L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL.
Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix de
chaque No. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. pour
l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40
Nº 54. Vol. III.--SAMEDI 9 MARS 1844. Bureaux, rue de Seine, 33.
Sommaire.
Courrier de Paris. Vue du Pont de Beaucaire, emporté par un coup de
vent; Perte du navire l'Elberfeldt.--Fragments d'un Voyage en Afrique.
(Suite et fin.)--Paris souterrain. (2e art.) Plan indicatif de l'Entrée
des Catacombes et des Carrières de Paris; Éboulement de la galerie du
Port-Mahon; Coupe géologique du sol sous Paris; Trois vues intérieures
des Catacombes.--Histoire de la Semaine.--Intérieur de la Chambre des
Députés. Tribunes des deux Chambres; Tribune des Orateurs de la Chambre
des Pairs; Tribune des Journalistes à la Chambre des députés; Sonnette
du Président; La Tribune des Orateurs et le banc des Ministres à la
Chambre des Députés; Pupitre du banc des Ministres.--Académie des
Sciences. (Suite.)--Don Graviel l'Alferez. Fantaisie maritime par M. G.
de la Landelle. (Suite et fin.) Une Gravure. Théâtres. Une Scène de
Carla et Carlin.--Chinoiseries. Deux Gravures.--Bulletin
bibliographique.--Bronze. Une Gravure.--Amusements des Sciences. Deux
Gravures.--Rébus.
Courrier de Paris.
Mais où sommes-nous, bon Dieu? tout est sombre et sinistre: les bruits
de la ville, les nouvelles du dehors n'apportent à la curiosité publique
que des faits déplorables ou sanglants!--Vous sortez de votre lit le
matin, enveloppé de votre robe de chambre ouatée, les pieds dans vos
pantoufles, le teint frais, la bouche souriante, l'oeil calme et doux,
comme un honnête homme qui a dormi la grasse matinée, avec un coeur
léger et une conscience en repos; vous voici dans votre fauteuil à bras,
au coin d'un feu joyeux, remuant dans votre cerveau les idées les plus
aimables et les plus sereines, et aimant toute la nature, comme dit la
chanson de Lantara.--Cependant vous prenez votre journal du matin, vous
en brisez l'enveloppe légère, et d'un oeil curieux vous y cherchez les
nouvelles récentes de ce monde charmant, de ce délicieux univers dont
vous êtes amoureux; tout à coup votre regard s'attriste, votre visage
s'assombrit, vous pâlissez, vous rougissez tout à la fois; une
invincible tristesse s'empare de toute votre personne, et au lieu d'un
air de fête, comme tout à l'heure, vous avez un air d'enterrement.
[Illustration: Vue du Pont de Beaucaire, emporté par un coup de vent.]
[Illustration: Perte du navire l'Elberfeldt.]
C'est qu'en effet, depuis quelque temps, tout journal est une véritable
nécropole, un champ de meurtres et de ruines, une forêt de Bondi, où il
n'est pas sain de passer seul et sans armes. Le lecteur qui s'aventure
imprudemment dans la contrée des Nouvelles diverses, tressaille à
chaque pas et court risque de la vie; ici un bandit s'introduit dans la
maison d'un millionnaire, et laisse après lui un coffre-fort brisé et un
cadavre étendu sur les dalles; là deux pauvres vieilles femmes tombent
sous les coups d'un assassin; tous les jours du sang, tous les jours des
crimes hideux, tous les jours des crânes fendus, et le vol se glissant
dans les demeures et y introduisant le meurtre à l'oeil hagard.--Hier
c'était la veuve Sénepart, aujourd'hui le banquier Donon-Cadet, demain
l'Anglais Ward; chaque semaine a son forfait, son bourreau, sa victime;
et les journaux ne manquent pas de vous donner, avec une exactitude qui
fait dresser les cheveux sur la tête, les plus minutieux et les plus
horribles détails de ces effroyables aventures.--En vérité, en lisant
les feuilles du matin, on se tâte pour s'assurer si on n'a pas reçu
quelque coup de couteau ou de poignard, et peu s'en faut qu'on ne crie:
«A la garde!» La main de la justice saisissant le crime, la loi le
frappant de son glaive, ne semblent plus même inquiéter le criminel.
L'infortuné sculpteur P... a été frappé de dix coups de stylet par son
apprenti, qui venait d'assister au supplice de Poulmann: et peut-être
quelque assassin en expectative se prépare à suivre assidûment les
débats de l'affaire Ducros, le meurtrier de madame Sénepart, qui
commenceront la semaine prochaine. Ne sont-ce pas là des faits
épouvantables et qui attestent malheureusement qu'il y a, à côté de
notre monde de moeurs si faciles et si douces, je ne sais quelle race
féroce de damnés toujours armée et toujours menaçante? Quel est le moyen
d'apporter la lumière à ces âmes ténébreuses et perdues? N'y en a-t-il
aucun, et la société aura-t-elle toujours ses tigres, ses hyènes et ses
chacals?
C'est peu des hommes; les choses se mettent de la partie et jouent, à
leur tour, des jeux effrayants et terribles; tantôt--et nous en avons eu
tout récemment de douloureux exemples--c'est l'incendie qui allume ses
flammes dévorantes et détruit de riches manufactures; le pâle ouvrier,
sans travail et sans pain, erre sur les décombres fumants; tantôt c'est
l'inondation,--les récits publics l'attestent,--qui promène sur les
campagnes et sur les villes ses irrésistibles fureurs; les hameaux
disparaissent, la campagne est dévastée; des cadavres d'hommes et de
maisons flottent à la surface des vagues déchaînées; l'inondation, fléau
cent fois plus avide et plus insatiable que le dévorant incendie! En
vain la prévoyance humaine s'efforce d'opposer un obstacle à cet ennemi
sans frein; il rugit, il s'agite avec rage, et brisant, comme une paille
fragile, la digue la plus solide, répand la peur, la mort, le désastre
de tous côtés.--Plus loin, c'est l'ouragan qui gronde; l'ouragan, à qui
rien ne résiste; l'ouragan, monstre aux effroyables tourbillons, qui
déracine les arbres dans sa course haletante, abat les hautes tours et
les hauts clochers, emporte les toits et les murailles, fait crouler les
arches des ponts et les engloutit, dans les fleuves.--Qui n'a tressailli
d'épouvante en entendant la récente nouvelle de la ruine du pont de
Beaucaire, qu'une trombe furieuse a fait voler dans les airs et dispersé
par débris, laissant des cadavres sur la rive.
Voilà les faits sinistres qui occupent la ville depuis quinze jours, et
se mêlent au bruit de ses fêtes; l'élégant Paris ne s'en amuse pas moins
et continue de courir le bal.--Des pauvres gens inondés, noyés, ruinés,
assassinés, incendiés, mais savez-vous une c'est affreux, ma chère!--A
propos, dansez-vous la polka?
