite et si caressante qu’on
cherche dans l’air quelle palme parfumée, quelle ramure fleurie
frôle la joue... Tant de douceur surprend les nerfs bandés de Minne,
qui boit dans un grand soupir une gorgée de brise tiède...
--Oui, n’est-ce pas? répond Maugis à ce soupir tremblé. Regardez-moi
ce vert du couchant, là-bas, il me bleuit l’âme!
--Qu’il fait doux!... Est-ce que vous avez demandé un fiacre,
monsieur Maugis?
--Vous y tenez beaucoup, à votre sapin? Il ne passe que des
maraudeurs infâmes, ou des bagnoles à galerie...
--Oh! non, au contraire, j’aimerais tellement mieux rentrer à
pied!...
Et, sans attendre, elle allonge le pas, silencieuse...
--Ah! petite madame, souffle son compagnon, voici l’heure, pour
moi, de regretter Irène Chaulieu...
--Par exemple!... Pourquoi?
--Parce qu’elle est courte sur pattes--six pouces de jambes et la
nuque tout de suite--et qu’à ses côtés je suis l’homme de
belle stature, le nonchalant et élancé jeune homme. Tandis qu’avec
vous... nous avons l’air d’une fable: «Un bouledogue, un jour,
aimait une levrette...» Mais, à domicile, je reprends tous mes
avantages! Je suis, à ne vous rien cacher, l’homme des cinq à sept,
l’homme d’intérieur, celui des conversations d’après aimer. (Bon
Dieu! déjà la rue de Balzac! Il faut qu’à l’Étoile je n’aie
plus rien à vous avouer!) Je suis, disais-je, celui qui inspire
confiance, qui reçoit la confidence et ne la rend jamais, je conseille
et je loue. Faut-il ajouter que je fais les boissons glacées, le thé,
la femme de chambre, et...
--Et que vous ne parlez jamais de vous? interrompt Minne, malicieuse.
--Chamfort l’a dit: «Parler de soi, c’est faire l’amour.»
--Il a dit ça, Chamfort?
--À peu près. Ce n’était pas un tempérament exigeant.
--En effet!
--Nous sommes tous comme ça, nous autres auteurs célèbres, jolie
petite madame. Un peu fatigués, mais tant de charme! Et si vous
vouliez...
--Si je voulais quoi?
Elle s’arrête à l’angle d’un trottoir, penchée, coquette, accessible...
Maugis voit ses dents briller, cherche en vain ses yeux sous le
large chapeau...
--Eh bien! c’est pas pour charrier, mais j’ai chez moi des
flopées de kakemonos, de Çakia-Mouni et de Kamasouthras...
--Qu’est-ce que c’est que tout ça?
--Des peintres japonais, parbleu! Oui, nous en avons, nous en avons,
dis-je, de quoi occuper une semaine de visites honnêtes. Vous viendrez?
--Je ne sais pas... Peut-être... oui...
--Mais, vous savez, pas de blagues! Je suis un homme sérieux! Vous
me jurez d’être sage?
Elle rit, ne promet rien, et le quitte, sur un adieu gentil du bout des
doigts.
«Ah! la jolie gosse! soupire Maugis. Dire que, si je m’étais
marié, c’est peut-être comme ça que serait ma fille!...»
Quand Minne arrive, essoufflée, Antoine est à table. Il est à table
et mange son potage. Il est à table, le fait est certain. Minne,
suffoquée, n’en peut croire ses yeux. Dans la salle à manger on
n’entend que le bruit agaçant de la cuiller sur l’assiette. À
chaque va-et-vient du bras d’Antoine, le ventre poli de la lampe de
cuivre reflète une main monstrueuse, le bout d’un nez fantastique.
--Comment? tu es à table? Quelle heure est-il donc? Je suis en
retard?
Il hausse les épaules:
--Toujours la même chanson! Naturellement, tu es en retard! Peux-tu
faire autrement? Il faudrait que le Palais de Glace brûle, pour que tu
rentres!
Minne comprend que c’est la «scène», la première digne de ce
nom. Elle ne fera rien pour l’éviter. Elle retire de son feutre les
longues épingles, violemment, comme de leur gaine autant de poignards,
et s’assied, face au danger.
--Il fallait venir m’y chercher, mon cher. Tu aurais pu me
surveiller à ton aise!
--Avec ça qu’on est jamais à l’aise, quand on surveille! laisse
échapper Antoine.
Minne, indignée, saute sur ses pieds:
--Ah! tu l’avoues: tu me surveilles! C’est nouveau, ça, et
flatteur!
Il ne répond rien, et effrite la croûte de son pain sur la nappe.
Oui, il la surveille. Minne, l’esprit ailleurs, n’a pas fait assez
attention à Antoine, depuis quelque temps. Il change; il parle et
mange moins, et dort peu, lentement pénétré d’un souci à triple
visage: Minne! Le sourire, puis le sommeil tourmenté, puis le rire
insultant de cette petite Hécate se superposent dans l’esprit
d’Antoine pour y graver la face mystérieuse d’une inconnue, d’une
étrangère...
«J’y ai mis le temps», se dit-il avec une ironie triste.
Il a emporté à son bureau, dans sa serviette, des photographies de
Minne à tous les âges, pour les comparer. Ici, elle avait sept ans,
une figure pointue de chaton maigre. La voici à douze ans, avec de
longues boucles, et quels yeux, déjà! «Il fallait être idiot pour
ne pas s’inquiéter de pareils yeux!...» Et, là, raidie, gauche,
la bouche triste,--c’est l’année où on l’a trouvée évanouie à
la porte, les cheveux pleins de boue...
«Oui, oui, j’ai été idiot, et je le suis encore! Mais, bon Dieu!
elle est à moi, à moi, et je finirai bien par...» Mais il ne sait
par où commencer, et, maladresse de jeune homme, débute dans une
enquête par une scène.
