Antoine une gêne extraordinaire. Quand Minne raconte des histoires
d’assassinat ou d’outrage aux mœurs, ça va bien; mais parler tout
seul, il s’en déclare incapable...
--Et puis, tu comprends, Minne, un jeune homme comme moi, ça n’a
pas un répertoire d’anecdotes pour jeunes filles!
--Eh bien, et moi donc! riposte Minne blessée. Te figures-tu que je
pourrais te raconter tout ce qui se passe à mon cours? Va, la moitié
de ces chipies qui viennent au cours en automobile en remontreraient au
père Luzeau!
--Non?
--Si! Et la preuve c’est qu’il y en a cinq ou six qui ont des
amants!
--Oh! Tu blagues! leurs familles le sauraient.
--Pas du tout, monsieur. Elles sont trop malignes!
--Et toi, comment le sais-tu?
--J’ai des yeux peut-être!
Ah! oui, elle a des yeux! Des yeux terriblement sérieux qu’elle
penche sur Antoine à lui donner le vertige...
--Tu as des yeux, oui... Mais leurs parents aussi! Où se
rencontreraient-elles, tes copines, avec leurs amants?
--À la sortie des cours, tiens! réplique Minne indémontable. Ils
échangent des lettres.
--Ah! ben vrai! s’ils n’échangent que des lettres!...
--Qu’est-ce que tu as à rire?
--Eh bien, elles ne courent pas le risque d’écoper un enfant, tes
amies!
Minne bat des cils et se méfie de sa science incomplète:
--Je ne dis que ce que je veux dire. Penses-tu que je vais livrer
à... à la honte... l’élite de la société parisienne?
--Minne, tu parles comme un feuilleton!
--Et toi, comme un voyou!
--Minne, tu as un sale caractère!
--C’est comme ça? je m’en vais.
--Eh bien, va-t’en!
Elle se détourne, très digne, et va quitter la chambre, lorsqu’un
brusque rayon, jailli d’entre les nuées, provoque chez les deux
enfants le même «ah!» de surprise: le soleil! quel bonheur!
L’ombre digitée des feuilles de marronnier danse à leurs pieds sur
le parquet...
--Viens, Antoine! courons!
Elle court au jardin, qui pleure encore, suivie d’Antoine qui traîne
ses semelles avec mauvaise grâce. Elle longe les allées encore
trempées, contemple le jardin rajeuni. Au loin, l’échine des
montagnes fume comme celle d’un cheval surmené et la terre finit de
boire dans un silence fourmillant.
Devant l’arbre à perruque, Minne s’arrête, éblouie. Il est
pomponné, vaporeux et rose comme un ciel Trianon: de sa chevelure en
nuages pommelés, diamantée d’eau, ne va-t-on pas voir s’envoler
des Amours nus, de ceux qui tiennent des banderoles bleu tendre et qui
ont trop de vermillon aux joues et au derrière?...
L’espalier ruisselle, mais les pêches en forme de citrons, qu’on
nomme tétons-de-Vénus, sont demeurées sèches et chaudes sous leur
velours imperméable et fardé... Pour secouer les roses lourdes de
pluie, Minne a relevé ses manches et montre des bras d’ivoire fluets,
irisés d’un duvet encore plus pâle que ses cheveux; et Antoine,
morose, se mord les lèvres en pensant qu’il pourrait baiser ces bras,
caresser sa bouche à ce duvet d’argent...
La voilà accroupie au-dessus d’une limace rouge, et le fin bout de
ses boucles trempe dans une flaque d’eau:
--Regarde, Antoine, comme elle est rouge et grenue! On dirait
qu’elle est en «sac de voyage»!
Il ne daigne pas pencher son grand nez qui boude.
--Antoine, s’il te plaît, retourne-la: je voudrais savoir s’il
fera beau demain.
--Comment?
--C’est Célénie qui m’a appris: si les limaces ont de la terre
au bout du nez, c’est signe de beau temps.
--Retourne-la, toi!
--Non, ça me dégoûte.
En grognant, pour sauvegarder sa dignité, Antoine retourne, d’un brin
de bois, la limace qui bave et se crispe. Minne est très attentive:
--À quel bout est son nez, dis?
Accroupi près d’elle, Antoine ne peut défendre à son regard de
glisser vers les chevilles de Minne, sous le jupon blanc à feston,
jusqu’aux dents brodées du petit pantalon... Le vilain animal, en
lui, tressaille: il songe qu’un geste brusque renverserait Minne dans
l’allée humide... Mais elle se lève d’un bond:
--Viens, Antoine! nous allons ramasser des courgelles sous le
cornouiller!
Rose d’animation, elle l’entraîne vers le potager lavé et
reconnaissant. La tôle gondolée des choux déborde de pierreries, et
les arbres fins qui portent la graine des asperges balancent un givre
rutilant...
--Minne! un escargot rayé! Regarde: on dirait un berlingot.
Escargot
Manigot,
Montre-moi tes cornes!
Si tu m’ les montres pas,
J’ te ferai prendre
Par ton père,
Par ta mère,
Par le roi de France!
Minne chante la vieille ronde de sa voix haute et pure, puis
s’interrompt soudain:
--Un escargot double, Antoine!
--Comment double?
Il se baisse et reste penaud, n’osant toucher les deux escargots
accolés, ni regarder Minne qui se penche:
--N’y touche pas, Minne! c’est sale!
--Pourquoi sale? Pas plus sale qu’une amande ou une noisette...
C’est un escargot philippine!
Après cette grande pluie, la chaleur est revenue brutale, à peine
supportable, et la Maison Sèche a refermé ses persiennes.
Comme le dit Maman, dolente dans ses percales claires: «La vie
n’est plus possible!» L’oncle Paul tue dans sa chambre les lentes
heures du jour, et la salle à manger sombre, pleine d’échos et de
craquements, abrite de nouveau Minne alanguie, Antoine bienheureux... Il
est assis en face de sa cousine et dispose mollement les treize paquets
de cartes d’une patience. Il est ravi d’avoir devant lui Minne
changée, qui a relevé hardiment ses cheveux en chignon haut «pour
avoir frais». Elle découvre, en tournant la tête, une nuque blanche,
bleutée comme un lis dans l’ombre, où des cheveux impalpables,
échappés du chignon, se recroquevillent avec une grâce végétale.
Sous cette coiffure qui la déguise en «dame», Minne parade d’un
air aisé et tranchant, qui relègue loin Antoine et ses essais
d’élégance: pantalon de coutil blanc, chemise en tussor, ceinture
haute bien sanglée... Sans qu’il s’en doute, avec sa chemise de
soie rouge, ses cheveux noirs et son teint hâlé, il ressemble
terriblement à un cow-boy du Nouveau-Cirque. Pour la première fois,
Antoine éprouve l’indigence des moyens de plaire, et qu’un amoureux
ne saurait être beau, s’il n’est aimé...
Minne se lève, brouille les cartes:
--Assez! il fait trop chaud!
Elle s’en va aux volets clos, applique son œil au trou rond qu’y
fora un taret, et assiste à la chaleur comme à un cataclysme:
--Si tu voyais! Il n’y a pas une feuille qui bouge... Et le chat de
la cuisine! il est fou, cet animal, de se cuire comme ça! Il
attrapera une insolation, il est déjà tout plat... Tu peux me croire,
je sens la chaleur qui me vient dans l’œil par le trou du volet!
Elle revient en agitant les bras «pour faire de l’air» et demande:
--Qu’est-ce qu’on va faire, nous?
--Je ne sais pas... Lisons...
--Non, ça tient chaud.
Antoine enveloppe du regard Minne, si mince dans sa robe transparente:
--Ça ne pèse pas lourd, une robe comme ça!
--Encore trop! Et pourtant je n’ai rien mis dessous, presque:
tiens...
Elle pince et lève un peu l’ourlet de sa robe, comme une danseuse
excentrique. Antoine entrevoit les bas de fil havane, ajourés sur la
cheville nacrée, le petit pantalon dentelé, serré au-dessus des
genoux... Les cartes à patience, échappées de ses mains tremblantes,
glissent à terre...
--Je ne serai pas si bête que la dernière fois, songe-t-il, affolé.
Il avale un grand coup de salive et réussit à feindre l’indifférence:
--Ça, c’est pour en bas... Mais tu as peut-être chaud par en haut,
dans ton corsage?
--Mon corsage? J’ai juste ma brassière et ma chemise en dessous...
tâte!