Rien n'est plus intéressant, en effet, que la polka; rien ne cause en ce
moment des émotions plus profondes, rien, pas même l'aventure du navire
hollandais l'Elberfeldt.--Le navire était en route pour l'Angleterre,
sous le commandement du capitaine Stranach; il avait à son bord M.
Busch. En approchant des côtes, M. Busch fit observer au capitaine
Stranach que, depuis quelques instants, le navire tressaillait en
marchant. Pour M. Busch, navigateur habile, ce tressaillement était le
signal d'une prochaine catastrophe; M. Burch prévoyait que le bâtiment,
construit en fer, ne tarderait pas à s'entr'ouvrir: «Alerte! capitaine;
faites préparer les embarcations! alerte! alerte!»
A peine l'alarme était-elle donnée qu'on entendit un craquement
épouvantable; M. Busch avait dit vrai: l'Elberfeldt venait de se
rompre par le milieu, en deux parts égales. «Nous sommes perdus! s'écria
l'équipage.--Arrêtez les machines! hors les embarcations!» répliqua M.
Busch; et en même temps il se jeta dans le canot avec deux hommes et le
fit amener. Le vent soufflait avec violence; cependant M. Busch, avec un
rare sang-froid et une grande habileté, maintint le canot le plus près
possible de l'arrière du navire; en même temps il criait au capitaine
Stranach de se jeter à la mer avec un aviron, afin d'éviter d'être écrasé
entre l'arrière et l'avant, qui se rejoignaient en s'abîmant.
Ce fut alors un moment suprême et terrible; le navire sombra; les
chaudières, écrasées par le choc des deux parties du bâtiment,
lancèrent, dans les airs d'immenses nuages de vapeur et des jets d'eau
bouillante; enfin, au milieu de ce vaste tourbillon de flamme et de
fumée, l'Elberfeldt disparut dans l'abîme béant, après une horrible
explosion; spectacle effrayant et grandiose!
Aussitôt M. Busch s'avança sur le champ du désastre, pour sauver les
victimes; la première qu'il recueillit fut le capitaine Stranach, qui se
tenait sur l'eau, soutenu sur un débris flottant de l'Elberfeldt;
après le capitaine, M. Busch sauva les matelots: l'équipage se
composait, de treize hommes, trois seulement périrent dans cette fatale
journée. Pendant quatre heures, le canot portant M. Busch, le capitaine
Stranach et leurs compagnons, flotta au caprice des vents sur une mer
agitée et sombre; la Providence envoya enfin à leur rencontre le navire,
la Charlotte, qui les prit à son bord et les mit à l'abri de tout
danger.
J'ai entendu raconter cette catastrophe de l'Elberfeldt, beaucoup
mieux que je ne le fais, dans un bal charmant, par une femme fine et
blanche, au doux regard, aux lèvres roses, aux dents d'ivoire, à la
taille de guêpe, à la jambe de biche, au petit pied de fée, qui se leva
en souriant, après le récit terrible qu'elle venait de faire, pour se
livrer aux bras d'un valseur acharné; je pensais, en la voyant si
ardente au plaisir, que toutes ces frêles et intrépides petites
Parisiennes valseraient encore, valseraient toujours, alors même qu'une
voix leur crierait, comme M. Busch au capitaine Stranach: «Prenez garde,
la mort est sous vos pieds; le sol tressaille, et la salle de bal va
s'entr'ouvrir, s'écrouler et vous engloutir!»
Il y a aujourd'hui à Paris un homme dont on parle certainement beaucoup
plus que de tous les hommes de génie ou de talent de notre époque; cet
homme a un crédit immense, une réputation prodigieuse; son nom est dans
toutes les bouches; il n'est question que de lui du matin au soir: «Eh
bien! l'avez-vous vu? Vous êtes-vous entendu avec ce personnage
merveilleux? Veut-il, ou ne veut-il? irez-vous le trouver, ou
daignera-t-il venir chez vous?» Telles sont les questions qu'on échange
de tous côtés; ni Mirabeau ni Napoléon n'ont excité une pareille rumeur
et obtenu un tel crédit.--Le nom de ce prodige, s'il vous plaît?--Ce
prodige se nomme Cellarius. Vous me regardez d'un air ébahi; quoi! vous
ne connaissez pas Cellarius? Mais qui êtes-vous? mais que faites vous?
mais d'où sortez-vous? Quand on vous parle de Cellarius, faire cette
mine d'ignorant et de débarqué de Pontoise! en vérité, c'est à ne plus
oser dire qu'on est de vos amis! c'est à vous tourner le dos! c'est à
vous mettre à la porte! c'est à vous fuir d'une lieue à la ronde!
Apprenez donc, et ne l'oubliez pas, que Cellarius est un homme... ah!...
un homme dont... un homme que... un homme... c'est un homme enfin... qui
donne des leçons de polka! Il n'y a guère qu'un mois que la polka fait
tourner la tête ou plutôt la jambe à nos lionnes, depuis la jeune lionne
aux crins noirs et blonds, aux reins souples et cambrés, jusqu'à la
lionne émérite pourvue d'une fausse crinière, jusqu'à la lionne
efflanquée et édentée. Ce mois a suffi pour élever Cellarius au-dessus
de la colonne; Musard n'est plus qu'un drôle; Cellarius va mettre
l'empereur Musard à bas de son piédestal! Cellarius n'était rien hier,
il est tout aujourd'hui.
Vous jugez de l'air de Cellarius et des allures qu'il se donne; mais,
après tout, comme le grand Cellarius n'a pas le don d'ubiquité, et qu'il
ne saurait être en même temps partout où on le demande, il se partage le
plus qu'il peut, et se loue, au quart d'heure, à la demi-heure, à
l'heure, je ne dirai pas à la course, un personnage de l'importance de
Cellarius ne prend pas la peine de se déranger; on vient chez le grand
homme. Baronnes, duchesses, comtesses, marquises, femmes de banquier,
femmes de notaire, femmes d'agents de change y abondent, et heureuses
celles qu'il veut bien recevoir! Cellarius a répondu hier au valet de
chambre d'une comtesse! «Dites-lui que je n'ai pas le temps, et qu'elle
me laisse tranquille!» au groom d'une marquise: «Peut-être;» au chasseur
d'une princesse: «J'y songerai;» au premier gentilhomme d'une
impératrice: «Qu'elle attende.»
Quant au prix de ses leçons, le grand homme est modeste; il y a six
semaines, il demandait vingt francs par heure; c'était le commencement
de sa célébrité, le tarif s'est accru depuis, en proportion de sa
renommée; et avant un mois, si la mode du Cellarius ne se ralentit pas,
nous vous apprendrons probablement qu'un quart d'heure de polka du
danseur Cellarius est une denrée hors de prix que l'on n'obtient plus
qu'en déposant un cautionnement de 100,000 francs chez le concierge.