Son tourment est devant lui, sérieux et farouche. Qu’est-ce encore
que cette lèvre relevée, blanche de colère? Encore un détail
inconnu de cette figure dont il croyait tout savoir, jusqu’à la nacre
mauve des paupières, jusqu’aux arbres fins des veines? Va-t-elle,
chaque jour, lui rapporter une beauté changée, pour le bouleverser
d’inquiétude?...
--Tu ne manges pas?
--Non. Tu as, pour mettre les gens en appétit, un procédé auquel il
me faudra le temps de m’habituer.
«C’est cela, rage Antoine: elle s’en va, je ne sais où, pendant
que je trime, et c’est elle qui va me flanquer un galop! Ah! quel
mari j’ai été jusqu’ici!...»
--Alors, je ne peux rien dire? crie-t-il. Tu peux courir des
journées entières, je ne sais pas avec qui, je ne sais même pas où,
et, si je risque une observation, Mademoiselle s’en va...
--Pardon: _Madame_! interrompt-elle froidement. Tu oublies que nous
sommes mariés.
--Tonnerre de Dieu! non, je ne l’oublie pas! Il faut que ça
change, et nous allons voir...
Minne se lève, plie sa serviette.
--Qu’est-ce que nous allons voir, sans indiscrétion?
Antoine fait de prodigieux efforts pour rester calme et pique la nappe
du bout d’un couteau. Sa barbe tressaille, son nez chevalin se barre
d’une grosse veine qui bat... Minne, les mains lentes, redresse, dans
la verdure du surtout, une fougère qui tremble...
--Nous allons voir! éclate-t-il. Nous allons voir pourquoi tu n’es
plus la même!
--La même que quoi?
Elle se tient debout en face de lui, les mains à plat sur la table. Il
regarde cette tête attentive, ce fin menton triangulaire, ces yeux
indéchiffrables, ces cheveux en vague argentée...
--La même qu’avant, parbleu! Je ne suis pas aveugle, que diable!
Elle garde sa pose discuteuse et songe: «Il ne sait rien. Mais il va
devenir ennuyeux.» D’une caresse, d’un bras posé sur l’épaule,
elle le materait, l’attirerait, confus, épris, tout chaud de chagrin,
contre elle... Elle le sait. Mais elle n’étendra pas la main vers son
mari. Ce brusque éveil d’Antoine, la poursuite du petit baron Couderc
qui traque et ne menace point encore, Minne les enregistre, passive,
comme les gestes de son destin.
Antoine mâche une violette et regarde le ventre poli de la lampe.
L’effort de sa pensée, l’attention qu’il porte à écouter
croître en lui son mal courbent sa nuque, remontent sa mâchoire
inférieure... Minne n’a-t-elle pas vu ailleurs, dans un lointain
autrefois, cette face régulière de brute? La tribu que chérirent ses
songes enfantins abondait en nuques courtes, en mâchoires bosselées de
muscles, en fronts étroits envahis de toisons rudes...
Le soupir si léger de Minne a troublé le silence. Antoine se lève,
presque à jeun, et va s’échouer au salon, sur le canapé qui porta
Minne et son coupable sommeil. Un journal traîne là, qu’il ouvre et
replie avec un bruit exagéré...
«_En Mandchourie_... Ah! bien, ils peuvent tous crever, les
blancs et les jaunes!... Et les théâtres, donc! _Indiscrétion
d’avant-première_... Peuple de badauds que nous sommes!... _Vraie jeune
fille du monde désire mariage_... _Cabinet Camille, renseignements de
toute nature, filatures, enquêtes délicates_... Sales boîtes à
chantage!...»
Il se sent tout à coup fatigué, seul, malheureux. «Je suis malheureux!»
répète-t-il tout bas, avec l’envie de redire tout haut ces trois mots,
pour que le son de sa voix l’amollisse encore, le dissolve en larmes
apaisantes. Un bruit grignoteur vient de la salle à manger; par
la porte entrebâillée, Antoine peut apercevoir sa femme: assise
en amazone sur le bord de la table. Minne picore un compotier,
écrase des amandes sèches...
«Elle a dîné! songe Antoine. Elle a dîné: donc elle ne m’aime
pas!» Il veut désormais s’appliquer au silence, à la dissimulation,
et reprend son journal:
«_Cabinet Camille, enquêtes délicates_...»
Minne, pouvez-vous me recevoir un jour de cette semaine, demain, par
exemple? Si vous ne voulez pas venir chez moi, vous pourriez me fixer
un rendez-vous au British: avant quatre heures, il n’y a jamais
personne.
«JACQUES.»
«Quelle bête de lettre!» se dit Minne en haussant les épaules. «Il
écrit comme un commis de magasin, ce petit Couderc.»
Elle relit: «Minne, pouvez-vous me recevoir...» et demeure pensive,
l’index entre ses dents coupantes. Ce billet, dans sa gaucherie, est
inquiétant. Et puis la raideur de l’écriture, l’absence de formule
respectueuse ou tendre... «Si je demandais conseil à Maugis?» À
cette idée baroque, son audacieux sourire s’épanouit. Elle marche
nerveusement dans sa chambre, tambourine la vitre qu’effleure un
bourgeon de marronnier, gonflé et pointu comme une fleur en bouton...
Le vent faible, qui sent la pluie et le printemps, soulève le rideau de
tulle. Une désolation sans but, un vide désir enivre le cœur de
l’enfant solitaire, que son indifférence physique garde iniquement,
absurdement pure après ses fautes, et qui cherche, parmi les hommes,
son amant inconnu.
Elle les touche, puis les oublie, comme une maîtresse en deuil, sur un
champ de bataille, retourne les morts, les regarde au visage, et les
rejette et dit: «Ce n’est pas lui.»
--Monsieur Maugis?
--Il est sorti, mademoiselle.
Minne n’avait pas prévu cela.
--Vous ne savez pas quand il rentrera?
--L’irrégularité de ses habitudes ne permet guère de le conjecturer,
mademoiselle.
