Depuis quelque temps les séances de la chambre des députés ont surexcité
la curiosité publique, et les billets d'entrée au palais Bourbon sont
plus vivement recherchés encore que ceux des concerts du Conservatoire.
C'est en effet une tout autre harmonie. Les questeurs, les députés, sont
accablés de demandes de leurs amis parisiens et de leurs commettants
provinciaux, et parmi tant de solliciteurs il y a peu d'élus, car les
tribunes réservées aux billet» sont en petit nombre et assez resserrées.
Les artistes de l'Illustration ont pensé que te serait rendre service
aux curieux qui n'ont pu satisfaire leur curiosité et dépasser la salle
d'attente, que de leur montrer en gravure ce qu'ils n'ont pu voir en
réalité.
Ils ont cru superflu de reproduire la salle des Pas-Perdus, que tout le
monde connaît, cette salle que traverse, entre deux haies de gardes
nationaux et tambours battants, M. le président Sauzel, précédé des
huissiers et suivi du bureau de la chambre, pour se rendre de l'hôtel de
la présidence à ce fauteuil, qu'il remplit, mais qu'il n'occupe pas,
disent les mauvais plaisants. La salle des Pas-Perdus est l'unique
théâtre où brillent bon nombre de députés. Il y en a plus d'un qui est à
peine arrivé à se faire connaître de ses collègues, et qui, pour
acquérir au moins au-dehors la notoriété qu'il n'a pas pu obtenir, nous
ne dirons pas à la tribune, mais même dans les bureaux, dans les
couloirs de la Chambre, se donne le plaisir, chaque jour, de venir
plusieurs fois dans cette salle extérieure faire crier à haute voix par
un garçon de service: Qui a demandé M. ***?
Les artistes, un autre jour, vous montreront le salon du Roi, qu'Eugène
Delacroix a illustré de si admirables peintures; vaste et beau travail,
le plus beau peut-être de ce maître et le moins connu, précisément à
cause de la place qu'il occupe.
Ils ont ajourné aussi la reproduction de la salle des Conférences, que
M. Heim vient d'orner de compositions remarquables, bien conçues dans
leur ensemble, bien exécutées dans leurs détails, pour laquelle
également M. Moine a sculpté deux statues accroupies, d'un fini
irréprochable sans doute, mais dont les formes prononcées, nues et
éclatantes de blancheur, produisent un singulier effet et forment une
bizarre saillie sur la vaste cheminée vert de mer, où elles sont
assises.
Un autre jour peut-être, et quand Delacroix en aura terminé le plafond,
ils vous montreront l'élégante bibliothèque de la chambre. Ils pourront
vous faire voir aussi la Buvette, qui n'a ni la recherche ni les
déjeuners à la fourchette de la Buvette de la chambre des pairs, mais
qui est un local convenable, offrant aux ambitieux, aux incorruptibles,
aux mécontents, aux optimistes, aux orateurs et aux muets des
consommations, des petits pains, des sirops et de la limonade gazeuse.
Le rhum y a pénétré et y a amené à sa suite un diplomate, un inspecteur
des haras et un magistrat, pour lesquels les produits de Taurade
paraissent avoir peu de charmes. Potier disait, dans le Bénéficiaire,
que le vin de Bordeaux convient parfaitement aux chanteurs et même aux
personnes qui ne chantent pas. Le rhum peut avoir la même vertu pour les
orateurs; jusqu'ici l'expérience n'a été faite que sur ceux qui ne le
sont pas.
Nos dessinateurs pourront aussi, avec le crayon, promener nos lecteurs
dans ce long vestiaire où chaque armoire porte le nom de deux députés
auxquels elle est consacrée. Bien peu d'entre nos représentants font
servir ces armoires à leur véritable destination. Presque tous y
amoncellent ces distributions quotidiennes d'imprimés que font les
ministères aux membres des deux chambres, et qui passent intacts, non
coupés, de l'armoire du vestiaire à la boutique de l'épicier.
Aujourd'hui l'Illustration se borne à faire voir la salle des séances.
Mais, pour suivre l'ordre constitutionnel, nous commençons par
reproduire la tribune du Luxembourg et l'aspect de son bureau, où
préside M. le chancelier Pasquier.
[Illustration: Tribune des Orateurs, à la Chambre des Pairs.]