Je demande pardon à Jeanne d'Arc de la faire intervenir dans ces
passe-temps mondains; la chaste, simple et pieuse Jeanne va se trouver
bien déplacée au milieu de ces têtes légères et folles de polka; mais
elle m'absoudra en faveur de ma bonne intention, qui est de rendre
justice au talent d'un poète et à une oeuvre distinguée: le poète
s'appelle Porchat, et il est de Lausanne; l'oeuvre, qui a pour titre:
la Mission de Jeanne d'Arc, vient de paraître à la librairie Dubochet,
rue de Seine. Sous ce litre, la Mission de Jeanne d'Arc, on pourrait
soupçonner quelque épopée en vingt-quatre chants; il n'en est rien, et
nous ne prenons pas notre lecteur en traître; c'est d'une tragédie qu'il
s'agit, d'une tragédie en cinq actes, tragédie accueillie avec honneur
au comité du Second-Théâtre-Français, et qui devait tenter les chances
de la représentation publique. M. Porchat a préféré céder à des
considérations qui font l'éloge de sa modestie et de sa délicatesse, et
retirer sa tragédie pour ne pas faire concurrence à des oeuvres
présentées sous le même nom et le même sujet, et ne pas nuire à des
droits antérieurs. Après quoi, M. Porchat s'est heureusement décidé à
livrer sa Jeanne d'Arc à l'impression.
Nous venons de lire cet ouvrage intéressant et consciencieux, et c'est
en toute sincérité que nous regrettons que la Jeanne de M. Porchat n'ait
pas jusqu'au bout poussé l'aventure et récité sa poésie en face de la
rampe, au lieu de la faire brocher ou relier pour toute fortune; sans
nul doute, Jeanne aurait réussi. Des caractères bien étudiés, un style
clair et élégant, de nobles idées, des sentiments vraiment français, un
drame émouvant et varié, n'est-ce donc rien? Nos auteurs, même ceux en
crédit, nous font-ils souvent de tels présents? et sommes-nous si fort
gâtés par eux qu'il faille ne pas tenir compte à M. Porchat des
honorables qualités de sa tragédie? Eh bien! si on ne peut pas entendre
cette Jeanne au théâtre, du moins peut-on la lire au coin de son feu.
Qu'on lise donc la Jeanne de M. Porchat, on verra que certains de nos
poètes, qui donnent aussi dans le tragique, feraient sagement
d'entreprendre un petit voyage à Lausanne.
Nous avons entre les mains une lettre de madame Cinti-Damoreau datée de
La Havane; elle annonce son retour à Paris pour les premiers temps de
1845. Pour revenir, il faudra que madame Damoreau s'arrache aux ovations
que l'Amérique multiplie sous ses pas. Il ne s'est rien vu de tel depuis
le passage de Fanny Ellsler. La voie de madame Damoreau produit là-bas
le même enthousiasme que le pied de l'adorable Fanny avait partout
soulevé. De Philadelphie à Baltimore, de Washington à Richmond, de
Richmond à Charlestown, la voix mélodieuse a séduit les plus rebelles.
Artot, comme on sait, accompagne madame Damoreau et partage sa course
triomphale. Les villes envoient des députations; les sociétés offrent
des fêtes. A Charlestown, après le concert, la foule, s'échappant
bruyamment par toutes les issues du théâtre, reconduisit les artistes
jusqu'à leur hôtel, au milieu des vivat, et à la lueur de mille
flambeaux.--A La Havane, où ils arrivèrent le 13 janvier, après une
traversée périlleuse, ils étaient attendus avec une telle impatience,
que le port se trouva tout à coup couvert d'une immense multitude pour
les recevoir. Le 17 janvier eut lieu leur premier concert. On se battait
aux portes; on se ruait dans la salle par flots précipités. Le journal
havanais, voulant peindre le succès obtenu par la cantatrice à cette
première soirée, dit: «Ce n'était pas un torrent, mais un Niagara
d'applaudissements.» Un feuilleton de Paris transporté à la Havane
n'aurait pas trouvé mieux.
--Du reste, après les bruits d'inondations, d'incendies, de meurtres et
de polka, il n'a été question ici, depuis huit jours, que de
fortifications, de patentes et de Pomaré. Décidément la semaine a été
mauvaise.
--Le Théâtre-Italien de Saint-Pétersbourg a fait sa clôture le dimanche
(6) 18 février dernier, le dernier jour du carnaval des Russes. Jamais
plus magnifique représentation n'avait eu lieu à Paris ou à Londres
durant les plus belles années des directions Severini ou Laporte. On
jouait quelques scènes des Puritani pour Tamburini, et la Sonnanbula
pour Rubini et madame Viardot-Garcia... «La salle était plus que pleine,
nous écrit notre correspondant, on s'y était amoncelé; quant à vous
raconter tout ce qui s'est fait à cette représentation vraiment
étonnante, et mémorable, je ne sais comment m'y prendre. Il y avait,
entre le public et les artistes, cet échange du besoin d'être regretté
qui fait que chacun se surpasse; jamais madame Viardot et Rubini
n'avaient chanté et joué avec autant de verve et de pathétique; on
pleurait dans la salle et sur le théâtre. Pour vous donner une idée de
l'enthousiasme général, et de la manière dont on cherchait à le
témoigner, il me suffira de vous dire qu'ici, et dans cette saison, la
scène a été littéralement couverte, à plusieurs reprises, de bouquets et
de couronnes. Un seul fleuriste en a vendu pour 1,400 roubles. Il y a eu
au moins 50 rappels. A la fin du spectacle toute la salle se tenait
debout, les femmes agitant leurs mouchoirs, les hommes leurs chapeaux,
c'étaient non des bravi et des battements de mains, mais des hurras
et des trépignements universels. Cette scène étrange n'a fini que
lorsqu'on a pris le parti de relever le lustre et d'éteindre la rampe;
il n'y a que l'obscurité qui a fait partir enfin le public. Une
demi-heure après, quand les artistes sont sortis, ils ont trouvé une
foule immense qui les attendait à la porte pour les applaudir une
dernière fois... et cependant il faisait un froid dont on n'avait pas eu
d'exemple depuis dix ans (30 degrés Réaumur). Pendant cette nuit même,
vingt-deux personnes sont mortes gelées dans les rues, n'ayant pas été
relevées à temps par les rondes de police, qui en ont sauvé bien
d'autres.» La saison prochaine promet d'être encore plus brillante que
celle de cette année. Rubini. Tamburini et madame Viardot ont renouvelé
leurs engagement. Madame Viardot, qui a obtenu de si éclatants succès,
et qui a joué quarante fois en trois mois et demi, aura, nous
assure-t-on, près de 30,000 fr. par mois.--On espère que Lablache se
décidera A signer à Londres le brillant engagement qui lui a été
proposé.
Fragments d'un Voyage en Afrique (l).