Étonnée, «Mademoiselle» lève les yeux sur l’homme qui parle, et
reconnaît que ce visage rasé n’est pas celui d’un valet de
chambre. Elle hésite:
--Puis-je laisser un mot?
Le jeune homme imberbe dispose en silence, sur la table de
l’antichambre, ce qu’il faut pour écrire. Il évolue avec une
prestesse de danseur et ondule des hanches.
«_Cher Monsieur, je suis entrée en passant_...»
Minne n’écrit pas facilement. Son imagination, qui dessine à traits
hâtifs, mordants, refuse le lent secours de l’écriture.
«_Cher Monsieur, je suis entrée en passant_... Et cet être qui reste
derrière moi! A-t-il peur que j’emporte du papier à lettres?»
Une porte s’ouvre, et une voix connue, la voix de jeune fille
alcoolique, résonne, douce, aux oreilles de Minne:
--Hicksem, faites donc entrer Madame dans le salon. Chère madame,
vous excuserez la sévérité d’une consigne qui protège mon austère
solitude...
Maugis efface son jabot rondelet pour laisser passer Minne qui
pénètre, éblouie d’un flot de lumière jaune, dans une longue
pièce meublée de chêne fumé.
--Oh! c’est tout jaune, s’écrie-t-elle gaiement.
--Mais oui! Le soleil à la portée de tous, la Provence chez soi!
Je m’en suis collé pour deux cents francs de gaze bouton d’or. Et
tout cela pour qui? Pour vous seule!
Son bras désigne emphatiquement les rideaux jaunes tendus aux vitres.
Les cils dorés de Minne battent. Elle se souvient des bains de soleil
où son grêle corps de fillette se chauffait, nu, dans la Chambre de la
Maison Sèche... Vieille maison au squelette sonore, verger d’herbe
bleuissante où elle courut avec Antoine, où s’assit leur fraternelle
idylle... Mais où donc est la branche rose du bignonier, qui toquait
aux vitres du bout de ses fleurs digitées?
Un peu hallucinée, elle se tourne vers Maugis, comme pour interroger,
et se tait en apercevant l’éphèbe rasé qui lui ouvrait la porte.
Maugis comprend:
--Hicksem, vous n’auriez pas de courses à faire dans le quartier?
--Si, certainement... répond l’autre, sans que ses yeux mobiles de
rongeur trahissent autre chose qu’une courtoise indifférence.
--Bon. Justement, je n’ai plus d’allumettes. Il y a un petit
magasin épatant, sur la rive gauche, qui en vend à deux sous la boîte,
vous voyez ce que je veux dire? Vous m’en rapporterez une boîte
comme échantillon. Dieu vous garde, Messire! à demain matin...
Le jeune homme salue, ondule, disparaît.
--Qui est-ce? demande Minne, curieuse.
--Hicksem.
--Quoi?
--Hicksem, mon secrétaire particulier. Il est gentil, n’est-ce pas?
--Si vous voulez.
--Je le veux absolument. C’est un garçon précieux. Il est très
bien habillé, et ça impressionne toujours les créanciers. Et puis, il
a de mauvaises mœurs, Dieu merci, cet uranien frusqué à Londres.
Minne hausse des sourcils effarés... Comment! ce gros Maugis, il...
Mais il la rassure, familier et moqueur:
--Non, mon enfant, vous m’avez mal compris. Avec Hicksem, je suis
tranquille: je peux recevoir une amie, deux amies, trois amies,
simultanément ou l’une après l’autre, sans que me tenaille ce
souci: «La prochaine fois, viendra-t-elle pour moi, ou pour les
vingt-cinq printemps de mon secrétaire?» Asseyez-vous ici, rapport
à ce vase céruléen qu’enchante votre chevelure...
Il l’installe au creux d’une bergère, approche une table où
tremblent des muguets... Minne s’assied, interloquée de trouver
Maugis si amical. Elle s’étonne, et le laisse paraître; Maugis
sourit bonnement:
--N’était mon indécrottable vanité, petite madame charmante, je
croirais, à vous voir, que vous vous êtes trompée de porte.
Elle passe sa main sur ses yeux avec une grâce mal éveillée:
--Attendez! c’est drôle pour moi, ici...
Maugis se rengorge et double son menton:
--Oh! vous pouvez y aller! Je sais que «c’est joli, chez moi»
et j’aime à l’entendre dire.
--Oui, c’est joli... mais ça ne vous va pas.
--Tout me va!
--Non, je veux dire... je n’imaginais pas ainsi l’endroit où vous
vivez.
Elle garde ses mains jointes et remue les épaules en parlant, comme une
bête délicate aux pattes liées. Maugis l’admire si fort qu’il
n’a pas pensé à la toucher... Un silence passe entre eux et les
sépare. Minne éprouve une gêne vague, un malaise qu’elle traduit
par ces mots:
--On est bien, chez vous.
--N’est-ce pas? Toutes ces dames m’en font des compliments. Venez
voir!
Il se lève, prend le bras de Minne sous le sien et s’émeut de le
sentir si mince, tiède contre lui...
--Pour les enfants sages, j’ai cette poupée apportée de Batavia:
zyeutez!
Il désigne, sur une tablette, la plus sauvage divinité qu’ait
créée un sculpteur de marionnettes javanaises, vêtue d’oripeaux
rouges, dont la tête peinte sourit d’une bouche étroite et fardée,
tandis que les yeux longs gardent une gravité voluptueuse, une ironique
sérénité qui frappe Minne...
--Elle ressemble à quelqu’un... à quelqu’un que j’ai connu
autrefois...
--Un gigolo?
--Non... Il s’appelait Le Frisé.
--C’est un de mes pseudonymes, affirme Maugis en caressant la
nudité de son crâne rose.
Minne renverse la tête pour rire aux éclats, et s’arrête court
parce que Maugis fixe goulûment l’ombre délicieuse que découvre son
menton levé... Elle dégage son bras, coquette:
--Allons voir autre chose, monsieur Maugis!