Elle s’offre de dos, la tête tournée vers lui, cambrée et les
coudes levés. Il tend des mains rapides, cherche la place plate des
petits seins... Minne, qu’il a effleurée à peine, saute loin de lui,
avec un cri de souris, et éclate d’un rire secoué qui lui emplit les
yeux de larmes:
--Bête! bête! Oh! ça, c’est défendu! ne me touche jamais
sous les bras! je crois que j’aurais une attaque de nerfs!
Elle est énervée, il la croit provocante, et d’ailleurs il a
frôlé, sous les bras moites de la fillette, un tel parfum... Toucher
la peau de Minne, la peau secrète qui ne voit jamais le jour,
feuilleter les dessous blancs de Minne comme on force une rose--oh!
sans lui faire de mal, pour voir... Il s’efforce à la douceur, en se
sentant des mains singulièrement maladroites et puissantes...
--Ne ris pas si haut! chuchote-t-il en avançant sur elle.
Elle se remet lentement, rit encore en frissonnant des épaules, et
s’essuie les yeux du bout des doigts:
--Tiens, tu es bon, toi! je ne peux pas m’en empêcher! ne
recommence pas, surtout!... Non, Antoine, ou je crie!
--Ne crie pas! prie-t-il très bas.
Mais, comme il continue d’avancer, Minne recule, les coudes serrés à
la taille pour garantir la place chatouilleuse. Bientôt bloquée contre
la porte, elle s’y arcboute, tend des mains qui menacent et
supplient... Antoine saisit ses poignets fins, écarte ses bras peureux
et songe alors que deux autres mains lui seraient en ce moment bien
utiles... Il n’ose pas lâcher les poignets de Minne incertaine,
silencieuse, dont il voit bouger les yeux comme une eau remuée...
Des cheveux envolés frôlent le menton d’Antoine, y suscitent une
démangeaison enragée qui se propage sur tout son corps en flamme
courante... Pour l’apaiser, sans lâcher les poignets de Minne, il
écarte davantage les bras, se plaque contre elle et s’y frotte à la
manière d’un chien jeune, ignorant et excité...
Une ondulation de couleuvre le repousse, les poignets fins se tordent
dans ses doigts comme des cous de cygnes étranglés:
--Brutal! Brutal! Lâche-moi!
Il recule d’un saut contre la fenêtre, et Minne reste contre la porte
où elle semble clouée, mouette blanche aux yeux noirs et mobiles...
Elle n’a pas bien compris. Elle s’est sentie en danger. Tout ce
corps de garçon appuyé au sien, si fort qu’elle en sent encore les
muscles durs, les os blessants... Une colère tardive la soulève, elle
veut parler, injurier, et éclate en grosses larmes chaudes, cachée
dans son tablier relevé...
--Minne!
Antoine, stupéfait, la regarde pleurer, tourmenté de chagrin, de
remords, et de la crainte aussi que Maman revienne...
Minne, je t’en supplie!
--Oui, sanglote-t-elle, je dirai... je dirai...
Antoine jette son mouchoir à terre, d’un mouvement rageur:
--Naturellement! «Je le dirai à Maman!» Les filles sont toutes
les mêmes, elles ne savent que rapporter! Tu ne vaux pas mieux que les
autres!
Instantanément, Minne découvre un visage offensé où les cheveux et
les larmes ruissellent ensemble.
--Oui, tu crois ça? Ah! je ne suis bonne qu’à rapporter? Ah!
je ne sais pas garder de secrets? Il y a des filles, monsieur, qu’on
brutalise et qu’on insulte...
--Minne!
--...Et qui en ont plus lourd sur le cœur que tous les collégiens du
monde!
Ce vocable innocent de «collégien» pique Antoine à l’endroit
sensible. Collégien! cela dit tout: l’âge pénible, les manches
trop courtes, la moustache pas assez longue, le cœur qui gonfle pour un
parfum, pour un murmure de jupe, les années d’attente mélancolique
et fiévreuse... La colère brusque qui échauffe Antoine le délivre de
sa trouble ivresse: Maman peut entrer, elle trouvera cousin et cousine
debout l’un devant l’autre, qui se mesurent avec ce geste du cou
familier aux coqs et aux enfants rageurs. Minne s’ébouriffe, comme
une poule blanche, le chignon en bataille, mousselines froissées;
Antoine, en nage, relève ses manches de soie rouge de la manière la
moins chevaleresque... Et Maman paraît, arbitre en percale claire,
portant sur ses mains ouvertes deux assiettes de prunes blondes...
Ce soir-là, Minne rêve dans sa chambre avant de se déshabiller.
Autour d’un ruban blanc, elle roule lentement la dernière boucle de
sa chevelure et demeure immobile, debout, les yeux ouverts et aveugles
sur la flamme de la petite lampe. Tous ses cheveux roulés, liés de
rubans blancs, la coiffent bizarrement de six escargots d’or, deux sur
le front, deux sur les oreilles, deux sur la nuque, et lui donnent un
air de villageoise frisonne...
Les volets clos enferment l’air pesant, et l’on entend distinctement,
dans l’épaisseur de leur bois, le précieux travail du ver. Si l’on
ouvrait, les moustiques se rueraient vers la lampe, chanteraient
aux oreilles de Minne, qui bondirait comme une chèvre, et marbreraient
ses joues délicates de piqûres roses et boursouflées...
Minne rêve, au lieu de se déshabiller, bouche pensive, yeux fixes et
noirs où se mire, toute petite, l’image de la lampe, beaux yeux
somnambuliques sous les sourcils de velours blond, dont la courbe noble
prête tant de sérieux à cette figure enfantine...
Minne pense à Antoine, à l’affolement qui le rendit soudain si
brutal et si tremblant. Elle ne sait guère jusqu’où fût allée la
lutte, mais elle voue au collégien une sourde rancune de ce qu’il
fut, à cet instant-là, Antoine et non un autre. Elle en souffre, seule
devant elle-même, comme pour un inconnu qu’elle eût embrassé par
méprise dans l’obscurité. Point d’indulgence, même physique, pour
le pauvre petit mâle ardent et maladroit: Minne proteste, de tout son
être, contre une erreur sur la personne. Car, si le nonchalant dormeur
du boulevard Berthier fût sorti, au passage de Minne, de son menaçant
sommeil, si les mains fines et moites eussent saisi les poignets de la
petite fille et qu’un corps trop souple, fleurant la paresse et le
sable chaud, se fût étiré contre le sien, Minne frémit à pressentir
qu’un tel assaut, renforcé de gestes doux, de regards insultants,
l’eût trouvée soumise, à peine étonnée...
«Il faut attendre, attendre encore», songe-t-elle obstinément. «Il
s’évadera de sa prison et reviendra m’attendre au coin de
l’avenue Gourgaud. Alors je partirai avec lui. Il m’imposera à son
peuple, il m’embrassera--sur la bouche--devant tous, pendant
qu’ils gronderont d’envie... Notre amour croîtra dans le péril
quotidien...»
La Maison Sèche craque. Aussi léger qu’une robe traînante, un
vent chaud balaie, dehors, les fleurs tombées du jasmin de Virginie...
«On aurait vu des choses plus ridicules!» conclut Antoine en
lui-même. Il pointille à l’encre le bois de son pupitre, mord son
porte-plume en merisier odorant. Le thème latin l’écœure presque
physiquement; il éprouve prématurément cette défaillance de la
rentrée, qui blêmit les collégiens au matin du premier octobre... À
mesure que septembre s’écoule, l’âme d’Antoine se tourne
désespérément vers Minne, Minne blanche aux reflets dorés, Minne,
image rafraîchissante d’un juillet libre, d’un beau mois neuf et
brillant comme une monnaie vierge, Minne fuyante, insaisissable autant
que l’heure même, Minne et les vacances!... Oh! garder Minne,
s’affiner peu à peu au contact de sa duplicité voilée de candeur!
Il y a bien une solution, un arrangement, une conclusion lumineuse et
naturelle... «On a vu, se répète-t-il pour la vingtième fois, des
choses plus ridicules que des fiançailles à longue échéance entre un
garçon de dix-huit ans et une jeune fille de quinze... Dans les
familles princières, par exemple...» Mais à quoi bon argumenter?
Minne voudra ou ne voudra pas, voilà tout. Le hochement de tête
d’une petite fille aux cheveux d’or peut suffire à changer le
monde...