(Suite et fin.--Voir t. II, p. 358, 374, 390 et 410; t. III, p. 6.)
Note 1: La reproduction de ces fragments est interdite.
Nous ne suivrons pas l'auteur de ces fragments dans le récit des causes
qui avaient amené la sanglante catastrophe de son malheureux ami. Le
lecteur est pressé sans doute de savoir de quelle manière l'auteur a pu
lui-même échapper aux périls que sa téméraire entreprise attirait sur sa
tête au moment où les hostilités venaient de recommencer contre l'émir.
.........................................................................................................
A tout prix je voulus quitter Tazza, où je me sentais mourir peu à peu.
Tandis que je rêvais aux moyens de m'éloigner, le ciel, touché de mes
peines, fit passer dans la ville une caravane qui s'en retournait au
Maroc. Ni les dangers que j'allais courir en m'enfuyant du pays sans y
être autorisé par l'émir, ni les fatigues du voyage ne purent m'arrêter!
Pour moi il n'y avait que deux partis à prendre: mourir ou reconquérir
ma liberté. Le moment propice, le camp en désordre, la population
effrayée, secondèrent mon dessein. Je me procurai deux chameaux, et je
me fis associer, avec Ben-Oulil, à la caravane.
Je ne puis dire ici ce que je ressentis dès que nous eûmes dépassé les
portes de Tazza; il est des impressions qu'aucune langue ne rend bien.
La souffrance et la sombre atonie de mon âme s'effacèrent peu à peu pour
la laisser s'ouvrir à l'espérance. J'étais presque heureux, et je ne
songeais plus guère au meurtre commis sous mes yeux (tant l'homme est
égoïste!), lorsqu'un nouvel accident faillit me replonger dans toutes
mes terreurs. On sait qu'il faut traverser sept fois la Mina (la Blonde)
avant d'atteindre Mascara. Les eaux de cette rivière sont très-basses en
été, mais l'hiver les rend dangereuses; son sein, gonflé de tous les
torrents qui se précipitent des montagnes, s'élève et franchit souvent
les limites que lui imposa la nature. La Mina rappelle assez exactement
notre Rhône, dont les flots couvrirent tant de fois les belles plaines
du Midi. Quoique nous fussions alors au mois de juin, le passage de la
rivière présentait de graves difficultés; il avait plu beaucoup les
jours précédents, et la Mina mêlait ses eaux débordées aux mille petits
ruisseaux qui sillonnent le bassin du Chélif. Au troisième bras la
caravane s'élancait au galop des chameaux, lorsque Ben-Oulil perdit
l'équilibre et disparut dans le gouffre. Nous ne nous aperçûmes de
l'accident qu'en voyant son chameau débarquer seul sur le bord opposé.
J'appris en passant à quelques lieues de Tekedempt, qu'une cinquantaine
de prisonniers français étaient détenus dans la forteresse; on les
employait, dit-on, aux travaux les plus rudes et les plus abjects; aucun
outrage ne leur était épargné. Quelques-uns travaillaient à la
manufacture d'armes. Il y avait, en outre, en ville deux femmes et
quatre enfants qui partageaient le logement de la famille
d'Abd-el-Kader, ainsi que deux Alsaciennes qui avaient été laissées par
un Européen en garantie de quelques fonds qu'il devait à l'émir. Ces
otages n'ont pas été réclamés depuis.
Sur la ligne qui conduit à Mascara, on trouve plusieurs villes, entre
autres Mysouna, Tyliouan et Callah. La première est perchée sur la crête
d'une montagne; elle compte un millier d'habitants, presque tous hommes
lettrés, c'est-à-dire lecteurs du Koran (on est lettré chez les Arabes
lorsqu'on explique le livre du Prophète). Les Mysouniens ne s'inquiètent
point de ce qui se passe autour d'eux. Tyliouan, petite cité en ruines,
occupe le fond d'un vallon. Des monts élevés la couronnent; elle a de
six à sept cents habitants lettrés et fanatiques qui abhorrent,
non-seulement les Français, mais tous les Européens en général. Callah
n'est qu'un petit douair auquel on a généreusement donné le nom de
ville; quelques cabanes couvertes de chaume éparpillées sans ordre dans
une plaine resserrée entre deux chaînes de montagne, quelques jardins,
une forteresse ou, pour être plus exact, une tour délabrée, tel est
Callah. Il est à remarquer cependant que les quatre cents Arabes qui
l'habitent sont assez industrieux. Il s'y fabrique de beaux tapis de
pied, dont les Marocains et les citoyens de Fez font le principal objet
de leurs spéculations. On obtient ces objets à vil prix sur les lieux,
tant la misère y est grande! Les populations de Mysouna. Tyliouan et
Callah sont administrées par Hadji-Mustapha. Elles ne fournissent que
des cavaliers à la guerre sainte. On peut recruter dans ces villes
environ huit mille combattants qui suivent la bannière de
Mouloud-ben-Aratch. On conçoit aisément les motifs de la haine qu'elles
nous portent, car elles appartiennent à la tribu d'Abd-el-Kader.
L'égoïsme, l'amour-propre et l'intérêt lui ont fait parmi elles des
serviteurs dévoués.
Juillet dardait sur nous ses rayons dévorants lorsque nous traversâmes
Mascara. Cette ville n'avait alors que fort peu d'habitants; on
désertait ses marchés; c'est à peine si on y rencontrait quelques
citoyens venus de Fez pour vendre des objets dont le pays était privé
depuis que l'émir avait, par un édit, prononcé la peine capitale contre
quiconque achèterait ces objets dans nos ports. Les habitants de
Mascara, réduits à la misère, s'étaient jetés dans les montagnes ou
retirés à Tekedempt. Ceux qui étaient restés les derniers expédiaient
déjà leur bagage et n'attendaient qu'un ordre du sultan pour abandonner
leurs foyers: on s'attendait à voir paraître d'un instant à l'autre les
colonnes françaises. Le kalifat était sorti de la ville il avait posé
son camp sur la rive droite de la Mina, à une journée de marche vers
l'est. Tout ce qui, dans la ville, appartenait au gouvernement venait
d'être dirigé sur Tekedempt. La contrée était en un mot sur un qui vive
continuel; de toutes parts on voyait surgir des cohortes arabes. D'après
nos calculs, nous avons vu défiler devant nous plus de quatre mille
cavaliers marchant au secours de l'émir. La canonnade retentissait du
côté de Milianah, et les vieux échos de l'Atlas apportaient jusqu'à nous
ces bruits formidables. Nous marchions épouvantés par des détonations
pareilles au bruit du tonnerre. Nous apprîmes ensuite que les Français
s'étaient emparés de Milianah sans avoir été inquiétés par les Arabes.
Ceux-ci perdirent encore beaucoup de monde dans l'affaire de la vallée
du Chélif, qui eut lieu immédiatement après.