--Ne m’appelez pas «monsieur», dites!
--Et comment faut-il dire?
Le gros romancier baisse des paupières pudiques:
--Je m’appelle Henry.
--Mais c’est vrai! tout le monde le sait, puisque vous signez Henry
Maugis! C’est drôle on ne pense jamais que vous vous appelez Henry,
sans Maugis...
--Je ne suis plus assez jeune pour avoir un prénom.
La voix de Maugis s’est voilée d’une mélancolie réelle. Quelque
chose de nouveau fleurit dans le cœur de Minne, quelque chose qui n’a
pas encore de nom dans ses pensées, et qui s’appelle la pitié...
«Ce pauvre homme, qui n’aura plus jamais, jamais, sa jeunesse!...»
Elle s’accote à l’épaule de Maugis, lui sourit, généreuse, lui
offre son fin visage sans plis, ses yeux noirs que dore la fenêtre
jaune, la ligne claire et coupante de ses dents... C’est la première
aumône désintéressée de Minne, aumône charmante et qu’accepte à
demi le mendiant trop fier, car Maugis baise la joue duvetée, la grille
abaissée des cils, mais ne mord point la petite bouche docile...
Minne commence à se déconcerter. Cette aventure met en défaut
toutes ses expériences, car il n’y a point d’exemple que Minne
ait franchi le seuil d’une garçonnière sans se sentir, après
le cri de gratitude--«Enfin, vous êtes venue!»--enveloppée,
embrassée, dévêtue, possédée et déçue, le tout avant que sonnât
la demie de cinq heures. Ce quadragénaire l’offenserait par sa
retenue, s’il ne la désarmait par une sentimentalité foncière,
qu’on devine aux gestes précautionneux, au regard vite embué...
Et puis Minne tergiverse sur l’attitude à prendre. Les hommes qui la
convièrent (Antoine compris) à s’étendre sur un lit de repos, elle
pouvait les traiter en cousins dociles, en camarades vicieux, à qui
l’on ordonne, impérieuse et décoiffée: «Si tu ne me reboutonnes
pas mes bottines, je ne reviens plus!» ou bien: «Ça m’est égal
qu’il pleuve, trotte me chercher un fiacre!» Avec Maugis, elle
n’ose pas... la différence de leurs âges l’humilie et la
réconforte. Causer, assise et vêtue, avec un homme chez lui! Ne pas
répandre tout de suite, devant lui, le flot lisse et argenté de
cheveux qu’enserre un velours noir!...
Maugis parle, montre des reliures rares, une Nativité sur ivoire, «du
quinzième allemand, ma petite enfant!» qui voisine avec un faune
obscène, verdi et rouillé de la terre où il dormit mille années...
Elle rit et se détourne, une main en éventail sur les yeux...
--Hein? depuis mille ans! Depuis mille ans, ce petit chèvre-pieds
pense à la même chose, sans faiblir! Ah! on n’en fait plus comme
ça...
--Dieu merci, soupire Minne, avec tant de conviction naturelle que
Maugis l’examine en coin, méfiant: «Est-ce que cette poison
d’Irène Chaulieu aurait dit vrai, par hasard? Est-ce que Minne ne
s’intéresserait pas aux hommes?»
Il replace le faune devant la Nativité, tire son gilet clair qui bride
sur le ventre:
--Il y a longtemps que vous n’avez vu madame Chaulieu?
--Au moins quinze jours. Pourquoi me demandez-vous ça?
--Pour rien: je vous croyais intimes...
--Je n’ai pas d’amies intimes.
--Tant mieux.
--Qu’est-ce que ça vous fait? Et puis, vraiment, je n’irais pas
choisir pour amie intime madame Chaulieu... Avez-vous déjà regardé
ses mains?
--Jamais entre les repas: ça chambarde mes digestions.
--Des mains qui ont l’air d’avoir tripoté je ne sais quoi!
--C’est qu’elles ont tripoté en effet.
--Justement. Elles me font peur. Elles doivent donner des maladies...
Maugis baise les mains étroites de Minne, jolies pattes sèches de
biche blanche.
--Que j’aime à vous voir, mon enfant, ce souci de l’hygiène!
Croyez bien qu’ici vous trouverez les derniers raffinements de
l’antisepsie moderne, et que le xérol, le thymol, le lysol fumeront
à vos pieds, comme un encens choisi... Si vous quittiez ce chapeau?
Lewis est un grand homme, certes, mais vous avez l’air d’une dame en
visite. Le renard aussi... Vous voyez, je mets tout ça avec les gants
sur la petite table, rayon des modes.
Minne s’amuse, rit, détendue: «Ce n’est pas le petit Couderc qui
m’aurait amusée ainsi, qui aurait su me faire oublier pourquoi je
viens ici... Il faut pourtant finir par là!...»
Et--puisqu’elle vient pour ça, n’est-ce pas?--elle continue,
méthodique, déboucle la ceinture de peau souple, laisse glisser à ses
pieds la jupe, puis le jupon de liberty blanc... Et voici qu’avant que
Maugis, abasourdi, ait eu le temps d’en exprimer le désir, Minne se
dresse, désinvolte, en pantalon. Pantalon étroit qui méprise la mode,
étreint la cuisse élégante, dégage le genou parfait...
--Bon Dieu? soupire Maugis cramoisi, c’est pour moi, tout ça?
Elle répond d’une moue gamine, et attend, assise sur le divan, sans
que la brièveté de son costume lui suggère de l’embarras, ni des
gestes immodestes. La lumière jaune moire la ligne tombante de ses
épaules, verdit le satin rose du corset. Un fil de perles, pas plus
grosses que des grains de riz, joue sur les deux petites salières
attendrissantes...
Maugis, assis près d’elle, tousse, et se congestionne. Le parfum de
verveine citronnelle de Minne se propage en ondes jusqu’à lui,
mouille sa langue d’une acidité fruitée... Tant de grâces offertes,
et qu’il n’osait encore implorer, ne lui suffisent pas cependant.