Onze heures sonnent. Antoine s’est levé, tragique, comme si cette
pendule Louis-Philippe sonnait son heure dernière... La glace de la
cheminée lui renvoie l’image résolue d’un grand diable au nez
aventureux, dont les yeux, sous l’abri touffu des sourcils, disent
«Vaincre ou mourir!» Il franchit le corridor, frappe chez Minne d’un
doigt assuré... Elle est toute seule, assise, et fronce un peu les
sourcils parce qu’Antoine a claqué la porte.
--Minne?
--Quoi?
Elle n’a dit qu’un mot. Mais ce mot, mais cette voix signifient tant
de méchantes choses sèches, de défiance, de politesse exagérée...
Le vaillant Antoine ne faiblit pas:
--Minne! Minne... m’aimes-tu?
Habituée aux façons incohérentes de ce sauvage, elle le regarde de
profil, sans tourner la tête. Il répète:
--Minne, m’aimes-tu?
Une intraduisible expression d’ironie, de pitié négligente,
d’inquiétude, anime cet œil noir, coulé en coin entre les cils
blonds; un sourire fugitif étire la bouche nerveuse... En une seconde,
Minne a revêtu ses armes.
--Si je t’aime? Bien sûr que je t’aime!
--Je ne te demande pas si c’est bien sûr; je te demande si tu
m’aimes?
L’œil noir s’est détourné. Minne regarde la fenêtre et ne montre
qu’un profil presque irréel de fragilité, aux lignes fondues dans la
lumière dorée...
--Fais attention, Minne. C’est une chose très grave que je veux te
dire. C’est aussi une chose très grave que tu vas répondre... Minne,
est-ce que tu m’aimerais assez pour m’épouser plus tard?
Cette fois, elle a bougé! Antoine voit, en face de lui, une sorte
d’ange têtu, dont les yeux menaçants parlaient déjà avant que sa
voix eût répondu:
--Non.
Il ne ressent pas, d’abord, la douleur physique prévue, la douleur
espérée qui l’eût empêché de penser. Il a seulement l’impression
que son tympan crevé laisse sa cervelle s’emplir d’eau, mais il
fait bonne figure.
--Ah?
Minne juge superflue une seconde réponse. Elle guette Antoine en
dessous, la tête penchée. L’un de ses pieds, avancé, bat le parquet
imperceptiblement.
--Est-ce indiscret, Minne, de te demander les raisons de ton refus?
Elle soupire, d’un long souffle qui soulève, comme des plumes, les
cheveux égarés sur ses joues. Elle mord, pensive, l’ongle de son
petit doigt, considère amicalement le malheureux Antoine qui, raide
comme à la parade, laisse stoïquement la sueur rouler le long de ses
tempes, et daigne enfin répondre:
--C’est que je suis fiancée.
Elle est fiancée. Antoine n’a rien pu obtenir de plus. Toutes les
questions ont échoué devant ces yeux sans fond, cette bouche serrée
sur un secret ou sur un mensonge... Seul à présent dans sa chambre,
Antoine crispe ses mains dans ses cheveux et essaie de réfléchir...
Elle a menti. Ou bien elle n’a pas menti. Il ne sait, des deux, quel
est le pire. «Les filles, c’est terrible!» songe-t-il ingénument.
Des lambeaux de romans passent tout imprimés devant ses yeux:
«La cruauté de la femme... la duplicité de la femme... l’inconscience
féminine... Ils ont peut-être souffert, ceux qui écrivaient cela»,
pense-t-il avec une pitié soudaine... «Mais au moins ils ont fini
de souffrir, et, moi, je commence...» Si j’allais demander la
vérité à ma tante?» Il sait bien qu’il n’ira pas, et ce n’est pas
seulement la timidité qui l’arrête, c’est que tout lui est sacré
qui lui vient de Minne. Confidences, mensonges, aveux: les précieuses
paroles de Minne à Antoine doivent s’enfouir en lui, dépôt inestimable
qu’il gardera contre tous...
«Minne est fiancée!» Il se répète ces trois mots avec un
désespoir respectueux, comme si sa Minne blonde avait conquis un grade
notable; il dirait à peu près de même: «Minne est chef d’escadron»,
ou bien: «Minne est première en thème grec.» Ce n’est pas sa faute,
à cet amant sincère, s’il n’a que dix-huit ans.
C’est un pitoyable corps qui se roule, à demi vêtu, sur le lit
d’Antoine. Le pauvre enfant peine, dans ses soupirs de bûcheron, à
comprendre ceci: que la douleur peut enfiévrer les sens, et qu’il
lui faudra longtemps mûrir, sans doute, pour souffrir purement.
Minne est malade. La maison s’agite en silence; Maman a des yeux
rouges dans une figure tirée. L’oncle Paul a parlé de fièvre de
croissance, de mauvais moments à passer, d’embarras gastrique...
maman perd la tête. Sa chérie, son petit soleil, son poussin blanc a
la fièvre et reste couchée depuis deux jours...
Antoine erre, prêt à s’accuser de tout ce qui arrive; par la porte
entrebâillée, il glisse dans la chambre de Minne son long museau;
mais ses gros souliers craquent et des «chut! chut!» le chassent
jusqu’au bas de l’escalier. À peine a-t-il entrevu Minne couchée,
pâle, dans le lit à perse bleue et verte... Elle boit un peu de lait,
très peu, avec un petit bruit de ses lèvres sèches, puis retombe et
soupire... Sauf le cerne mauve des yeux, et ce pli au coin des ailes
fines du nez, on la croirait couchée par caprice. Seulement, le soir,
quand Maman a tiré les rideaux, allumé la veilleuse dans le verre
bleu, voilà que Minne soupire plus fort, remue les mains, s’assoit,
se recouche, et commence à murmurer des choses indistinctes: «Il
dort... il fait semblant de dormir... la reine... la reine Minne», de
courtes phrases puériles, enfin, à la manière d’un enfant qui rêve
haut...
Par une aube de brouillard rouge, qui sent la mousse humide, le
champignon et la fumée, Minne s’éveille, en déclarant qu’elle se
sent guérie. Avant que Maman en croie sa joie, Minne bâille, montre
une langue pâlotte mais pure, s’étire longue, longue, dans son lit,
et pose cent questions: «Quelle heure est-il? où est Antoine?
est-ce qu’il fait beau? est-ce que je peux avoir du chocolat?...»
Le lendemain, elle déguste au bout d’une mouillette le lait blanc
et la crème jaune d’un œuf à la coque. Minne, gourmande, bien
calée entre deux oreillers, joue à la convalescente. L’air
délicieux, par la fenêtre ouverte, gonfle les rideaux et fait penser
à la mer...
Minne se lèvera demain. Aujourd’hui, il fait humide et les feuilles
pleuvent. Le vent d’ouest chante sous les portes, avec une voix
d’hiver, une voix qui donne envie de cuire des châtaignes dans la
cendre. Minne serre sur ses épaules un grand châle de laine blanche,
et ses cheveux nattés découvrent ses oreilles de porcelaine rosée.
Elle admet Antoine à lui tenir compagnie, et il en témoigne une
gratitude discrète de chien trouvé. Le menton amenuisé de Minne
l’attendrit aux larmes il voudrait prendre cette petite dans ses bras,
la bercer et l’endormir... Pourquoi faut-il qu’il lise, dans les
yeux noirs mystérieux, tant de malice et si peu de confiance? Antoine
a déjà lu à haute voix, parlé de la température, de la santé de
son père, du départ proche, et ce regard pénétrant ne désarme pas!
Il va reprendre le roman commencé; mais une main effilée se tend hors
du lit, l’arrête:
--Assez, prie Minne. Ça me fatigue.
--Tu veux que je m’en aille?
--Non... Antoine, écoute! Je n’ai confiance, ici, qu’en toi...
Tu peux me rendre un grand service.
--Oui?
--Tu vas écrire une lettre pour moi. Une lettre que Maman ne doit pas
voir, tu comprends? Si Maman me voit écrire dans mon lit, elle
pourrait demander à qui j’écris... Toi, tu écris là, à cette
table, tu me tiens compagnie, personne n’a rien à y voir... Je
voudrais écrire à mon fiancé.
Elle peut guetter, à ce coup, la figure de son cousin: Antoine, très
en progrès, n’a pas bronché. À vivre près de Minne, il a gagné le
sens de l’extraordinaire et du variable. Simple comme la férocité de
Minne, cette idée l’a traversé: «Je vais écrire sans faire
semblant de rien; alors, je saurai qui il est et je le tuerai.»
Sans parler, il suit, docile, les instructions de Minne.