De Mascara à Tlemcen, la route est pittoresque et très-accidentée; on
parcourt de longues chaussées formées par les pentes des chaînes, puis
on traverse l'Hamman et le Sigg, fleuves qui se jettent dans la mer, au
golfe d'Arzew, après avoir réuni leurs eaux à celles de l'Habra. Le Sigg
coule aux pieds des Dj. Karkar, monts boisés que le voyageur traverse et
d'où il découvre Tlemcen et toute la province. A notre droite, dans la
direction du désert d'Angad, est Saïda, fort bâti par Bou-Hamidy,
d'après l'ordre d'Abd-el-Kader. On met deux jours pour se rendre du
Tlemcen à Saïda. Ce dernier point est, au dire des indigènes, l'un des
plus importants et des plus inaccessibles de l'armée arabe; il sert de
dépôt à Tlemcen; on y compte de deux à trois cents cabanes. Les
prisonniers indigènes y sont en grand nombre, et Bou-Hamidy ne les rend
à la liberté que sur rançon. Les déserteurs français qui, fatigués du
service de l'émir, essaient de pénétrer dans le Maroc, sont arrêtés
souvent à la frontière et conduits à Saïda. Là, on les asservit aux
travaux les plus rebutants, et on commence par les gratifier de trois
cents coups de bâton; ils en reçoivent mille après une seconde tentative
d'évasion; à la troisième, ils sont décapités.
Tlemcen offrait alors le même vide que Mascara; des spéculateurs de Fez
y tenaient la bourse et le marché. La ville était triste; un morne
silence pesait sur ses murs abandonnés; les denrées et le pain surtout,
qui s'y vendait autrefois à vil prix, étaient cotés à un taux
exorbitant; tout y était, du reste, de mauvaise qualité. Abd-el-Kader
avait chassé les juifs de la ville sous prétexte qu'ils entretenaient
des relations avec les Français, et qu'ils les appelaient à eux. C'est
dans la province de Beni-Smie, à trois journées de marche au sud de
Tlemcen, qu'ont été envoyés ces malheureux parias. La plupart auront
succombé dans l'exil, les riches par le poignard, les pauvres par la
faim.
Après deux mois d'une marche pénible, et qu'une énergie surhumaine a pu
seule me faire supporter, j'arrivai à Fez. J'avais traversé tour à tour
Tetouan, Ouched et Tezas. Je passai dix-huit jours dans la capitale du
royaume de Fez. C'est à juste titre qu'on l'a surnommée le Paris de
l'Afrique septentrionale; elle renferme environ cent mille, habitants
dans ses larges murailles. Les maisons sont assez bien bâties et le
commerce y a pris, depuis quelques années, un grand développement. Le
panorama que présente la ville, sa vaste étendue et son aspect
éminemment militaire, tout concourt à en faire une cité magnifique si on
la compare aux autres villes africaines. Dès que je fus remis de mes
fatigues, je me remis en route pour Tanger, où j'entrai après six jours
de marche, en passant par Alcassar. Alors seulement je pus me dire tout
à fait sauvé, car, de là, je défiais les cavaliers d'Abd-el-Kader et la
haine de ses tourmenteurs. Je faillis m'évanouir en voyant le pavillon
national qui étendait ses couleurs protectrices sur une des maisons de
Tanger. Le drapeau, c'est la patrie! le nôtre flottait sur la demeure du
consul. Je reçus de ce fonctionnaire l'accueil le plus distingué, et,
vers le milieu de septembre, je pris passage sur un navire qui faisait
voile pour Marseille. Quelques jours plus tard, je mis le pied sur une
terre que je ne comptais plus revoir, et, cédant aux transports de mon
âme, je me jetai à genoux et je remerciai le ciel de ma délivrance.
Paris Souterrain.
(Suite et fin.--Voir tome II, page 405.)
II.
En pénétrant de plus en plus profondément dans les entrailles de la
terre, nous devons nous attendre, dans le cours de notre voyage
sous-parisien, à rencontrer bien des objets étranges et nouveaux pour
nous. Au reste, il n'est pas de Colomb aventureux, à la recherche de
terres inconnues, qui ait été plus surpris de ses propres découvertes,
que ne le fut mon jardinier quand il eut pour la première fois
connaissance de ces régions ignorées. Mon jardin était situé près du
Luxembourg, et il s'y trouvait un puits excessivement profond. Je ne
sais par quel hasard l'un des seaux s'accrocha si bien à un crampon de
fer qui se trouvait fiché dans le revêtement, à une trentaine de pieds
de profondeur, que toute la journée se consuma en vains efforts pour
l'arracher de cette position périlleuse. Désespéré, le brave jardinier,
à demi penché dans le puits, s'écria, à bout de patience: «C'est le
diable qui l'a mis là! Pardieu, que le diable l'en ôte!
--Voilà! voilà! brave homme!» répondit une voix caverneuse résonnant
dans le puits. Et en même temps une main sortant du mur décrocha le
seau, tandis qu'une tête à forme humaine regardait l'imprudent jardinier
en tirant la langue avec un ricanement effroyable. Le pauvre homme,
stupéfait, pensa perdre connaissance. Heureusement que la terreur le fit
tomber à la renverse; sans cela il eût été rejoindre le seau au fond du
puits.--Et il resta persuadé fort longtemps qu'il avait vu le diable en
personne.
Son aventure n'avait pourtant rien de diabolique; c'était un charitable
gnome, ou habitant de la deuxième ville souterraine, qui lui avait rendu
en passant ce petit service.--Et, en parcourant à notre tour ces
nouvelles régions, nous allons voir que rien n'était plus
facile.--Auparavant, pour bien comprendre notre itinéraire, il faut
jeter un coup d'oeil sur la composition géologique du monde que nous
allons visiter.
Le sol sur lequel Paris est bâti se compose de couches superposées de
nature et d'épaisseur différentes. Bien qu'elles varient un peu de
distance en distance; que les brouillages, forages, ciblages, selon le
langage de carriers, et autres accidents causés par l'action des eaux en
interrompent partiellement les lignes, cependant l'ordre général est le
même, et les grandes masses subsistent toujours dans la même
distribution. Aussi ce sont elles que nous allons indiquer, telles
qu'elles se trouvent sous Paris et vers la plaine de Montrouge.
A la surface existe une couche de terre végétale, de sable
d'atterrissement et de terres de transport dont l'épaisseur varie de 2 à
5 mètres; au-dessous, et sur une épaisseur un peu plus faible, des
marnes coquillières très-fréquemment gypseuses; plus bas, des marnes,
calcaires, spathiques, quartzeuses, gypseuses, qui ont plus de 8 mètres
de profondeur, et qui reposent sur du calcaire marin (pierre à bâtir)
dont l'épaisseur, beaucoup plus considérable, dépasse souvent 16 mètres.