Embarrassé devant cette froide enfant paisible, il lui trouve un air
absent, un sourire, presque déférent, de fillette prostituée que
styla une mère infâme...
Minne a défait ses quatre jarretelles roses. Le corset, le pantalon
s’en vont rejoindre le rayon des modes... D’un frileux resserrement
d’épaules, Minne a fait tomber les épaulettes de sa chemise et se
cambre, nue jusqu’aux reins, fière de ses petits seins écartés,
qu’en son désir de paraître «plus femme» elle tend, raidie, vers
Maugis.
Il touche avec précaution les fleurs de cette gorge chaste, et Minne,
candide, ne frissonne pas. Il serre d’un bras la taille qui ploie,
obéissante, sans rébellion nerveuse comme sans sursaut flatteur...
--Petit glaçon! murmure-t-il.
Il s’assied, et Minne, renversée sur ses genoux, lui passe ses deux
bras au cou, comme un bébé ensommeillé qu’on va porter au lit.
Maugis baise les cheveux d’or, attendri soudain à la câlinerie
passive de cette enfant nue qui couche sur son épaule une tête plus
résignée que tendre... Ce corps effilé qu’il berce, quel caprice,
quel hasard l’a jeté en travers de ses genoux?...
--Mon pauvre agneau, murmure-t-il dans un baiser. Vous ne m’aimez
guère, dites?
Elle découvre sa figure toujours pâle, lève sur lui deux yeux graves:
--Mais... si... Plus que je ne croyais.
--Jusqu’au délire?
Elle rit, malicieuse, se tord en couleuvre et froisse sa peau délicate
à la cheviotte du veston, aux durs boutons de corozo...
--Personne ne m’a poussée à délirer depuis que je suis ici.
--C’est un reproche?
Il l’enlève comme une poupée et elle se sent emportée vers de plus
secrètes alcôves... Elle se cramponne à lui, subitement épouvantée:
--Non, non! Je vous en prie! je vous en prie! Pas tout de suite!
--Quoi donc? bobo? malade?...
Minne respire tumultueusement, les yeux fermés. Ses seins fragiles
halètent. Elle semble lutter pour arracher d’elle-même quelque chose
de très lourd... Puis elle suffoque, et un flot de larmes abat le
frisson dont Maugis la sentait trembler toute. De grosses larmes,
fraîches et claires, qui se suspendent, rondes, aux cils blonds
abaissés, avant de rouler, sans la mouiller, sur la joue duvetée...
Maugis sent lui manquer, pour la première fois, sa vieille expérience
des très jeunes femmes...
--Ça, tout de même, ce n’est pas banal! Ma petite enfant, voyons!
Eh! Zut! je ne sais plus, moi! De quoi est-ce que nous avons
l’air, je vous le demande!... Voyons, voyons...
Il la reporte au divan, l’y couche, rajuste la chemise qui drape en
pagne les hanches de Minne, lisse les doux cheveux mêlés. Sa main
d’abbé grassouillet essuie, légère, les larmes pressées, glisse un
coussin sous les reins nus de son étrange conquête...
Minne s’apaise, sourit, sanglote encore un peu. Elle regarde, comme si
elle s’éveillait, cette chambre ensoleillée. Contre la tenture
d’un vert favorable, un buste de marbre tord ses épaules voluptueuses
et musclées. Jetée au dos d’un siège, une robe japonaise est plus
belle qu’un bouquet...
Les yeux de Minne vont de découverte en découverte jusqu’à cet
homme assis près d’elle. Ce gros Maugis à moustache de demi-solde,
c’est donc mieux qu’une éponge à whisky, mieux qu’un trousseur
de jupes courtes? Le voilà tout ému, sa cravate de travers! Il
n’est pas beau, il n’est pas jeune, et pourtant c’est à lui que
Minne doit la première joie de sa vie sans amour: joie de se sentir
chérie, protégée, respectée...
Timide, filiale, elle pose sa petite main sur la main qui l’a
soignée, la main qui a, tout à l’heure, remonté sa chemise
glissante...
Maugis renifle et enfle sa voix:
--Ça va mieux? on n’est plus nerveuse?
Elle fait signe que non.
--Un peu de porto blanc? Oh! du porto pour gosses: un vrai sucre!
Elle boit à petites gorgées espacées, tandis qu’il l’admire,
stoïque. Le linon transparent voile à demi les fleurs roses des seins
et laisse voir, au-dessus du bas mordoré, un peu de la cuisse
fuselée... Ah! qu’il la prendrait bien de tout son cœur, de tous ses
sens, cette enfant si grave sous ses cheveux d’argent!... Mais il la
sent frêle et perdue, misérable comme une bête errante, craintive de
l’étreinte, malade d’un secret qu’elle ne veut pas dire...
Elle tend son verre vide:
--Merci. Il est tard? Vous ne m’en voulez pas?
--Non, mon chéri. Je suis un vieux monsieur sans rancune, et sans
vanité.
--Mais... je voudrais vous dire...
Elle remet lentement son corset, les mains distraites:
--Je voudrais vous dire... que... ça m’aurait déplu tout autant,
et même plus, avec un autre.
--Oui? bien vrai?
--Oh! oui, bien vrai!...
--On est fragile? malade? on a peur?
--Non, mais...
--Allons! dites tout à votre vieille nourrice de Maugis! On
n’aime pas ça, hein? Je parie qu’Antoine n’est pas fichu de...
--Oh! ce n’est pas seulement la faute d’Antoine, répond Minne,
évasive.
--Et... l’autre? le petit Couderc?
À ce nom, Minne vient d’avoir un si farouche geste de tête que
Maugis croit comprendre:
--Il vous barbe tant que ça, ce potache?
--Le mot est faible, dit-elle froidement.
Elle achève de renouer ses quatre jarretelles, puis se plante,
résolue, devant son ami:
--J’ai couché avec lui.