--Dans mon buvard... non, pas ce papier-là... du blanc sans
chiffre... nous sommes obligés de prendre tant de précautions, lui et
moi!
Lorsqu’il s’est assis, qu’il a humecté la plume neuve, affermi le
sous-main, elle dicte:
--«Mon bien-aimé...»
Il ne tressaille pas. Il n’écrit pas non plus. Il regarde Minne
profondément, sans colère, jusqu’à ce qu’elle s’impatiente.
--Eh bien, écris donc!
--Minne, dit Antoine d’une voix changée et lente, pourquoi fais-tu
cela?
Elle croise sur sa poitrine son châle blanc, d’un geste de défiance.
Une émotion nouvelle rosit ses joues transparentes. Antoine lui paraît
étrange, et c’est à son tour de le regarder, d’un air lointain et
divinateur. Peut-être découvre-t-elle, à travers lui, l’instant
d’un regret, l’Antoine qu’il sera dans cinq ou six ans, grand,
solide, à l’aise dans sa peau comme dans un vêtement à sa taille,
n’ayant gardé d’aujourd’hui que ses doux yeux de brigand noir?...
--Pourquoi, Minne? Pourquoi me fais-tu cela?
--Parce que je n’ai confiance qu’en toi.
Confiance! elle a trouvé le mot qui suffit à abîmer la volonté
d’Antoine... Il obéira, il écrira la lettre, soulevé par ce flot de
lâcheté sublime qui a absous tant de maris complaisants, tant
d’amants humbles et partageurs...
--«Mon bien-aimé, que tes chers yeux ne s’étonnent pas d’une
écriture qui n’est pas la mienne. Je suis malade et quelqu’un de
dévoué...» La voix de Minne hésite, semble traduire mot à mot un
texte difficile...
--«...quelqu’un de dévoué veut bien te donner de mes nouvelles,
pour que tu te rassures, que tu te donnes tout à ta dangereuse
carrière...»
«Sa dangereuse carrière!» rumine Antoine. «Il est chauffeur?...
ou sous-dompteur chez Bostock?»
--Tu y es, Antoine?... «Ta dangereuse carrière. Mon bien-aimé...
quand me retrouverai-je dans tes bras et respirerai-je ta chère
odeur?...»
Une grande vague amère emplit le cœur de celui qui écrit. Il endure
tout cela comme un rêve pénible, dont on souffre à mourir en sachant
que c’est un rêve.
--«Ta chère odeur... Je voudrais parfois oublier que je fus à
toi...» Tu y es, Antoine?
Il n’y est pas. Il tourne vers elle une figure de noyé, une figure
enlaidie et suffoquée qui irrite Minne sur-le-champ:
--Eh bien, va donc!
Il ne va pas. Il secoue la tête comme pour chasser une mouche...
--Tu ne dis pas la vérité, dit-il enfin. Ou bien tu perds la tête.
Tu n’as pas appartenu à un homme.
Rien plus que l’incrédulité ne peut exaspérer Minne. Elle ramasse
sous elle, avec une grâce brusque, ses jambes cachées. Les lumineux
yeux noirs, dévoilés, accablent Antoine de leur colère:
--Si! crie-t-elle, je lui ai appartenu!
--Non!
--Si!
--Non!
--Si!
Et elle jette comme un argument sans réplique:
--Si! je te dis, puisque c’est mon amant!
L’effet, sur Antoine, d’un mot aussi catégorique est au moins
surprenant. Toute son attitude obstinée et tendue s’assouplit. Il
pose son porte-plume, soigneusement, au bord de l’encrier, se lève
sans renverser sa chaise et s’approche du lit où trépide Minne. Elle
ne fait pas attention qu’aux prunelles d’Antoine luit la singulière
et fauve douceur d’une bête qui va bondir...
--Tu as un amant? tu as couché avec lui? demande-t-il très bas.
Comme sa voix appuie, presque mélodieuse, sur les derniers mots!... La
vive rougeur de Minne avoue, croit-il, sa faute.
--Certainement, monsieur! j’ai couché avec lui!
--Oui? Où donc?
Par un renversement des rôles qu’elle n’aperçoit pas, c’est
Minne qui répond, embarrassée, à un Antoine agressif plein d’une
lucidité qu’elle n’avait point prévue...
--Où? ça t’intéresse?
--Ça m’intéresse.
--Eh bien! la nuit... sur le talus des fortifications.
Il réfléchit, fixe sur Minne des yeux rapetissés et prudents.
--La nuit... sur le talus... Tu sortais de la maison? ta mère n’en
sait rien?... non, je veux dire: c’est quelqu’un dont tu ne
pouvais expliquer la présence chez ta mère?
Elle répond «oui» d’un grave hochement de tête.
--Quelqu’un... de condition inférieure?
--Inférieure!
Redressée, tremblante, elle le foudroie du sombre éclat de ses yeux
grands ouverts, ses nobles petites narines, serrées et farouches,
palpitent. «Inférieur!» Inférieur, cet ami silencieux et
menaçant, dont le corps souple jeté en travers du trottoir, feignait
une mort gracieuse!... Narcisse en jersey rayé, évanoui au bord
d’une source... Inférieur, le héros de tant de nuits, qui cache sous
ses vêtements le couteau tiède et porte les marques roses de tant
d’ongles épouvantés!...
--Je te demande pardon, Minne, dit Antoine très doux. Mais... tu
parles de dangereuse carrière... Qu’est-ce qu’il fait donc, ton...
ton ami?
--Je ne peux pas te le dire.
--Une dangereuse carrière... poursuit Antoine patiemment,
cauteleusement... Il y en a beaucoup de dangereuses carrières... Il
pourrait être couvreur... ou conducteur d’automobile...
Elle arrête sur lui des yeux meurtriers:
--Tu veux le savoir, ce qu’il fait?
--Oui, j’aimerais mieux...
--Il est assassin.
Antoine hausse ses sourcils de Méphistophélès départemental, ouvre
une bouche badaude et part d’un jeune éclat de rire. Cette bonne
grosse plaisanterie le remet, et il tape sur ses cuisses d’un air plus
convaincu que distingué...
Minne frémit; dans ses yeux, où se mire un couchant rouge de
septembre, passe l’envie distincte de tuer Antoine...
--Tu ne me crois pas?
--Si... si... Oh! Minne, quelle toquée tu fais!
Minne ne connaît plus de raison, ni de patience:
--Tu ne me crois pas? Et si je te le montrais! Si je te le montrais
vivant? Il est beau, plus beau que tu ne seras jamais, il a un jersey
bleu et rouge, une casquette à carreaux noirs et violets, des mains
douces comme celles d’une femme; il tue toutes les nuits
d’affreuses vieilles qui cachent de l’argent dans leur paillasse,
des vieux abominables qui ressemblent au père Corne! Il est chef
d’une bande terrible, qui terrorise Levallois-Perret. Il m’attend,
le soir, au coin de l’avenue Gourgaud...
Elle s’arrête, suffoquée, cherchant une dernière flèche à
enfoncer:
--...il m’attend là, et, quand Maman est couchée, je vais le
retrouver, et nous passons la nuit ensemble!
Elle n’en peut plus, elle s’adosse aux oreillers, attend
qu’Antoine éclate. Mais rien ne paraît chez lui qu’une inquiétude
circonspecte, le souci d’avoir provoqué chez Minne un retour de
fièvre, de délire léger...
--Je m’en vais, Minne...
Elle ferme les yeux, soudain pâle et dégrisée:
--C’est ça: va-t’en!
--Minne, tu n’es pas fâchée contre moi?
Elle fait «non, non» d’un signe excédé.
--Bonsoir, Minne...
Il prend sur le drap une petite main sèche, chaude, inerte, hésite à
la baiser et la repose doucement, doucement, comme un objet délicat
dont il ne sait pas se servir...
Depuis que Minne a quitté la Maison Sèche, des dimanches ont passé,
ramenant autour de la tarte traditionnelle l’oncle Paul et Antoine.
Minne détourne d’eux ses yeux sauvages parce que la vue de l’oncle
Paul, jaune, fripé, offense sa fraîche et cruelle jeunesse, parce
qu’Antoine, sous sa livrée noire à boutons dorés, a retrouvé sa
dégaine d’enfant de troupe grandi trop vite, cuit au soleil...