Le calcaire est divisé lui-même en près de 45 couches de diverses
natures dénommées différemment par les carriers, et dont les unes sont
exploitées de préférence aux autres. Au-dessous de ces couches de
calcaire se trouvent onze à douze couches d'argile plastique, séparées
par de petits lits de sable, dans chacun desquels existe un niveau d'eau
plus ou moins abondant. Les argiles atteignent la masse de craie dont
l'épaisseur a été longtemps inconnue, et qui n'a été percée que par le
forage du fameux puits artésien de Grenelle. Or, sous la presque
totalité des quartiers situés sous la rive gauche de la Seine, la masse
de pierre à bâtir n'existe plus. Elle a été exploitée et enlevée; en
sorte qu'il ne reste plus à la place qu'une immense excavation. Nos
ancêtres, ayant besoin de pierre, ont tant et si bien creusé sous leurs
pieds, que ce qui était dessous est monté dessus peu à peu, au risque
d'y descendre pêle-mêle en un seul jour.
Il faut cependant être de bonne foi. Lorsque Paris était renfermé dans
la moitié de l'île de la Cité, ou même plus tard, lorsque ses maigres
faubourgs atteignaient à peine la forteresse du Louvre, ses habitants
pouvaient aller en toute sécurité chercher des pierres au milieu des
bois et des marais, sans présumer que la bonne ville, après avoir brisé
quatre enceintes crénelées, bâtirait sur le sol d'où ses matériaux
étaient sortis. Mais nous, témoins de cet agrandissement continuel, nous
continuons avec insouciance à creuser à nos portes. Nous exploitons les
carrières d'Issy, de Passy, de Clarenton, etc., etc.--Et puis nous
viendrions blâmer nos ancêtres!--Il est vrai, pour rendre à chacun la
justice qui lui est due, que les carrières exploitées aujourd'hui le
sont avec plus d'art et de prudence, et ne doivent plus faire craindre
les accidents que représentent souvent celles qui remontent aux premiers
temps de la ville de Paris.
En effet elles existaient déjà certainement lors de l'occupation
romaine. Sur le clos Saint-Victor se trouvait l'emplacement des arènes,
de l'ancien amphithéâtre, et il avait été probablement établi dans une
grande carrière exploitée primitivement à ciel ouvert, dont les
excavations avaient préparé favorablement le sol. On a reconnu en outre
d'une manière positive que les pierres du palais des Thermes, habité par
l'empereur Julien, sont en cliquart, selon le terme employé par les
carriers pour désigner une sorte de liais dur qui se trouve dans les
carrières du faubourg Saint-Marceau.
Les premières carrières avaient été exploitées à ciel ouvert; et c'est
ainsi qu'a été formée l'excavation qui porte le nom de Fosse-aux-lions,
près de la barrière Saint-Jacques. Du moment que ce système devint trop
pénible par l'épaisseur croissante de la couche supérieure, les travaux
furent continués à l'aide de galeries souterraines conduisant à de
grandes excavations, le plus souvent irrégulières, et soutenues par des
piliers réservés dans la masse. Les excavations varient nécessairement
de hauteur, suivant l'épaisseur des bancs. Habituellement elles ont de 5
à 6 mètres; quelquefois, cependant, elles s'élèvent fort au-dessus.
Ces travaux se continuèrent ainsi pendant plusieurs siècles sans
surveillance, sans méthode, au gré du caprice des travailleurs. Souvent
même les carriers, dans leur insouciance, creusèrent au-dessous des
premières excavations, formant ainsi plusieurs étages de carrières
suspendues les unes au-dessus des autres. Le danger devenait d'autant
plus grand, que ces travaux étant successivement abandonnés, la mémoire
s'en perdait, les galeries s'obstruaient; et le sol, ainsi miné de
toutes parts, se couvrait de lourdes constructions. Cependant l'état de
ces carrières oubliées depuis des siècles, s'aggravait de jour en jour:
la faiblesse des piliers établis provisoirement pour la sécurité des
ouvriers pendant la durée des exploitations, leur écrasement,
l'affaissement du ciel des carrières dans beaucoup d'endroits, et, plus
que cela encore, l'enlacement funeste des galeries chevauchant les unes
sur les autres; de sorte que les piliers des étages supérieurs portant
souvent à faux dans les vides des étages inférieurs, tout devait amener
de grandes et inévitables catastrophes. Les nombreux accidents qui se
succédaient à des intervalles de plus en plus rapproches, n'éveillaient
toutefois l'attention de l'autorité que vers la fin de l'année 1776.
Alors on ordonna la visite générale et la levée des plans de toutes les
carrières.
On reconnut alors toute l'étendue du péril; et aussitôt que ce travail
fut terminé (1777), on créa une compagnie d'ingénieurs spécialement
chargée de la consolidation des voûtes. Les mesures étaient devenues
tellement urgentes, que le jour même de l'installation du premier
inspecteur général, une maison de la rue d'Enfer fut engloutie à 90
pieds au-dessous du sol.
Les ingénieurs entreprirent leurs travaux avec promptitude, et les
continuèrent avec persévérance et habileté. La plus grande partie des
carrières fut consolidée, et ce résultat fut dû au zèle et à l'habileté
déployés par M. Héricart de Thury, chargé de la direction de ce travail.
Chaque galerie souterraine correspond à une rue de la surface du sol,
formant ainsi, dans ces profondeurs, une représentation déserte et
silencieuse de la ville peuplée et bruyante qui s'élève au-dessus. Rien
ne manque à cette représentation, à cette contre-épreuve de la capitale,
pas même les murs d'enceinte et le service de l'octroi. Des murs
d'enceinte ont été élevés à l'aplomb de ceux qui existent à la
superficie; car de hardis fraudeurs s'étaient fait dans les carrières
des passages à couvert de l'inquisition municipale. Il a fallu y
remédier; et une ligne de murs, baptisés murs de la fraude, sépare les
carrières intra-muros de celles de la banlieue.
Les carrières présentent en effet une étendue considérable. Tous les
coteaux, depuis les hauteurs de Châtillon et de Gentilly, sont excavés;
et elles s'avancent sous Montrouge, Vaugirard et Paris, à l'est et à
l'ouest, presque jusqu'à la rive méridionale de la Seine. Celles du nord
sont plus circonscrites, et ne minent guère que les hauteurs de Passy et
de Chaillot dans Paris, au moins on ne connaît positivement que
celles-ci; mais on doit présumer qu'il en existe sous les plateaux de
Clichy, de la Nouvelle-Athènes et du quartier Notre-Dame-de-Lorette, se
reliant à celles de Montmartre, de même que sous les hauteurs de
Ménilmontant et de Belleville.