--Ah! ça me fait bien plaisir! Répond Maugis, morne.
--Oui, j’ai couché avec lui. J’ai couché avec lui et trois
autres, en comptant Antoine. Et pas un, pas un, vous entendez bien, ne
m’a donné un peu de ce plaisir qui les jetait à moitié morts à
côté de moi; pas un ne m’a assez aimée pour lire dans mes yeux ma
déception, la faim et la soif de ce dont, moi, je les rassasiais!
Elle crie, tend ses poings fermés, se frappe la poitrine. Elle est
théâtrale et touchante. Maugis la contemple et l’écoute avidement:
--Alors, jamais... jamais?...
--Jamais! redit-elle, plaintive. Est-ce que je suis maudite? est-ce
que j’ai un mal qu’on ne voit pas? est-ce que je n’ai rencontré
que des brutes?
Elle est presque vêtue, mais ses cheveux désordonnés pendent encore,
rejetés en crinière sur une épaule. Elle tend vers Maugis des mains
mendiantes:
--Est-ce que vous ne voudriez pas, vous, essayer...
Elle n’ose rien ajouter. Son gros ami s’est levé d’un bond de
jeune homme et la saisit par les épaules:
--Mon pauvre amour! C’est moi qui vous crierai, à présent: «Jamais!»
Je suis un vieil homme très épris de vous, mais un vieil
homme! Je suis là, près de vous, le gros Maugis, avec son bedon
jovial dans son sempiternel gilet clair, le Maugis en uniforme... Mais
vous montrer, maintenant que je sais votre ignorance, la bête qu’il y
a sous le gilet clair et la chemise à plis, illustrer votre souvenir
d’une déception pire que les autres, d’une obscénité sans grâce
et sans jeunesse... non, ma chérie, jamais! Faites-moi la seule
charité de croire que j’y ai quelque mérite, et puis... et puis,
filez!... Antoine pourrait s’inquiéter...
Elle essaie un sourire, une malice dernière:
--Il aurait bien tort.
--C’est vrai, mon Minou; mais tout le monde ne peut pas savoir que
je suis un saint.
--Pourtant, si vous vouliez... À présent, je n’ai plus peur...
Maugis rassemble dans sa main toute la chevelure de Minne; lentement,
il l’effiloche à contre-jour, pour le plaisir de la voir ruisseler...
--Je sais bien. Mais c’est moi qui n’aurais plus un fil de sec!
Elle n’insiste pas, relève ses cheveux rapidement, et paraît
regarder le fond sombre de ses pensées. Maugis lui tend un à un les
petits peignes couleur d’ambre, le ruban de velours noir, le chapeau,
les gants...
La voici telle qu’elle est arrivée; et toute la sensualité du gros
homme crie de regret, se raille férocement... Mais Minne, prête à
sortir, appuyée d’une main sur son ombrelle, tourne vers lui un
charmant et nouveau visage, des yeux alanguis de larmes, une caressante
et triste bouche. Elle embrasse d’un regard les murs d’un vert
assourdi, les fenêtres où meurt le jour couleur de mandarine, la robe
japonaise qui flambe dans l’ombre, et dit:
--Je regrette de m’en aller d’ici. Vous ne pouvez pas savoir ce
qu’il y a de nouveauté pour moi dans un tel sentiment...
Maugis incline la tête, très grave:
--Je le sais. Je n’ai pas fait grand-chose de propre dans toute ma
vie... Laissez-moi, pour ma boutonnière, cette fleur-là: votre
regret.
La main sur la porte, elle implore tout bas.
--Qu’est-ce que je vais faire à présent?
--Retrouver Antoine.
--Et puis?
--Et puis... je ne sais pas, moi... Le footing, les sports, le plein
air, les œuvres charitables...
--La couture...
--Oh! non, ça abîme les doigts. Il y a bien aussi la littérature...
--Et les voyages. Merci. Adieu...
Elle lui tend sa joue, hésite un moment, les lèvres entrouvertes.
--Quoi donc, ma petite enfant?
Elle plisse l’arc pur de ses beaux sourcils blonds. Elle voudrait dire:
«Vous êtes une surprise dans ma vie, une chère surprise un peu
cuisante, un peu comique, très mélancolique... Vous ne m’avez pas
donné le trésor qui m’est dû et que j’irais chercher jusque dans
la boue; mais vous avez détourné de lui ma pensée, étonnée
d’apprendre qu’un amour, différent de l’Amour, peut fleurir dans
l’ombre même de l’Amour. Car vous me désirez et vous renoncez à
moi. Quelque chose en moi a donc plus de prix pour vous que ma
beauté?...»
Elle hausse les épaules d’un geste las, espérant que Maugis
comprendra tout ce qui tient d’incertitude, de faiblesse, de gratitude
aussi, dans le serrement de sa petite main gantée... La lourde
moustache effleure de nouveau sa joue chaude... Minne est partie.
Elle court presque. Non qu’elle daigne se soucier de l’heure, ou
d’Antoine. Elle court parce que son état d’esprit s’accommode de
la hâte et du mouvement. Elle descend l’avenue de Wagram, surprise de
voir l’air si bleu au sortir de la chambre jaune. Les vernis du japon
jonchent le trottoir de leurs chenilles flétries, et la nuit
printanière glace cette fin de journée tiède.
Tout à coup, elle sent quelqu’un derrière elle, quelqu’un qui
suit, qui se rapproche. Elle se retourne et reconnaît, sans
étonnement, cet enfant négligeable qui, au Palais de Glace, n’osa
pas...
--Ah! dit-elle seulement.
Jacques Couderc comprend parfaitement l’intonation, l’intention de
ce _ah_! qui signifie: «C’est vous? encore? de quel droit?...»
Elle est devant lui, simple, décidée, les cheveux moins lisses que
d’habitude; une de ses mains nues rassemble les plis de sa longue
jupe...