Minne a repris ses cours quotidiens et ne cherche même plus, au coin de
l’avenue déserte, l’inconnu à qui elle donne tous ses songes: le
trottoir miroite d’averses ou sonne gelé sous le talon, comme aux
matins de décembre... Maman brode, le soir, sous la lampe, se retourne
parfois pour scruter innocemment le visage de sa chérie, et retombe
dans sa paix active de mère tendre et aveugle... Il ne faut pas en
vouloir à Maman, si Dieu l’a pourvue d’un don d’amour sans
discernement. Tant d’honnêtes poules couvèrent, sous leurs ailes
rognées, l’essor, bleu et vert métallique, d’un beau canard
sauvage!
«C’est Lui! c’est Lui! Je reconnais sa démarche!»
Minne, penchée à tomber, crispe sur l’appui de la fenêtre ses deux
mains, que l’exaltation glace... Ses yeux, son cœur le reconnaissent,
à travers la nuit...
«Il n’y a que Lui pour marcher ainsi! Qu’il est souple! À
chaque pas, on voit balancer ses hanches... La prison l’a maigri, on
dirait... Est-ce la même casquette à carreaux noirs et violets? Il
m’attend! il est revenu! Je voudrais me montrer... Il s’en va...
Non! il revient!»
C’est un long rôdeur d’une souplesse désossée, qui fume et se
promène. La clarté d’une fenêtre ouverte, à cette heure,
l’étonne: il lève la tête. Minne, affolée, jurerait qu’elle
reconnaît sur ce visage levé une pâleur unique, et la fumée de la
cigarette monte vers elle comme un encens.
--Psst! fait Minne.
L’homme s’est retourné, d’une manière courbe qui révèle la
bête toujours au guet. C’est cette gosse, là-haut? à qui en
veut-elle?
Une petite voix légère demande:
--Vous venez me chercher? il faut descendre?
À tout hasard, parce que la silhouette est jeune et fine, l’homme
envoie, des deux mains, une obscène et gouailleuse réplique. «Bien
sûr, c’est le signe!» se dit Minne. «Mais je ne peux pas
descendre comme ça.»
Fiévreuse, elle recommence la parure baroque de l’an dernier--le
ruban rouge au cou, le tablier à poches, le chignon--oh! ce peigne
qui glisse tout le temps!... Faut-il prendre un manteau? Non: on n’a
pas froid quand on s’aime... Vite, en bas!
Les pieds bondissants de Minne, chaussés de mules rouges, effleurent le
tapis... Un craquement terrible! Minne, dans sa hâte, a oublié la
dix-huitième marche, disjointe, qui gémit comme une porte rouillée...
Elle s’aplatit, les mains au mur, retient son souffle... Rien n’a
bougé dans la maison. En bas, les verrous de sûreté obéissent à la
petite main qui tâtonne: la porte tourne, muette; mais comment la
refermer sans bruit?
«Eh bien, je ne la referme pas!»
Il fait frais, presque froid. Le vent, qui n’agite plus de feuilles
aux platanes dépouillés, fait chanceler la clarté des becs de gaz...
«Où est-il?»
Personne dans l’avenue... Quelle direction choisir? Minne, désolée,
tord enfantinement ses mains nues... Ah! là-bas, une forme
s’éloigne...
«Oui, oui, c’est lui!»
Une main au chignon qui oscille, l’autre tenant la jupe légère, elle
s’élance. L’heure inusitée, la gravité de ce qu’elle accomplit,
portent Minne sur des pieds qui touchent à peine la terre. Elle
étendrait les bras et volerait sans plus de surprise. Elle se dit
seulement: «C’est mon âme qui court!» Il faut courir, et très
vite, car la longue forme de celui qu’elle suit n’est plus, du
côté de la porte Malesherbes, qu’une larve onduleuse...
Minne dépasse l’avenue Gourgaud, atteint la grille du chemin de fer,
le boulevard Malesherbes... Avec Célénie, avec Maman, elle n’est
jamais allée plus loin. Le boulevard continue, jalonné d’arbres. Mon
Dieu, où est donc allé Le Frisé? Elle n’ose pas crier, et elle ne
sait pas siffler... Là-bas, c’est lui!... non, c’est un arbre plus
gros!... Ah! le voilà...! Arrêtée un instant pour comprimer son
cœur essoufflé, elle repart, joint quelqu’un qui semble attendre,
quelqu’un de muet qui dérobe, sous le bord ramolli d’un feutre, le
haut d’un visage anonyme...
--Pardon, monsieur...
La petite voix suffoquée peut à peine parler. L’homme ne montre de
lui, sous le gaz verdâtre, qu’un menton bleui par une barbe de trois
jours... Pas de front, pas d’yeux, les mains même restent invisibles,
enfoncées dans les poches... Mais Minne n’a pas peur de ce mannequin
sans figure, qui semble vide, haut comme une armure ancienne...
--Monsieur, vous n’auriez pas vu passer un... un homme qui allait
par là, un grand, qui se balance un peu en marchant?
Les épaules de l’homme montent, retombent. Minne sent sur elle un
regard qu’elle ne voit pas et s’impatiente:
--Pourtant, il a dû passer près de vous, monsieur...
Sa petite figure volontaire cherche bravement la figure d’ombre. La
course a rosé ses joues, ses yeux reflètent le gaz comme deux flaques
d’eau; elle ferme et rouvre la bouche et piétine, attendant une
réponse. L’homme vide hausse encore les épaules, et dit enfin
d’une voix sourde:
--Personne.
Elle secoue furieusement la tête et repart plus vite, affolée du temps
perdu, prête à pleurer d’angoisse.
C’est plus noir, de ce côté-là. Mais la pente douce est bonne pour
courir, et elle court, elle court, occupée seulement de maintenir son
chignon qui la gêne... Elle vient de heurter un couple paisible
d’agents, qui remonte le boulevard. Le choc d’une épaule carrée a
fait chanceler Minne, elle distingue des paroles bourrues:
--Qu’est-ce qui m’a fichu une sacrée petite bougresse?...
Elle court, le vent siffle à ses oreilles, elle va droit devant elle.
Le Frisé n’a pu que suivre les fortifications qui lui constituent un
royaume disputé, un asile peu sûr... Au fond de la tranchée, un train
rampe, dépasse Minne en versant sur elle un flot de fumée. Elle
ralentit ses pieds fatigués, considère, tête basse, ses pantoufles,
dont le nez effilé se coiffe déjà de boue, s’appuie à la grille
pour suivre l’œil rouge du train: «Où suis-je?»
À cinquante mètres, une baie d’ombre ferme la route, un portail
noir, au faîte duquel passe une bête vive et longue, empanachée de
fumée, trouée de feux rouges et jaunes...
«Encore un train! Il passe au-dessus du boulevard. Je ne connaissais
pas ce pont... Si c’est un de leurs asiles, il m’attend là!»
Elle court, les lèvres tremblantes. Ses décisions se suivent, faciles,
irréfutables. Comment n’y reconnaîtrait-elle point la seconde vue
que dispense, seul, l’amour?... Sa main, qui tient le faite de son
chignon, semble follement la soulever tout entière, de trois doigts
délicats, et le vent, qui frappe son gosier, le dessèche...
La bouche noire du pont qui grandit devant elle, ne l’effraie pas.
Elle y devine le seuil d’une autre vie, l’approche sacrée des
mystères... Des mèches déroulées, échappées à son peigne
d’écaille, la suivent, horizontales, ou bien, retombées sur sa
nuque, y palpitent, vivantes comme des plumes... Quelque chose a remué,
plus noir que l’ombre rougeâtre, quelque chose d’assis à même le
sol, sous le halo de brouillard irisé qui nimbe la flamme du gaz...
Est-ce lui?... Non!... Une femme accroupie, deux femmes, un homme
très petit et malingre. Les pieds silencieux de Minne ne les ont pas
avertis; d’ailleurs, le pont vibre encore d’un grondement
assourdi...
L’enfant qui courait force ses yeux à distinguer, parmi ces
silhouettes atterrées, la stature plus noble de celui qu’elle
poursuit. Il n’est pas là. Ceux-ci sont ses congénères, ses sujets
peut-être: l’homme--une sorte d’enfant chétif, assis sur le
trottoir--arbore le jersey connu, la molle casquette de drap qui
colle au crâne. Derrière le groupe, une futaie de piliers cannelés
s’enfonce:
«C’est comme à Pompéi», constate Minne, que l’ombre d’une
colonne dérobe toute.