Au reste, malgré les soins et la vigilance de l'administration, on est
encore loin de connaître limites ces anciennes excavations. Dernièrement
encore, les constructions d'une maison, rue Mézières, défoncèrent, en
creusant les caves, le ciel d'une exploitation ignorée, et cet accident
risqua d'entraîner la ruine des maisons riveraines; quelque temps
auparavant, lors de la construction de l'église du Luxembourg, un fontis
avait menacé la solidité d'une maison rue Madame.--Toutefois on peut
être assuré que la plus grande partie est reconnue et consolidée. On a
pratiqué, de distance en distance, des puits de descente, qui permettent
de les visiter à chaque instant et de les parcourir dans tous les
sens.--Le plan indicatif ci-joint donne la situation de tous ces puits.
Outre ces escaliers et ces cheminées de descente, il existe encore
d'autres moyens de communication entre les carrières et la surface du
sol. Comme nous l'avons dit un peu plus haut, les premiers niveaux d'eau
constants sur la rive gauche de la Seine sont dans les couches d'argile
plastique au delà de la masse de pierre à bâtir. Aussi, partout où cette
masse a été exploitée anciennement, des puits traversent les carrières
pour chercher plus bas les sources qui les alimentent. Leur enveloppe de
maçonnerie forme donc, dans les souterrains, autant de tours isolées
dans lesquelles on a pratiqué des ouvertures, espèces de fenêtres qui
servent à renouveler l'air des carrières et à faciliter les travaux.
Idée fort ingénieuse, et qui est due, je crois, à M. le vicomte Héricart
de Thury, auquel les carrières sont redevables de presque toutes les
améliorations. C'est par une de ces ouvertures qu'un surveillant en
tournée avait passé le bras secourable qui causa tant de frayeur à mon
jardinier.
Au reste, cette sorte de frayeur surnaturelle et peu raisonnée est
partagée avec moins de motifs encore par une foule de personnes. C'est
dans les carrières que sont établies les Catacombes, et, à ce nom de
Catacombes, une foule d'idées lugubres, un sentiment vague d'effroi ne
se réveillent-ils pas dans l'esprit?
Beaucoup de personnes parlent des Catacombes sans les connaître,
absolument comme les enfants parlent de Croque-mitaine et s'en effraient
sans l'avoir jamais vu. Il y a dans leur nom une agglomération de
syllabes si sombres, si retentissantes; leur son sourd et prolongé peint
d'une manière si pittoresque ce qu'il veut exprimer, qu'en l'entendant
seulement prononcer, l'imagination se forme l'idée de quelque chose de
triste et de grand. Pour nous en assurer, nous allons y
descendre.--N'oubliez pas la petite bougie de sûreté, les allumettes
chimiques, ou le prudent briquet phosphorique: double précaution fort
innocente, mais dont le principal défaut est d'être parfaitement
inutile... et partons!
Nous suivons la longue rue d'Enfer: nous arrivons à la barrière
d'Enfer. Touchante perspective pour des gens qui vont descendre aux
Catacombes, et allusion pleine de délicatesse et de charité chrétienne
pour les milliers d'individus que y sont ensevelis. Passons la barrière,
et prenons à gauche. Nous sommes dans la voie creuse. En effet, nous
marchons sur des abîmes. Cette petite maison, plus loin, s'appelle la
Tombe-Isoire ou d'Isoard. Arrêtons-nous: c'est là l'entrée des
Catacombes.--En vérité, dans tous ces noms, il y a un parfum de
souterrains et de sépulcres qui surprend agréablement. C'est un à-propos
charmant: et le hasard a bien heureusement ménagé cette accumulation de
mots d'enfer et de tombeau. On ne saurait douter de l'endroit où l'on
va.
Il existe une autre entrée dans le pavillon même de la barrière d'Enfer:
mais elle est plus rapprochée et moins pittoresque. Entrons donc à la
tombe d'Isoard.--Mais, d'abord, il serait peut-être curieux d'apprendre
ce que pouvait être cette Tombe-Isoire ou d'Isoard. La tradition en est
assez confuse. Selon les uns, cet Isoard était un fameux brigand qui
désolait la campagne, et qui finit par être tué dans son repaire; mais
cette légende semble passablement fabuleuse.
PLAN
INDIQUANT
LES ENTRÉES DES CATACOMBES
ET DES CARRIÈRES DE PARIS.
[Illustration.]
Il paraîtrait, toutefois, qu'il y a eu en cet endroit un ancien
cimetière. Il est certain que ce domaine appartenait autrefois aux
Templiers, et dépendait de la commanderie de Saint-Jean-de-Latran. Cette
propriété fut acquise par l'État en 1760. On y découvrit, lors des
premiers travaux des Catacombes, un escalier communiquant à des cryptes
et souterrains qui avaient servi autrefois de sépultures, et peut-être
de cachots, aux chevaliers de Saint-Jean et du Temple. On y voyait
encore la trace des gonds et des ferrures de portes.--Vendue comme
domaine national pendant la révolution, on en avait fait une guinguette
avec bal champêtre. Aujourd'hui, elle est redevenue l'entrée d'une
tombe.--Entrons-y.
Une petite cour sablée, une porte cintrée, large et basse comme
l'orifice d'une caverne... c'est là. Rassemblez vos esprits; écoutez
l'allocution du gardien qui vous exhorte à descendre jusqu'en bas sans
vous écarter, ni à droite ni à gauche, et de l'attendre sans faire un
pas au bas de l'escalier, dans le salon. Plaisanterie inoffensive,
qu'il accompagne d'un sourire aimable. Maintenant, comptons-nous bien
avant de franchir le redoutable portique, et recevons, de trois en
trois, une petite bougie allumée des mains du conducteur.--Nous
commençons à descendre.
L'escalier est étroit et tournant. On ne peut y passer qu'un seul à la
fois; et fussiez-vous quarante à descendre, vous pourriez toujours vous
croire seul. Votre regard ne saurait atteindre ni celui qui vous précède
ni celui qui vous suit. L'escalier achève en trois marches sa révolution
sur lui-même. Ajoutez à cela l'air humide et froid du souterrain,
l'obscurité profonde, le retentissement étouffé de la moindre parole
entre ces deux murs de pierre, qui vous enferment et vous touchent, ce
vertige de tourner sans cesse en descendant sans fin dans l'obscurité
sur des marches rapides, et vous aurez une idée du passage le plus
pénible et le plus curieux à la fois des Catacombes. Il y a là quelque
chose de grand, d'effrayant, qui ne se retrouve plus. L'imagination est
frappée de cette ombre, de cette profondeur qui semble immense, de ce
peu d'espace que vous remplissez tout entier. De temps en temps s'ouvre
à votre droite un arceau sombre et haut, qui semble se perdre dans les
entrailles de la terre.--On descend ainsi à une profondeur de près de
cent pieds.
[Illustration: Vue de l'Éboulement de la Galerie du Port-Mahon.]
Nous sommes arrivés dans le salon, assez vaste caveau irrégulier, dont
la voûte écrasée est sillonnée de larges et profondes cicatrices. L'eau
suinte de toutes ces pierres raboteuses, et le clapotement uniforme des
gouttes qui tombent retentit dans les mares formées çà et là sur le sol.