Il est désespéré d’avance. Pas un mot de pitié ne sortira de cette
bouche close, et ces yeux noirs, où le couchant mire un feu rose, lui
disent clairement de mourir, de mourir là, tout de suite... Il baisse
la tête, gratte l’asphalte du bout de sa canne. Il sent sur lui les
yeux impitoyables qui jaugent son amaigrissement aux plis flottants du
par-dessus, au flageolement du pantalon trop large...
--Minne!...
--Quoi!
--Je vous ai suivie.
--Bon.
--Je sais d’où vous venez.
--Et puis?
--Je souffre affreusement, Minne, et je ne comprends pas.
--Je ne vous demande pas de comprendre.
Le son de la voix de Minne, dure, cause à Jacques une douleur physique.
Il relève, suppliant, sa figure de gavroche tuberculeux.
--Minne... vous ne me trouvez pas changé?
--Peu!... un peu pâlot. Vous devriez rentrer: l’air du soir est
trop vif pour vous.
Il avale sa salive avec un mouvement de cou pénible, et son sang monte
d’un jet à ses joues, leur restitue une jeune transparence:
--Minne... vous exagérez!
--S’il vous plaît?
--Vous exagérez le... l’insouciance que vous avez de moi! Il me
faut une explication.
--Non.
--Si! tout de suite! Vous ne voulez plus de moi? Vous ne voulez
plus m’appartenir? Vous... ne m’aimez plus?
Elle a lâché les plis de sa robe, reste droite devant lui, les poings
fermés au bout de ses bras pendants. Il revoit le terrible et tentateur
regard, de bas en haut, qui le défie.
--Répondez! crie-t-il tout bas.
--Je ne vous aime pas. J’ai horreur de vous, de votre souvenir, de
votre corps... J’ai horreur de vous!
--Pourquoi?
Elle écarte les bras, les laisse retomber dans un geste d’ignorance:
--Je ne sais pas. Je vous assure, je ne sais pas pourquoi. Il y a
quelque chose en vous qui me met en colère. La forme de votre figure,
le son de votre voix, c’est comme... c’est pire que des insultes. Je
voudrais savoir pourquoi, parce qu’en somme, c’est étrange, quand
on y pense...
Elle parle avec modération, cherchant des mots qui atténuent son
aversion sauvage et sans mesure, pour l’humaniser, la rendre
compréhensible...
--Vous couchez bien avec ce vieux! crie-t-il, écorché.
--Quel vieux?
--Le vieux de chez qui vous venez, cette espèce d’ivrogne chauve,
ce... ce...
Un rire bizarre danse sur le visage de Minne.
--Ne cherchez pas d’autres épithètes! interrompt-elle. C’est
encore une histoire à laquelle vous ne comprendriez rien...
Elle respire profondément, ses yeux quittent le visage de l’ennemi,
se perdent dans le ciel d’un mauve hivernal...
--J’ai déjà bien assez de peine, achève-t-elle, à y comprendre
quelque chose, moi!
Jacques se méprend: il croit entendre l’aveu d’une passion à
peine avouable, et serre les dents:
--Je vous tuerai, murmure-t-il.
Elle songe à autre chose, les yeux en l’air.
--Vous m’entendez, Minne?
--Pardon... Vous disiez?
Il se devine ridicule. On ne répète pas une telle menace, on
l’exécute...
--Je vous tuerai, répète-t-il plus mollement. Et je me tuerai
après.
Le visage de Minne s’illumine d’une férocité allègre:
--Tout de suite! Tout de suite! Tuez-vous! avant moi! Disparaissez
de moi, allez-vous-en, mourez! Comment n’y avez-vous pas pensé plus
tôt?
Il la regarde, béant. Elle le précipite vers la mort, comme vers le
but inévitable...
--La mort... Vous me la souhaitez vraiment? demande-t-il,
singulièrement radouci.
--Oui! s’écrie Minne de tout son cœur. Vous m’aimez, je ne vous
aime pas: est-ce que tout n’est pas dit pour vous? Est-ce que la
mort n’est pas le secours de toute vie que se refuse à couronner
l’amour?
L’enfant qu’elle voue au trépas semble tout près de la comprendre,
et s’abandonne:
--Ah! Minne, c’est cela, c’est cela! Après vous, toutes les
autres femmes...
--Il n’y a pas d’autres femmes, si vous m’aimez!
--Non, Minne, il n’y a pas d’autres femmes...
--On ne doit pas pouvoir changer d’amour, n’est-ce pas? quand on
aime... On meurt, on vit du même amour? C’est bien cela? Dites-le!
Dites-le!
--Oui, Minne.
--Attendez, dites-moi encore... Vous m’avez aimée, comme ça,
brusquement, sans savoir ce qui vous arriverait, sans le prévoir?
Oui?... Et l’amour vient ainsi, traîtreusement, à son heure? Il vous
saisit, quand on se croît libre, quand on se sent affreusement seul et
libre?
--Oh! oui, gémit-il, c’est cela!
--Attendez!... L’amour, on me l’a dit, peut venir à tout âge, à des
vieillards secs et froids, embraser tout à coup la fin d’une vie qui
perdait le désir même de sa flamme? Il peut venir--dites-le-moi, vous
qui aimez!--à des infirmes, à des maudits, à... à moi-même?
Grave, il incline la tête.
--Qu’un dieu vous entende! exhale-t-elle avec ferveur. Et si vous
m’aimez, laissez-moi en repos, pour toujours!
Elle court derechef vers l’avenue de Villiers, légère, délivrée.
Elle accomplit machinalement les gestes quotidiens, franchit le
vestibule, renvoie l’ascenseur, sonne, et se trouve en face de son
mari... Antoine l’attendait.
--D’où viens-tu?
Elle cligne à la lumière vive, regarde son mari, saisie:
--Je... j’ai fait des courses.
Elle respire vite, ses mains nues tourmentent maladroitement le nœud de
sa voilette. Ses yeux cernés errent, dépaysés, presque craintifs, et
le chapeau enlevé laisse voir un somptueux désordre de cheveux
renoués...