Au palais Bourbon, où la foule est grande, où il faut arriver de bonne
heure pour trouver place, en attendant que la séance s'ouvre, on cherche
des distractions. La tribune des journalistes, non pas des sténographes
qui viennent écrire les discours à la dictée, mais des rédacteurs en
chef qui viennent pour apprécier l'effet de la séance, est un des
spectacles qui attirent le plus l'attention avant le lever du rideau
parlementaire. Le provincial demande qu'on lui montre dans cette
tribune, qui est placée au second rang et à l'angle extrême de la
gauche, le rédacteur en chef de la Gazette de France, et de la
Nation, M. l'abbé de Genoude, assis, au grand étonnement du curieux,
auprès des rédacteurs en chef des journaux ministériels.
[Illustration: Tribune des Journalistes, à la Chambre des Députés.]
Mais bientôt la séance est ouverte et la tribune est occupée,
quelquefois par un orateur, le plus souvent par un député. Il tourne le
dos au président, qui le domine pour le rappeler à l'ordre ou le
protéger contre les interruptions, aux secrétaires de la chambre et aux
secrétaires rédacteurs, qui sont placés ainsi au milieu et en face de
l'assemblée pour prononcer sur les votes par assis et levé, et faire
l'analyse des discours, qui doit entrer dans leur rédaction du
procès-verbal de chaque jour.
[Illustration: Sonnette du président de la Chambre des Députés.]
[Illustration: Tribune des Orateurs, à la Chambre des Députés.]
La banquette inférieure de chacune des trois sections du centre, placées
vis-à-vis de la tribune et du bureau, porte écrit en lettres de drap
blanc, appliquées sur le casimir rouge qui recouvre tous les dossiers
des banquettes: Banc des ministres. L'attention se porte
particulièrement sur celui qu'occupent M. le maréchal Soult et M.
Guizot, à côté desquels M. Villemain prend place. Une cause nouvelle
d'étonnement pour le provincial, qui doit, en entrant à la chambre, se
préparer à marcher de surprise en surprise, c'est de voir un des
orateurs les plus redoutables pour les ministres, M. Berryer, occuper la
place la plus rapprochée de leur banc, et donner quelquefois asile, à
l'extrémité du sien, à son voisin M. le ministre de l'instruction
publique. Toutefois, comme il arrive apparemment que l'illustre orateur
ne se trouve pas toujours inspiré par le voisinage, et qu'il sent
intérieurement que, pour ne pas vivre en trop mauvaise intelligence, il
fera mieux de se livrer au culte des beaux arts qu'à la conversation, M.
Berryer sculpte avec un canif le pupitre en bois qui est placé devant
lui. Nous sommes assez heureux pour avoir été mis à même de reproduire
ce travail auquel l'élu de Marseille va pouvoir venir mettre la dernière
main.
[Illustration: Pupitre de M. Berryer, à la Chambre des Députés.]
Nous ne pouvions oublier un instrument qui joue un grand rôle dans les
séances de la chambre. On a bien pour réclamer de l'assemblée du calme
et de l'attention la voix des huissiers, assis et adossés à la base de
la tribune, et criant: Silence, messieurs. Mais leur recommandation
est parfois vaine et leur prière méconnue. C'est pour ces trop
fréquentes occasions qu'a été inventée la sonnette du président. C'est
un instrument assez lourd et fort assourdissant. M. Sauzel croit à coup
sûr en bien jouer, car il en joue souvent, et au grand détriment du
tympan de l'orateur qui est à la tribune et sous le coup par conséquent
de cette détonation. Aussi, dans la séance si agitée de la discussion de
l'adresse, où M. Guizot eut à faire tête à un si grand orage, se
retournant vers le président qui sonnait comme un sourd, il lui dit:
«Vous m'achevez, monsieur.» On peut dire que M. Sauzel s'écoute sonner,
car il se livre parfois à cet exercice au milieu d'un calme parfait,
comme cet huissier somnolent qui, se réveillant pendant que M.
Royer-Colard prononçait à la tribune un discours religieusement écouté,
s'écria, par habitude en entendant cette voix unique qui retentissait:
Silence, messieurs.
[Illustration: Banc des Ministres, à la Chambre des Députés.]
Académie des Sciences.