Ici, la caravane fait halte, et rassemble les traînards qui achèvent de
descendre l'escalier. Le guide, qui fermait la marche, passe en tête de
la colonne, et l'on s'enfonce à sa suite dans la galerie de face.
La galerie est assez large pour que l'on puisse marcher deux ou trois de
front. Elle tourne et se prolonge dans la plaine de Montrouge, recevant
à droite et à gauche d'autres galeries, qui s'étendent au loin sous la
plaine, ou sous les faubourgs Saint-Jacques et Saint-Marceau.--Au milieu
de ce dédale, une main prévoyante a tracé le fil d'Ariane. Une large
ligne noire, peinte sur la voûte, désigne au voyageur la véritable
route, conduisant des Catacombes à la porte de sortie. Ainsi,
fussiez-vous séparé du conducteur, vous n'avez rien à craindre; l'oeil
et la lumière fixés sur ce guide infaillible, vous n'avez qu'à le
suivre, il vous conduira au port. De plus, de larges inscriptions
gravées dans la pierre vous apprennent, à chaque détour de la galerie,
sous quel point de la surface habitée votre curiosité vous a
conduit.--Au reste, prenez patience; nous avons pour une demi-heure de
route.
Il est certain que si vous avez pénétré dans les cavernes majestueuses
des Cévennes, dont la voûte enveloppée de son obscurité séculaire se
dérobe à tout oeil humain, dont les parois, revêtues d'énormes
stalactites, descendent comme de gigantesques draperies de pierre; si
vous vous êtes arrêté sous ces arches colossales qui contiendraient la
plus haute cathédrale de France, et dont l'éternel et majestueux aspect
n'est interrompu que par le mugissement uniforme du torrent, qui sort un
instant du gouffre obscur pour y rentrer brillant de blanche écume et
d'étincelles phosphoriques; si vous avez passé sous les effrayants
piliers de ces immenses galeries--oh! alors vous rirez en entrant dans
ces carrières de Paris, vous rirez de leurs voûtes basses et plates que
vous pensez toucher avec la main; vous rirez de leurs piliers faits de
plâtre et de moellon, de leur sol battu de main d'homme, de leurs
éboulements de quelques pieds de largeur. Mais pour les vrais Parisiens,
qui depuis leur enfance ont toujours respiré l'air de la ville ou de la
fraîche campagne qui l'entoure, qui n'ont vu d'autres montagnes que
Montmartre, ni d'autres souterrains que ceux de leur cave, il leur est
permis de passer, non sans terreur, dans les galeries écrasées des
carrières, marchant dans cette obscurité que dissipe à peine autour de
lui la lumière scintillante de son petit flambeau, respirant pour la
première fois l'air épais du souterrain, et sentant tomber sur sa tête
l'eau froide qui suinte de la pierre.
[Illustration.]
Certes, dans l'état où elles se trouvent aujourd'hui, il n'y a rien de
majestueux ni de grand dans les carrières sous Paris, rien qui frappe
les yeux ou l'imagination. Tout est bas et petit. On s'avance enfermé
entre deux murs de moellons crépis, comme dans un corridor. On y trouve,
il est vrai, de bons et beaux travaux de consolidation qu'entreprend
chaque jour la prévoyance de l'administration municipale, et cela est
fort rassurant, sans doute, mais fort peu curieux, et on suit rapidement
le guide, sans avoir l'envie de s'arrêter ou de tourner la tête.
Il n'y a qu'aux endroits plus négligés, lorsque la prudence
administrative, faute de temps ou d'argent, n'a pas encore masqué de ses
travaux récents les anciennes excavations, lorsque les tas de pierres
qui encaissent la voûte viennent à s'abaisser, alors s'offre à vous un
coup d'oeil imposant et pittoresque; votre regard se prolonge au loin
dans l'obscurité de la carrière, dont les piliers inégaux se détachent
çà et là, à la lueur des flambeaux, comme des fantômes blancs sur un
fond noir.
L'ombre et l'étendue qui se développent autour de vous, et dont vous ne
pouvez distinguer les limites, donnent à la scène ce caractère de
grandeur qui lui manquait jusque-là. Le peu d'élévation de la voûte
semble accroître encore l'espace. Cette masse effraie, et fait baisser
involontairement la tête. On dirait que le peu d'intervalle rend la
chute plus à craindre, et on comprend mieux le danger parce qu'on le
voit de plus près.
[Illustration: Les Catacombes.--Vue de l'entrée.]
[Les Catacombes.--Place des Blancs-Manteaux et de
Saint-Nicolas-des-Champs.]
En effet, bientôt après, se présente, dans la galerie dite du
Port-Mahon, un spectacle qui le révèle tout entier. Là se trouvaient
deux étages de carrières superposées. Le ciel de la carrière inférieure,
trop faible, s'est écroulé tout à coup et l'a comblée de ses ruines.
Ce fontis a été causé par le poids d'un gros pilier isolé dans la
carrière de Mont-Souris, au-dessus d'une très-grande excavation
jusqu'alors ignorée, et qui reposait sur le banc de faux liais, ou banc
de verre, selon le terme des carriers. Cette pierre n'a aucune
solidité; elle a cédé sous le poids, et a entraîné toute la masse du
pilier dans son éboulement. Cet amas confus de rochers brisés présente
un aspect pittoresque.
[Illustration: Les Catacombes.--Place du Mémento.]
La galerie du Port-Mahon, à laquelle nous sommes parvenus, doit son nom
à un singulier ouvrage de patience. Un ouvrier nommé Décure, qui avait
découvert cette carrière, y a sculpté dans la pierre un relief du
Port-Mahon, où il avait été prisonnier de guerre. Ce relief, quoique
défiguré, présente encore de l'intérêt, d'autant plus que l'on raconte
que le laborieux ouvrier qui l'avait exécuté dans ses heures de loisir
périt accablé sous un éboulement, au moment où il venait de le terminer.
Après le Port-Mahon et l'escalier que Décure avait taillé lui-même pour
arriver à la carrière souterraine qui renferme son ouvrage, le guide
montre encore, comme objet de curiosité, un puits géologique qui descend
jusqu'aux bancs d'argile et de craie; l'emplacement de ancien aqueduc
d'Arcueil, qui, ébranlé par les éboulements, fut reporté dans une autre
direction; ensuite un pilier de pierre, qui, tout rongé par les eaux,
offre un exemple de l'action des courants souterrains; un autre pilier
entièrement revêtu de stalactites d'albâtre calcaire; et enfin, après
ces objets plus ou moins curieux, nous arrivons au vestibule des
Catacombes, vestibule étroit, d'un dessin assez mesquin, et sur lequel
sont gravées deux inscriptions, l'une en latin, pour les érudits, sans
doute, l'autre en français, pour les ignorants.