--Minne! crie Antoine d’une voix tonnante.
Toute pâle, elle protège son visage de ses bras levés, et son geste
laisse voir l’écharpe mal attachée.... Son innocence se pare d’un
charme si coupable qu’Antoine ne doute plus:
--D’où viens-tu, bon Dieu?
Qu’il est grand, tout noir devant la lampe! Ses épaules se voûtent,
lourdes, pareilles à celles de l’Homme-des-Bois...
--Tu ne veux pas me dire d’où tu viens?
Minne se revoit, chaste et nue, sur les genoux de Maugis. Son souvenir
retourne à la chambre jaune et verte, au viveur sentimental qui ne
voulut pas d’elle et la renvoya triste, heureuse, attendrie... Une
main, qui n’a pas caressé ses seins ni ses jambes, a essuyé ses
larmes... Cela est doux, poignant, d’une amertume fraîche d’eau
marine...
--Tu ris, sale bête? Je te ferai rire, moi!
--Je te défends de me parler ainsi!
La voix grondante a blessé Minne, qui se retrouve elle-même, dure,
menteuse et brave.
--Tu me défends! tu me défends!...
--Parfaitement, je te défends. Je ne suis pas une femme de chambre
qui découche!
--Tu es pire que ça! J’en ai assez de...
--Si tu en as assez, va-t’en!
Décoiffée, la bouche lasse, la taille un peu veule accotée à la
cheminée, Minne rassemble en ses yeux admirables tout le défi d’une
créature tenace, d’une noble petite bête irritable, dont
l’apparente faiblesse n’est qu’un mensonge de plus... Antoine
pétrit le dossier d’une chaise et souffle comme un cheval:
--Dis-moi d’où tu viens!
--J’ai fait des courses.
--Tu mens!
Elle lève les épaules, méprisante:
--Pour quoi faire?
--D’où viens-tu, sacré nom de...
--Tu m’ennuies. Je vais me coucher.
--Méfie-toi, Minne!
Elle le nargue, le menton levé:
--Me méfier? mais je ne fais que ça, cher ami!
Antoine baisse le front, montre du doigt la porte:
--Va-t’en dans ta chambre! Je sais que tu ne céderas pas, et je ne
veux pas te casser avant de savoir...
Elle obéit lentement, traînant derrière elle sa jupe longue. Et,
comme il tend l’oreille, espérant on ne sait quoi, il entend, avec un
déclic sec de revolver qu’on arme, claquer le verrou.
Antoine, qui a demandé «au patron» sa liberté pour l’après-midi,
remonte à grands pas le boulevard des Batignolles. Il cherche
la rue des Dames... _Rue des Dames, cabinet Camille_. Rue des
Dames! il y a là une intention du hasard qui séduit amèrement
Antoine. Son imagination invente, rue des Dames, une sorte de vaste
administration, une police de l’adultère féminin, mille limiers
lancés à travers Paris à la suite d’autant de petites dames
farceuses...
117, rue des Dames... La maison ne paie pas de mine. Antoine cherche à
tâtons la loge du concierge, perchée à l’entresol... Un relent de
chou qui mijote le guide jusqu’à une imposte entrouverte:
--Le cabinet Camille, je vous prie?
--Troisième à gauche.
L’escalier visse, dans les ténèbres moisies, de toutes petites
marches basses. Antoine bute et n’ose toucher à la rampe visqueuse...
Au troisième étage, un peu de jour venu d’une courette permet de
lire, gravés sur une plaque ternie, les mots: «_Cabinet Camille_,
renseignements.» Point de sonnette, mais une pancarte manuscrite prie
le visiteur d’entrer sans frapper.
«Faut-il entrer? quelle ignoble boîte! Si je revenais?... Oui,
mais le patron ne m’a donné qu’un après-midi...»
Il se décide, tourne le bouton et retombe dans le noir. Ça sent
l’oignon et la pipe froide... Il va tourner les talons, quand une voix
violente, derrière une porte, le retient:
--Bougre d’empoté! vous l’avez ratée encore, hein? vous l’avez
ratée en artiste! Ah! vous la tenez, la filature! Dans un grand
magasin, qu’il s’en va la perdre! Mais j’aurais honte, moi,
j’aurais honte de dire que j’ai perdu une cliente dans un grand
magasin! Un enfant de sept ans vous filerait un rat d’égout, dans un
grand magasin!
Un silence... Le murmure confus d’une voix qui s’excuse...
--Oui, oui, allez lui dire ça, au cocu! Moi, mon vieux, j’ai
soupé de vous fringuer, et s’il ne vous faut que ma botte au
derrière...
Antoine rougit et sue dans l’ombre, avec l’impression absurde que le
«cocu» dont on parle là-dedans, c’est lui... Enragé, il frappe
à la porte invisible, n’attend pas de réponse et entre...
La pièce est nue, humide, propre à première vue, quoiqu’une buée
bleue ternisse la glace aux dorures rougies.
Un individu referme vivement un tiroir ouvert, où voisinent un
pain-flûte, le rouleau d’argent d’un saucisson de Lyon, et un
casse-tête américain.
--Vous désirez, monsieur?
Antoine s’avance et heurte un long pied, celui d’un être piteux
assis contre la cheminée sur une pile de cartons verts, un être long,
osseux, à figure asymétrique de séminariste défroqué comme meurtrie
de l’engueulade...
--Je désire parler à M. Camille.
--C’est moi, monsieur.
M. Camille s’incline devant Antoine avec une aisance autoritaire, que
justifie le chic bien français de sa mise: gilet de velours prune aux
boutons ciselés, redingote à châle, col carcan, plastron violet
épinglé d’un fer à cheval...
--Asseyez-vous, Monsieur. Puis-je vous être bon à quelque chose?
--Voici, Monsieur, ce qui m’amène. Je voudrais me renseigner sur
une personne... Je n’ai pas de soupçons, mais, n’est-ce pas? on
aime à être renseigné...