L’une des deux femmes vient de se lever; elle porte le tablier, le
corsage indigent et criard, le chignon en casque, d’un noir
métallique, si lisse, si tendu qu’il miroite, en carapace d’insecte
batailleur. Minne regarde avidement et compare ce qui lui manque, à
elle, c’est ce chic particulier de coiffure dont pas un cheveu ne
s’échappe, c’est ce corsage de laine rouge qu’un papillon de
grossière dentelle agrafe au cou. C’est surtout ce je ne sais quoi,
dans l’attitude, d’agressif et de découragé, ce cynisme et cette
veulerie d’animal qui vit, se nourrit, se gratte et se satisfait en
plein air... «Ceux-ci sont désormais les miens», se dit Minne,
orgueilleuse. «Ils me diront, si je les questionne, où m’attend Le
Frisé...»
La femme, qui s’est levée, étire ses bras masculins avec un
bâillement rugissant: on voit un dos large, barré par la saillie du
corset. Elle tousse convulsivement, et jure le nom de Dieu d’une voix
épuisée.
«Il faut pourtant que je me décide!» s’écrie Minne en elle-même.
Le chignon assuré, les mains dans ses poches en cœur, elle sort
de sa guérite d’ombre et s’avance, un pied au bord de la jupe:
--Pardon, mesdames, vous n’avez pas vu passer un homme, grand, qui
se balance un peu en marchant?
Elle a parlé haut, vite, en petite comédienne qui a plus de feu que
d’expérience. Les deux créatures, collées du dos au mur, regardent
stupidement cette enfant déguisée.
--Qu’est-ce que c’est que ça? demande la voix épuisée de celle
qui toussait.
--C’est une gosse, dit l’autre. Elle est rigolote.
En bas, le gringalet, ramassé en crapaud, rit par secousses, puis
élève une voix nasillarde de bossu:
--Qui s’ tu serches, la môme?
Blessée, Minne abaisse sur l’avorton un regard royal:
--Je cherche Le Frisé.
L’avorton se lève, cérémonieux, en découvrant un crâne aux
cheveux rares:
--Le Frisé, c’est moi, pour vous servir...
Au rire des deux femmes, Minne fronce les sourcils et va passer outre,
quand le rôdeur s’approche davantage et lui glisse ces mots en
confidence:
--Je suis frisé, mais ça ne se voit que dans l’intimité.
Puis, comme il avance vers la taille de Minne une main sournoise, elle
frémit de tous ses nerfs et fuit, poursuivie une minute par un
traînement de savates agiles, qu’interrompt la voix des deux femmes:
--Antonin! Antonin! laisse-la donc; je te dis!
Ce n’est pas la peur qui fait bondir ainsi le cœur et les pieds
ailés de Minne, mais l’orgueil offensé, la brûlure humiliée
d’une reine étreinte par un valet. «Ils n’ont pas pressenti qui
j’étais! Malheur à eux s’ils m’appartiennent plus tard! Je lui
dirai, à lui... mais où le trouver, mon Dieu?...» Elle marche vite,
déjà trop lasse pour courir. Cette route et ce talus, depuis combien
de temps les longe-t-elle? Comme il y a peu de monde, cette nuit! Où
sont-ils tous? Peut-être y a-t-il grand conseil dans une carrière?...
Elle veut s’asseoir sur un banc, pour vider ses pantoufles qui
s’emplissent de sable, de petits cailloux pointus. Mais un couple
serré, que désunit son approche, la chasse avec des paroles dont le
sens lui demeure obscur...
Un «psst!» jailli du talus l’arrête, l’attire:
--C’est vous? crie-t-elle.
--Oui, c’est moi, répond une voix de fausset qu’on change
exprès.
--Qui, vous?
--Moi, voyons, moi, le chéri, la gueule en or...
--Ce n’est pas vous que je cherche! réplique Minne sévèrement.
Elle repart, se range un peu plus loin pour laisser passer un troupeau
de moutons petits sabots secs criblant le sol, bêlements en gamme
disloquée, odeur caséeuse et pacifique... Minne entend le souffle des
chiens qui vont et viennent, frôle les rondes croupes laineuses. Ils
passent comme la grêle, et Minne peut croire un instant qu’ils ont
emporté avec eux tous les bruits de la nuit... Mais un train bout au
loin, s’élance, rageur, crachant derrière lui une mitraille de
charbons rouges...
Le dos à un arbre, Minne a cessé de marcher. Elle se répète encore,
pour lutter contre sa lassitude: «Je vais finir par le retrouver, en
me renseignant... C’est ma faute, aussi! j’ai perdu du temps à
vouloir me faire belle!... A-t-il pu croire que j’aie douté? Non,
je n’ai pas douté! Je ne doute pas de lui plus que de moi-même!
Redressée, balayant des deux mains ses cheveux d’argent, elle brave
la nuit, car ses yeux recèlent assez d’ombre pour lutter en
ténèbres avec elle... Elle lève ses pieds douloureux, regarde, à la
lueur d’un gaz enfumé de brume, ses mains raides de froid, et rit
toute seule, d’un petit rire ironique et triste:
«Si Maman était là, elle ne manquerait pas de dire: «Ma petite
Minne, c’est bien la peine que je t’aie acheté des gants en lièvre
blanc!» Mais ce n’est pas de ça que je me soucie... Si, au moins,
j’avais une brosse ou un linge, pour enlever la boue de mes
pantoufles?... Paraître devant lui en pieds crottés!
Pour trouver un peu d’herbe où essuyer ses semelles, elle traverse
l’avenue déserte et tressaille. Elle n’avait pas vu une femme qui
arpente, d’un pas morne de bête accoutumée à ne point trouver
d’issue à sa cage, le sable mou. Celle-ci porte le casque de cheveux,
armure d’amour et de bataille, le tablier de cotonnade et des souliers
à bouffettes, pitoyables dans les flaques...
--Madame! crie Minne résolument, car la créature s’éloigne,
jalouse de sa solitude de fauve peureux, qui chasse seul et se contente
des bas gibiers... Madame!...
La femme se retourne, mais continue à s’éloigner à reculons.
C’est un être hommasse et carré, avec une figure violacée, de
petits yeux porcins et méfiants... Minne, qui lui trouve quelque
ressemblance avec Célénie, reprend sa plus royale assurance et parle
du haut de sa tête décoiffée:
--Madame, voilà... Je me suis égarée. Pouvez-vous me dire le nom de
cette avenue?
Une voix sans timbre, comme celle des chiens de ferme qui couchent
dehors, répond, après un silence:
--C’est écrit sur les plaques, que je pense!
--Je sais bien, dit Minne impertinente. Mais je ne connais pas du tout
le quartier. Je cherche quelqu’un... Et quelqu’un que vous
connaissez sûrement, madame!
--Quelqu’un que je connais?
L’être hommasse répète les derniers mots de Minne, d’un parler
épais où traîne un vague accent de terroir.
--Je connais pas grand monde...
Minne veut rire, et tousse parce qu’elle a froid:
--Ne faites donc pas de cachotteries avec moi! je suis des vôtres,
ou je vais en être!
La femme, qui conserve sa distance, n’a pas l’air d’avoir compris.
Elle lève la tête vers le ciel noir et dit, pour dire quelque chose:
--Y aura de la pluie avant le jour...
Minne frappe du pied. De la pluie! Bête inférieure! La pluie, le
vent, la foudre, est-ce que tout cela compte? Il y a seulement des
heures de nuit et des heures de jour. Le jour, on dort, on fume, on
rêve... Mais, sous la nuit, tente veloutée, on tue, on aime, on secoue
les pièces d’or encore poissées de sang... Ah! trouver Le Frisé,
oublier dans ses bras une enfance asservie, obéir passionnément à
lui, à lui seul!... Minne piaffe, hume la nuit, reprise de fièvre et
d’enthousiasme...
--T’as l’air bien jeune, murmure la voix sourde de chien de garde
enroué.
Minne regarde la femme de haut, entre ses cils:
--Très jeune! j’aurai seize ans dans huit mois.
--Dépêche-toi de les avoir, c’est plus sûr.
--Ah!
--Tu travailles toute seule?
--Je ne travaille pas, dit Minne fièrement. Les autres travaillent
pour moi.
--T’as bien de la veine... C’est des sœurs plus petites ou plus
grandes que toi?
--Je n’ai pas de sœurs. Et puis qu’est-ce que ça vous fait? Si
vous vouliez seulement me dire... Je cherche Le Frisé. J’ai quelque
chose à lui dire, quelque chose de tout à fait sérieux.
Le monstre triste s’est rapproché pour regarder cette petite fille
frêle, qui parle là comme chez elle, qui est accoutrée comme un
carnaval et dépeignée que c’en est honteux, et qui demande «Le
Frisé»...
--Le Frisé? quel donc Frisé?
--Le Frisé, voyons! Celui qui était avec Casque-de-Cuivre, le chef
des Aristos de Levallois-Perret.
--Celui qui était avec Casque-de-Cuivre? Celui qui... Est-ce que je
connais des espèces comme ça? Qu’est-ce qui m’a foutu une petite
gadoue pareille?
--Mais...
--Tâche moyen de savoir, petite saloperie, que je suis une honnête
femme, et qu’on n’a jamais vu traîner un marlou dans mes jupes
depuis l’exposition de 89!... Ça n’a pas plus de poils que ma
main, et ça parle de bande, et de Frisé, et de ci et de ça et de
l’autre! Veux-tu me fiche le camp, et vivement! ou je t’en mets
une de frisure, qui ne sera pas ordinaire!
...«Voila une chose inouïe!»
Minne, hors de souffle, s’est assise au bord du trottoir, délivrée
enfin de la poursuite affreuse de la mégère, qui a couru sur elle,
avec des bonds de batraciens, des menaces incompréhensibles... Minne,
affolée, s’est jetée de l’autre côté du boulevard, dans une
petite rue, puis dans une autre, jusqu’à ce boyau noir et désert,
où le vent chante comme à la campagne et gèle les épaules moites de
Minne, qui serre les coudes, tousse et tâche de comprendre...
«Oui, c’est extraordinaire! On me traite partout en ennemie! Il y
a trop de choses qui m’échappent... Tout de même, il y a bien
longtemps que je suis sur mes jambes; je n’en peux plus...»
L’accablement plie son dos, penche sa tête, gerbe en désordre, vers
ses genoux; pour la première fois depuis sa fuite, Minne se souvient
d’un lit tiède, d’une chambre blanche et rose... Elle a honte, à
se sentir accroupie et lâche, la robe crottée et l’échine tendue...
Tout est à recommencer. Il faut rentrer, espérer de nouveau la venue
du Frisé, de nouveau s’échapper, parée, fiévreuse. Ah! que, du
moins, vienne cette nuit-là, complète, débordante d’amour! Qu’un
bras, dont elle devine la force traîtresse, guide ses premiers pas,
qu’une main infaillible lève, un à un, tous les voiles qui cachent
l’inconnu, car Minne se sent épuisée jusqu’au sommeil, jusqu’à
la mort...
...Le silence l’éveille, le froid aussi. «Où suis-je?» Pour
quelques minutes d’assoupissement au bord d’un trottoir, la voici
éperdue, séparée du monde réel, inconsciente de l’heure, prête à
croire qu’un cauchemar l’a portée dans un de ces pays où le seul
visage des choses immobiles suffit à créer une terreur sans nom...
Qu’est devenue la Minne sauvage, l’amante d’un assassin fameux, la
reine du peuple rouge? Petit oiseau maigre, elle grelotte sous sa
chemisette rose d’été, toussote, tourne sur place, avec des yeux
noirs effarés, de grands cheveux blonds, décoiffés et tristes. Sa
bouche tremble pour retenir aussi le mot qui devrait guérir toutes les
épouvantes, appeler l’étreinte, la lumière, l’abri: «Maman...»
Ce mot-là, Minne ne le criera que si elle se sent mourir, si des
bêtes effroyables l’emportent, si son sang, par sa gorge ouverte,
s’épand comme une étoffe tiède... Ce mot-là, c’est le dernier
recours, il ne faut pas l’user en vain!
Elle se remet en route courageusement en ressassant des choses
raisonnables:
«Je vais regarder le nom de la rue, n’est-ce pas?» et puis je
retrouverai le chemin de la maison, et puis je rentrerai tout doucement,
et puis ce sera fini...»
Au coin du boyau désert, elle se dresse sur la pointe des pieds, pour
lire: «Rue... rue... qu’est-ce que c’est que cette rue-là?...
La suivante, peut-être que je la reconnaîtrai...»
La suivante est déserte, bossuée de pavés disjoints, d’immondices
en tas... Une autre rue, une autre, une autre, qui portent des noms
baroques... Et Minne demeure atterrée, les mains pendantes, envahie peu
à peu d’une crainte folle: «On m’a transportée, pendant mon
sommeil, dans une ville inconnue!... Si encore je rencontrais un
sergent de ville... Oui, mais... Faite comme je suis, il commencera par
me mener au poste...»
Elle marche encore, s’arrête, le cou renversé, pour lire des noms de
rues, elle hésite, revient sur ses pas, cherche avec désespoir
l’issue du labyrinthe...
«Si je m’assieds, je mourrai là.»
Cette pensée soutient les pas de Minne. Non que l’idée de la mort
l’effraie; mais elle voudrait, petit animal perdu et souffrant, finir
en son gîte...
Le froid plus vif, le vent qui s’éveille, des bruits lents et
lointains de charrettes, tout cela sent le matin proche, mais Minne
n’en sait rien. Elle marche, insensible; elle boîte, parce que ses
pieds lui font mal et que l’une de ses pantoufles rouges a perdu un
talon... Soudain, elle s’arrête, tend l’oreille: un pas s’approche,
que rythme gaiement un refrain fredonné...
C’est un homme. Un «Monsieur» plutôt. Il marche, un peu lourd, un
peu vieux, dans une pelisse à col fourré qui l’engonce. Toute
l’âme de Minne se relève:
«Qu’il a l’air bon! qu’il est rassurant! que sa pelisse fourrée
doit être chaude et douce! De la chaleur, mon Dieu, un peu de
chaleur! il me semble que cela me manque depuis si longtemps!...»
Elle va courir, se jeter vers l’homme comme vers un grand-père, lui
balbutier en pleurant qu’elle s’est perdue, que maman saura tout si
le jour vient... Mais elle se reprend, avec la prudence que donne un
long malheur: si l’homme, incrédule, allait la chasser?... Sous la
pluie fine qui commence à tomber, Minne rajuste, comme elle peut, sa
chevelure humide, repasse d’une main gourde les plis de son tablier
rose, tâche de prendre l’air bien naturel et pas autrement gêné,
mon Dieu, d’une jeune fille de bonne famille qui a perdu son chemin en
se promenant...
«Je vais lui dire... comment déjà? Je vais lui dire: «Pardon,
monsieur, vous seriez bien aimable de m’indiquer le chemin du
boulevard Berthier...»
L’homme est si proche qu’elle peut sentir l’odeur de son cigare.
Elle sort de l’ombre, s’avance sous le gaz verdâtre:
--Pardon, monsieur...
À la vue de cette mince silhouette, de ces cheveux de paille argentée,
le promeneur s’est arrêté... «Il se méfie», soupire Minne, et
elle n’ose pas continuer la phrase préparée...
--Qu’est-ce qu’elle fait là, cette petite fille?
C’est l’homme qui a parlé, un peu pâteux, mais extrêmement
cordial.
--Mon Dieu, monsieur, c’est bien simple...
--Oui, oui. Elle m’attendait, la fifille?
--Vous vous trompez, monsieur...
La pauvre douce voix de Minne!... Elle recommence à avoir peur, une
peur d’enfant retrouvée et reperdue...
--Elle m’attendait, reprend la voix engageante d’ivrogne heureux.
La fifille a froid, elle va me mener près d’un bon feu!
--Oh! je voudrais bien, monsieur, mais...
L’homme est tout près: on voit, sous le chapeau haut de forme, des
pommettes rouges, une barbe de foin grisonnant.
--Mâtin de mâtin! qu’est-ce que c’est donc qu’une enfant
comme ça? Dis-moi ton âge?
Il souffle l’eau-de-vie, le cigare, il respire court et fort. Minne,
désespérée, recule un peu, se colle au mur, essaie encore d’être
gentille, de ne pas le contrarier...
--Je n’ai pas tout à fait quinze ans et demi, monsieur. Voilà ce
qui s’est passé je suis sortie de chez Maman...
--Hein! hennit-il. La fifille va me raconter tout ça, devant un bon
feu, sur mes genoux...
Un bras capitonné de fourrure étreint la taille de Minne, que la force
abandonne... Mais l’haleine chargée de cigare et d’alcool, sur sa
figure, galvanise son évanouissement: d’un tour d’épaules elle se
rend libre et, fière, redevenue l’infante blonde qui terrorisait
Antoine:
--Monsieur, vous ne savez pas à qui vous parlez!
Il hennit plus doucement:
--Ça va bien, ça va bien! La fifille aura tout ce qu’elle voudra.
Allons, petite chérie... Mimi...
--Je ne m’appelle pas Mimi, monsieur!
Comme il marche sur elle, elle bondit et recommence à courir... Mais sa
pantoufle boiteuse la quitte à chaque pas et il lui faut ralentir,
s’arrêter...
«Il est vieux, il ne pourra pas me suivre...»
Au premier tournant, elle souffle, écoute avec terreur... Rien... Oh!
si... un cliquettement de talons et de canne, et, tout de suite, surgit
le vieux, qui emboîte le pas, s’acharne, murmure en hennissant:
--Petite chérie... tout ce qu’elle voudra... Elle me fait courir,
mais j’ai de bonnes jambes...
L’enfant perdue se traîne comme une perdrix dont l’aile cassée
pend. Il n’y a plus qu’une pensée sous son front douloureux:
«Peut-être qu’en marchant si longtemps j’arriverai à la Seine, et
alors je me jetterai dedans.» Elle croise sans les voir des voitures
de laitier, des tombereaux lents où le charretier dort... Sous le rayon
d’une lanterne, Minne vient d’entrevoir le visage du vieux, et son
cœur s’est arrêté: le père Corne! il ressemble au père Corne!
«Je comprends! je comprends à présent! je fais un rêve! Mais
comme il dure longtemps, et comme j’ai mal partout! Pourvu que je
m’éveille avant que le vieux m’attrape!» Un dernier, un suprême
élan pour courir... Elle manque le bord du trottoir, tombe, les genoux
meurtris, se relève gainée de boue, une joue souillée...
Avec un grand soupir abandonné, elle regarde autour d’elle,
reconnaît, sous une aube vague et grise, ce trottoir, ces arbres nus,
ce talus pelé... C’est... non... si! C’est le boulevard Berthier...
--Ah! crie-t-elle tout haut, c’est la fin du rêve! Vite, vite que
je m’éveille à la porte!
Elle se traîne, elle arrive: la porte est entrouverte comme hier
soir... Minne appuie ses deux mains au vantail qui cède, et roule
évanouie sur la mosaïque du vestibule.
Antoine dort. Le sommeil transparent du petit matin lui tend et lui
retire tour à tour mille beautés, qui toutes s’appellent Minne, et
dont pas une ne ressemble à Minne. Pitoyables à sa timidité de
garçon tout neuf; elles ont des précautions de mères, des sourires
de sœurs, puis des caresses qui ne sont ni fraternelles ni
maternelles... Et tout ce facile bonheur s’empoisonne peu à peu: il
y a quelque part, pendue dans les nuages roses et bleus, une horloge qui
va sonner sept heures, précipitant Antoine, la tête la première, en
bas de son paradis de Mahomet.
Adieu, beautés! D’ailleurs, il rêvait sans espoir... Voici la
sonnerie redoutée, les sept coups stridents qui vibrent jusque dans le
creux de l’estomac. Ils persistent, se prolongent en grelottement
rageur de timbre, si réel qu’Antoine, éveillé pour de bon, se
dresse, hagard comme Lazare ressuscité:
«Mais, bon Dieu! c’est à la porte d’entrée qu’on sonne!»
Antoine tombe dans ses pantoufles, enfile son pantalon à tâtons:
«Papa se lève... Quelle heure peut-il être? Elle est raide,
celle-là...»
Il ouvre sa porte: par le corridor arrive une voix pleurarde, que la
hâte entrecoupe, et, tout de suite, Antoine sent trembler ses joues
d’un singulier frisson au seul nom entendu de «Mademoiselle Minne».
--Antoine, de la lumière, mon garçon!
Antoine cherche la bougie, casse une allumette, puis deux... «Si la
troisième ne prend pas, c’est que Minne sera morte...»
Dans l’antichambre, Célénie achève et recommence un récit qui
ressemble à un fragment de roman-feuilleton:
--Elle était là par terre, monsieur, évanouie, et faite!... De la
boue jusque dans les cheveux, sans chapeau, sans rien. Pour moi, je
n’ai pas d’avis, n’est-ce pas! mais mon idée, c’est qu’on
l’a enlevée, qu’on lui a fait les mille et une abominations, et
qu’on l’a rapportée pour morte...
--Oui... dit machinalement l’oncle Paul, qui croise et décroise
son pyjama marron.
--Toute mouillée, monsieur, toute pleine de boue!
--Oui... Fermez donc votre porte! J’y vais.
--Je vais avec toi, papa... supplie Antoine en claquant des dents.
--Mais non, mais non! tu n’as rien à faire là-bas, mon garçon!
C’est une histoire de l’autre monde que Célénie nous raconte là!
On n’enlève pas les filles dans leur chambre!
--Si, papa! je te dis que j’y vais!
Il crie presque, au bord d’une attaque de nerfs. Il a tout compris,
lui! Tout était vrai, et Minne n’a pas menti! Les nuits sur les
talus, les amours inavouables, le monsieur à la dangereuse carrière,
tout, tout! Et voici venue la fin logique du drame: Minne souillée,
blessée à mort, agonise là-bas...
Devant la porte de la chambre de Minne, Antoine attend, l’épaule
appuyée au mur. De l’autre côté de cette porte, l’oncle Paul et
Maman, penchés sur le lit taché de boue, achèvent une effrayante
recherche: la lampe, au bout du bras de Maman, chancelle...
--Mais, bon Dieu! on n’y a pas touché! Elle est plus intacte
qu’un bébé... Si j’y comprends quelque chose!
--Tu es sûr, Paul? tu es sûr?
--Ça oui! il n’y a pas besoin d’être bien malin! Tiens donc ta
lampe!... Allons, bon! trouve-toi mal, à présent!...
--Non, laisse: ça va bien...
Maman sourit, d’un bienheureux sourire à lèvres blanches; Antoine,
qui s’attendait à une Maman en larmes, en cris, folle, vocifératrice,
ne sait que penser, quand elle lui ouvre enfin la porte...
--C’est toi, mon pauvre petit? Entre donc... Ton père vient de...
de l’ausculter, tu comprends...
D’une main ferme, elle tient un mouchoir humecté d’éther sous les
narines de Minne... Minne, mon Dieu! est-ce bien Minne?... Il y a, sur
le lit--le lit non défait--une petite pauvresse en tablier rose
tout empesé de boue, une petite pauvresse aux pieds raidis, dont l’un
garde encore une pantoufle rouge sans talon... De la figure à demi
cachée par le mouchoir, on ne distingue que la barre noire des deux
paupières fermées...
--Elle respire bien, dit l’oncle Paul. Un peu enrhumée. Je ne lui
vois rien que de la fièvre... On saura le reste plus tard.
Une plainte l’interrompt... Maman se penche, avec un élan de
mère-chienne farouche.
--Tu es là, maman?
--Mon amour?
--Tu es là... pour de vrai?
--Oui, mon trésor.
--Qui est-ce qui parle? ils sont partis?
--Qui? dis-moi qui? ceux qui t’ont fait du mal?
--Oui... le père Corne... et l’autre?
Maman soulève Minne, l’assied contre son cœur. Antoine reconnaît à
présent la tête pâle sous ses cheveux blonds, tout gris de boue
séchée. Ces cheveux qui ont changé de couleur, cette souillure qui a
l’air d’un vieillissement soudain... Antoine éclate en sanglots
pressés qui font mal à mourir...
--Chut! dit Maman...
Au bruit des sanglots, les paupières fermées de Minne toutes bleues
dans son visage de cire se soulèvent... Beaux yeux profonds sous le
noble sourcil, égarés de ce qu’ils ont vu, ce sont bien les yeux de
Minne! Ils roulent vers le plafond, puis s’abaissent vers Antoine,
qui pleure debout et sans mouchoir... Un rose brûlant enflamme ses
joues pâles; elle semble faire un effort terrible, s’accroche à
Maman, tend vers Antoine ses mains fragiles et maculées...
--Tu sais, Antoine, ce n’était pas vrai! ce n’est pas vrai!
rien n’était vrai! N’est-ce pas, tu ne crois pas que c’était
vrai?
D’un grand hochement de tête, il fait «non, non» en reniflant ses
larmes... Ce qu’il croit, effondré, c’est que cette enfant
charmante a servi de jouet consentant, de poupée vicieuse, puis
épouvantée, puis brutalisée, à un, à plusieurs misérables
peut-être?
Il pleure sur Minne, il pleure aussi sur lui-même, puisqu’elle est
perdue, avilie, marquée à jamais d’un sceau immonde...